Yves Degen

Yves Degen interprête le rôle d’Abram Potz au Nouveau Théâtre du Méridien [1] et celui de Monsieur Vandezande, le propriétaire acariâtre du café « Le Melting Pot » dans la série éponyme de la RTBF. Deux rôles de vieux schnocks un peu gâteux, souvent méchants, bref tout le contraire de ce qu’il est dans la vie.

Pour cette interview, je le retrouve – barbu ! – à la Bellone. Il me parle de son actualité, insiste sur l’importance de la Voix pour les comédiens de théâtre et, en passant, se félicite d’avoir été l’un des premiers membres de comedien.be !

Comment ce roman, couronné de nombreux prix : - La Seconde Vie d’Abram Potz – est-il devenu pièce de théâtre ?

Catherine Brutout - la Directrice du Méridien - a été séduite par ce roman de Foulek Ringelheim. Elle lui a demandé de pouvoir l’adapter pour le théâtre et je crois savoir qu’il a longuement hésité avant d’accepter, à la condition toutefois de pouvoir en faire l’adaptation avec elle. Bien avant que l’adaptation ne soit faite, Catherine m’avait donné ce roman à lire et, à mon tour, j’ai été fort séduit par ce personnage sarcastique et caustique d’Abram Potz qui, paraît-il me ressemble, même si ce n’est qu’une causticité de façade ! Je dois dire que dans les distributions de rôles qu’on m’accorde habituellement, je joue souvent les méchants, les hautains, ce que je ne suis pas en réalité… heureusement. Tous ces personnages qu’on m’a donné à interpréter ont bien sûr des fêlures. Il suffit d’ouvrir les yeux et d’écouter, et là elles sont flagrantes. Potz est un type finissant, vieillissant qui, tout en se moquant des autres, se moque, avec une cruauté glaciale, de lui-même. Il décide, pour se donner un supplément d’existence, de devenir un tueur en série. Le texte de Foulek est d’ailleurs écrit avec une précision et une fulgurance de métronome

Cette pièce est un monologue, une forme à laquelle tu n’es pas habitué… et c’est Catherine Brutout qui en assure la mise en scène...

Oui, et la scénographie, les costumes et la lumière. Elle est assistée de Luis Vergara Santiago et de Jérôme Dejean qui sont deux témoins très importants de l’évolution du travail et qui me rassurent. Catherine a tendance à exiger tous les éléments en même temps, ce qui est très déstabilisant : soit c’est l’affrontement et c’est horrible, soit vous entrez dans son jeu et c’est ce que je fais. Cela dit, ce monologue est un projet insensé : c’est-à-dire que je crois que ce sont des choses qu’on peut avoir l’audace de faire à 30 ans, mais là vraiment… je fais dans ma culotte ! Pour moi c’est vraiment très difficile. Je n’ai jamais autant travaillé.

Donc un seul en scène est quelque chose de plus difficile ?

Oui, parce qu’il faut gérer tout à la fois le spectacle et un grand stress. Il y a cette fameuse réplique de Sarah Bernhardt qui disait à une de ses élèves venue la trouver : “Mon petit, est-ce que vous avez déjà éprouvé le trac ?” “Non, pourquoi ?” Et elle lui a répondu : “Vous verrez, cela viendra avec le talent !” (rires) J’adore ! Ce spectacle est donc un grand point d’interrogation car on ne peut pas se situer par rapport à la progression d’un ensemble et c’est là toute la difficulté. Pour le moment j’en suis encore dans l’assimilation. Il y a le texte, encore et toujours le texte. Il faut l’assimiler pour pouvoir s’en débarrasser… Et ça me fout les jetons. Et la seule manière de me calmer, c’est le travail, le travail et encore le travail, mais sans aller trop loin non plus car, à la fin, on sature.

J’ai lu que, tout comme Foulek Ringelheim, tu es Docteur en Droit. Vous vous connaissiez ?

Non, d’ailleurs il est un peu plus âgé que moi et il a terminé comme magistrat. Moi, je suis juriste de formation, mais je n’ai jamais été avocat ! Lorsque j’étais petit garçon et qu’on me demandait ce que je voulais faire plus tard, ma mère répondait à ma place : Il sera avocat ! Et pour elle qui travaillait dans un cabinet très célèbre d’avocats, ma voie était toute tracée ! Je ne sais pas si je rêvais déjà d’être comédien, mais en tout cas, ce dont je me souviens très bien c’est que déjà en primaire, j’adorais la langue française. Plus tard, au Collège Saint-Michel, je suis véritablement tombé en amour avec la littérature française et en particulier la poésie. Mon seul objectif, pratiquement durant toutes mes études, a été d’être le premier en déclamation ; il fallait absolument que je décroche le prix de diction. Je parcourais toute la littérature, à la recherche de textes que je pourrais dire devant une salle - qui était la classe - une classe souvent médusée par mes choix et par mon audace. Assez curieusement, quand j’étais en 2ème candidature à l’Université, j’ai refusé de présenter mes examens et j’ai dit à mes parents : Je ne veux pas finir le Droit, je veux aller à l’IAD. Tollé général : ni ma mère, ni mon père, qui avait pourtant un tempérament artistique, n’ont décoléré :Tu dois faire le droit, tu dois gagner ta vie ! Et sur ce coup-là, ils avaient raison. Le fait d’avoir le père d’un côté et la mère qui me manipulait de l’autre, je n’ai pas pu les affronter tous les deux. Et à cette époque-là, on n’avait pas les couilles pour dire : Vous n’êtes pas d’accord, je m’en vais ! C’est à ce moment-là que, tout en n’imaginant pas que cela pourrait arriver un jour, je me suis dit une chose horrible : Le jour où ma mère ne sera plus là, je ferai du théâtre ! Bref, je suis devenu juriste, même si cela ne me plaisait pas du tout. Mon diplôme en poche, j’ai été en Afrique pour ne pas devoir faire mon service militaire et pendant 2 ans, j’ai été professeur dans l’enseignement secondaire au Congo. Quand j’en suis revenu, j’ai été engagé comme ingénieur-conseil en organisation à la Sobemap (Société belge d’économie et de mathématiques appliquées) et comme je connaissais bien le Zaïre pour y être né et y être retourné, j’ai eu des missions d’expert auprès du Ministère de l’Education Nationale du Zaïre d’abord et de la Sonatrach en Algérie ensuite. Il y a des choses assez curieuses dans la vie : j’étais sur un chemin qui n’était pas tout à fait celui que m’avait tracé ma mère, mais qui ne me plaisait pas non plus. Je travaillais avec des ingénieurs et je n’aimais pas du tout ce milieu-là. Et puis, j’allais avoir 31 ans, lorsque soudainement mon père est mort, et 3 mois plus tard, ma mère l’a suivi après un cancer foudroyant. Ce vide terrifiant n’a pas été facile. J’ai fait une grosse dépression. Je me disais : Qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? Qu’est-ce que la vie a été pour tes parents qui se sont emmerdés à divorcer pendant pratiquement 20 ans de leur existence. J’ai plongé et suis revenu à mes premiers amours.

Et maintenant que ta mère n’était plus là …

C’est alors que j’ai rencontré Charles Kleinberg qui m’a fait passer une audition chez lui. Il m’a écouté et m’a dit : Yves, viens faire la déclamation chez moi au Conservatoire. Et ça s’est magnifiquement passé, principalement grâce à une de ses assistantes : Pascale Matthieu, une collaboratrice extraordinaire. Et chose qui semble impossible aujourd’hui - j’en garde non pas une sorte de fierté, mais plutôt un amusement - en septembre je me suis présenté tout jaune au Conservatoire. avec une jaunisse épouvantable et j’ai passé cet examen en étant complètement malade, ce qui fait que je n’ai commencé à pouvoir suivre les cours qu’en janvier. Et au mois de juin suivant, j’avais mon Premier Prix de Conservatoire.

Tu n’as donc pas fait l’Art Dramatique ?

Charles m’avait dit : Va au Théâtre des Galeries, donc j’ai fait un peu d’art dramatique aux Galeries mais dès que j’ouvrais la bouche le professeur Werner Degan me disait que c’était magnifique, ensuite j’ai suivi des cours chez Michel de Warzée – un ancien compagnon de collège d’ailleurs – qui, lui aussi, me disait toujours que c’était bien... donc je n’ai pas beaucoup travaillé ! J’ai une expérience de comédien apprise sur le tas. Il faut savoir que lorsque j’avais 20 ans, j’ai quand même joué dans deux pièces qui m’ont conforté dans mon choix. Alors que j’étais chef scout, on a monté Le Médecin Volant de Molière pour la fête des parents. Ma seconde expérience a été Ouragan sur le Caine, d’Herman Wouk, avec les étudiants de Louvain (aujourd’hui Leuven). C’était un grand succès public et ma mère ; qui était venue pour ces représentations, m’avait quand même dit : Yves, tu as du talent.

J’ai ces 2 photos « moins poilues » mais plus ressemblantes que j’ai prises lors d’un pot après Dracula à Villers-la-Ville et …

… Ah oui, Villers-la-Ville… il faut en parler. Pourquoi ? Tout simplement parce que je suis amoureux de la VOIX . Je trouve qu’on y accorde beaucoup trop peu d’importance. C’est un outil in-dis-pen-sable ! Tu me diras que c’est une évidence, mais à force de côtoyer des jeunes comédiens, je pense qu’on a perdu le travail de la voix et que cet apprentissage n’est pas assez mis en valeur dans les Académies et les Conservatoires, comme il devrait l’être. Je suis un grand amoureux de Villers-la-Ville, parce que d’abord, l’ambiance créée par Patrick de Longrée et Rinus Vanelslande est unique, et que ma voix se déploie comme si la brume la portait jusqu’au dernier spectateur. J’adore, j’adore. Ce sont des aventures pour lesquelles il faut être solide, un spectacle se monte quasiment en 5 semaines ! Je garde d’excellents souvenirs et du lieu et de l’équipe. La première fois (1989), c’était avec le Torquemada de Victor Hugo dans lequel j’incarnais un pape Borgia qui, du haut de son cheval, disait des insanités et débitait une sorte de logorrhée extravagante. Un cheval magnifique de 1,90 mètre au garrot, que je venais d’acheter. Le pauvre est mort d’une crise de coliques un an plus tard… Comme si la scène lui manquait ! En 2003, j’étais le Roi Duncan dans Macbeth et puis en 2007, Renfield, ce fou déjà contaminé par Dracula, qui est enfermé dans un hospice, mais qui est détenteur de la vérité. Encore une fois, un personnage qui, sous des dehors de folie, est dans la vérité. Alors, parfois je me dis que cette vérité est lourde à porter puisqu’on me donne souvent ce genre de rôles.

Villers, ce sont toujours de grosses distributions, quelle approche as-tu avec les jeunes ?

Je crois qu’ils m’aiment beaucoup

Tu leur donnes des conseils ?

Je ne me permets pas. Enfin si, parfois… et ça rejoint ce que je viens de dire au sujet de la VOIX, la compréhension auditive, le bien-dire (pas dans un sens emphatique). Juste un petit mot dans l’oreille : Tu sais, à tel et tel moment, on ne t’entend pas bien.

Tu les rassures quand ils ont le trac ?

Évidemment, je leur dis : Vous savez, ce que vous éprouvez, je l’éprouve moi-même à un degré que vous n’imaginez pas. On fait tous semblant. Moi pas !

Au niveau du métier encore, j’aime beaucoup cette phrase que m’a dite Thierry Bosquet l’autre jour : Je n’appartiens à aucune coterie. C’est-à-dire qu’il ne fait partie d’aucune famille. ET moi aussi, je suis de ces comédiens qui n’appartiennent à aucune famille. Je ne fais partie ni d’un théâtre, ni d’un milieu déterminé… ce qui rend la chose difficile. Pascal Racan me disait : Dans ce métier il faut se vendre, et ça c’est une chose que je suis incapable de faire. Pour le cinéma, c’est tout à fait différent, le « recrutement – mot affreux s’il en est se passe par casting de façon plus objective.

Justement, lorsque nous nous étions rencontrés, tu m’avais laissé entendre que tu avais trouvé pas mal de travail grâce à comedien.be

Ah oui. J’ai été un des tout premiers membres, il me semble. Je crois que j’avais trouvé leur pub dans les théâtres. Il existe plein de fichiers et aucun ne me paraissait satisfaisant. Par contre, l’approche de comedien.be me semblait être à la fois sérieuse et peu coûteuse. Donc j’ai adhéré tout de suite… et j’ai eu énormément de travail. Je ne l’ai pas comptabilisé, mais je crois bien que 80% du travail que j’ai eu – en tout cas pour le cinéma – c’est via comedien.be. J’en suis persuadé. Tout le monde va sur comedien.be. C’est LA référence. D’ailleurs tu me fais penser qu’il faut que je mette mon CV à jour.

En effet, c’est de ton intérêt et, pour ta gouverne, il y a actuellement une moyenne de 1041 visites par jour !

Si on parlait de Melting Pot Café ? [2] Tu n’étais pas très présent sur écran dans la 1ère saison.

Non mais on me retient, puisque selon une enquête menée auprès du public à l’issue de la 1ère saison, j’étais la première personne citée ! Comme quoi on aime toujours les méchants ! Dans cette 2ème saison, je m’amuse beaucoup. Je reste ce propriétaire acariâtre du Melting Pot Café situé dans les Marolles en face de mon magasin de lustres. Or je vais recevoir un lustre sur la tête… ce qui me fera retomber en enfance… alors le petit garçon de 10 ans que je deviens prendra Astrid, la patronne du café, pour son institutrice… Il y a une scène où je dois témoigner au Tribunal qui vaut, paraît-il, son pesant d’or En tout cas en lisant le scénario j’étais déjà mort de rire. Maintenant il convient d’ajouter qu’on travaille aussi dans des conditions de stress incroyables puisqu’on a tourné 6 épisodes de 50 minutes en 44 jours. Je trouve qu’on a un très bon casting : je ne citerai personne pour ne pas de faire de jaloux. Dans ce métier, on est tellement susceptible et moi aussi d’ailleurs. Deux personnages du film sont devenus, à la ville, des amis : ils se reconnaîtront !

La suite devant vos petits écrans … D’autres projets ?

Eh bien, la saison prochaine, je jouerai au ZUT dans une pièce qui sera mise en scène par Georges Lini, un homme merveilleux. Petite anecdote amusante : Alors que je jouais au ZUT – j’adore le ZUT – j’avais demandé à Sébastien Fernandez - un garçon hyper-doué qui est encore un peu trop dans l’ombre à mon sens - s’il ne voulait pas écrire quelque chose pour moi. Sébastien a fait beaucoup d’assistanat, de la régie-son, mais il est aussi un des concepteurs et le réalisateur de la série 39 Passage des Anges sur lavraietelevision.com et je le tiens pour quelqu’un de remarquable. Et quelque mois plus tard, il est venu avec Thierry Janssen me présenter un projet de scénario qu’ils avaient co-écrit. Voilà ce sont deux êtres avec énormément de talent et qui ont une écriture magnifique et un univers extraordinaire. Il faudra venir voir ça.

Tu as des hobbies ?

Ah oui, à mes moments perdus, je fais du chant. Je suis des cours avec France Emond, une chanteuse qui a été demi-finaliste à deux reprises au Concours Reine Elisabeth. Voilà, le chant, c’est mon violon d’Ingres.

Merci Yves et bonne saison à toi.


Interview : Nadine Pochez 28 octobre 2008

Crédits Photos : N. Pochez – sauf 2 M-P.Café : M.Leroy et 1 Potz : Théâtre du Méridien

[1] La Seconde Vie d’Abram Potz à l’affiche du Théâtre du Méridien du 18 novembre au 20 décembre 2008 à 20h30.

[2] Melting Pot Café – Saison 2 : une série de la RTBF les mardis à 20h20 sur la Une

 

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