Thierry Janssen

Thierry JansenPour l’instant au ZUT la pièce INCENDIES cartonne… Comment ça se passe ?

Ça se passe vraiment très, très bien. C’est une histoire très forte, très puissante avec beaucoup d’émotions véhiculées qui, visiblement, touchent très fort le public. Même si les choses sont très cruelles, il y a toujours chez Wajdi Mouawad un élan d’amour ; il n’enferme pas les gens dans le désespoir, à la fin, il leur donne toujours des clefs. Mais, il y a aussi beaucoup d’humour dans la pièce, pour justement faire avaler la pilule des violences et des colères qu’il nous raconte. La pièce parle beaucoup de colères, de la barbarie et posent beaucoup de questions sur la nature humaine, sur les relations intergénérationnelles, etc.

Tu disais que quand les lumières se rallument et que vous venez saluer, les gens sourient avec les yeux un peu rougis… comment le vivez-vous, quand vous rentrez à la maison ?

Eh bien, ce n’est même pas quand on rentre à la maison (rires) mais quand on sort de scène aussi, on a senti que les gens étaient émus… on rallume la lumière, on salue et on les voit tous sourire avec des yeux rouges … et c’est vrai que nous aussi, ce qu’on a donné pour raconter cette histoire c’est beaucoup, beaucoup d’émotions. C’est un peu une wasserette pour émotions, c’est-à-dire que, nous aussi, on passe par toutes les émotions. Raconter cette histoire tous les soirs, c’est à la fois épuisant et très enrichissant ; on sort de là pleins d’énergie, on ne va pas se coucher avant trois heures du matin (rires), puis on a reçu aussi plein d’énergie de la part des gens qui après le spectacle viennent nous trouver et on sent que … (sourire) souvent ils n’ont pas grand-chose à nous dire parce qu’ils n’arrivent pas à trouver les mots. Souvent ce qui revient c’est : “ C’est extra !!!... je n’arrive pas à mettre des mots dessus…” (rires), c’est plus ou moins les retours qu’on a. Eux-mêmes sont émus et c’est le plus beau cadeau.

Par moments j’avais une impression de bande dessinée.

L’humour de Wajdi est très bande dessinée parce qu’il est très naïf, très enfantin, très innocent ; moi j’ai eu la chance de travailler avec lui quand je suis sorti de l’IAD. Il m’a mis en scène dans un spectacle avec, entre autres, Didier Colfs qui joue aussi dans Incendies , c’était au Théâtre de Poche. Les pièces de Wajdi lui ressemblent, c’est quelqu’un d’extrêmement humain, très tendre, très positif mais pas béatement positif. C’est quelqu’un de très intelligent et qui va chercher au niveau de la nature humaine des choses très profondes et très essentielles. Par exemple quand il a monté Tu ne violeras pas , nous on ne se connaissait pas très bien, on était 5 acteurs sortis d’écoles différentes, on avait peu de temps, que 4 semaines pour monter le spectacle et, pendant la première semaine, on n’a pas touché au texte, on n’a fait que des jeux ensemble parce qu’il voulait créer un groupe avant tout ! Parce que justement l’histoire c’était une bande de jeunes dans un terrain vague qui se termine en viol collectif. C’était tiré d’un fait-divers ; il y voulait avant tout que le groupe soit visible donc il a créé un groupe et, dans la vie, ça s’est passé aussi, je veux dire : tous les 5 on est resté très amis par la suite. C’est un peu la force de Wajdi. Aussi, je suis très étonné de la suite du travail sur Incendies parce que je me suis rendu compte que même à travers ses textes, il parvenait à créer un groupe ! Son texte permet qu’on se mette tous ensemble pour raconter une seule et même histoire, l’ego est mis complètement de côté, et ce que j’ai senti ici au niveau du travail et des représentations, c’est ce groupe solidaire défendant une même œuvre et les mêmes idées. Ça c’est vraiment le texte de Wajdi qui le fédère, donc son texte lui ressemble beaucoup : rassembleur et généreux.

Je trouve qu’il y a un côté très imagé, un peu comme des tableaux vivants.

Oui, au niveau des images, la particularité de la pièce c’est qu’on saute du passé au présent, d’un pays à un autre, ça se passe très, très vite alors évidemment ça donne une série de petits tableaux qui s’enchevêtrent les uns dans les autres. Pour moi Incendies est vraiment la pièce la plus forte parmi toutes celles que j’ai lues, mais il y a aussi Littoral qui est une très belle pièce et je n’ai pas encore lu Forêts . Je trouve que son écriture ici est extrêmement intéressante, elle ressemble à celle de ce scénariste Guillermo Arriaga qui a écrit : Babel, 21 grammes, 3 enterrements. … On sent d’ailleurs les gens très surpris au début. Petit à petit les pièces du puzzle se mettent en position et là finalement on a l’image finale. C’est un système de narration très original, qui n’est absolument pas linéaire, et je pense que ça permet de véhiculer beaucoup d’émotions et de donner libre cours à l’imaginaire du spectateur.

En dehors de la mise en place, qui est à nouveau tout à fait originale, quel a été l’apport de Georges Lini au point de vue de la direction des comédiens ?

Georges est très fort parce qu’il voit juste par rapport aux dangers de la pièce et comment les éviter. C’est un texte qui est tellement bien écrit qu’il faut éviter tout lyrisme sinon ça peut devenir too much, c’est aussi un texte qui malgré ce que le spectateur ressent demande de ne pas aller trop dans le Pathos, sinon c’est nous qui sommes émus mais plus le public. Il nous rappelle aussi constamment de veiller à être bien ensemble, de faire attention au rythme… là aussi il a tout à fait raison car c’est un travail sur lequel Wajdi insistait également ; il disait que s’il y a 3 secondes entre 2 répliques qui doivent coller ensemble, il y a 3 personnes qui meurent dans le public. Georges l’a bien senti parce que c’est comme dans la vie, quand ça se répond, il n’y a pas de blanc ça fait tac, tac, tac, tac comme du ping-pong.

Outre ton talent, est-ce que tu as le sentiment qu’on te choisit pour ton physique… ?

Oui et non… Par rapport à l’emploi selon le physique, moi je n’y crois pas trop. Quand j’étais à l’IAD, quelqu’un m’avait dit : “ avec le physique que tu as, attends 30-35 ans et tu vas pas arrêter de jouer mais avant, ça va être difficile ”. Heureusement il s’est trompé (rires).. J’ai eu la chance de travailler dans beaucoup de théâtres, dans des projets très intéressants, donc je ne crois pas qu’il y ait un emploi par rapport au physique. Par contre, je pense qu’il y a un emploi par rapport au tempérament. Moi par exemple, j’ai un tempérament plus sanguin, plus biliaire, d’autres ont un tempérament plus apaisant, plus lent… c’est une question de rythme intérieur. Bien sûr, il est possible de travailler sur son tempérament pour s’accaparer d’un rôle. … Il y a aussi notre humanité à nous. Ce que nous véhiculons comme histoire, comme vécu. Sans doute qu’on est plutôt choisi par rapport à ça. Maintenant je dois avouer que ça ne fait que 2 ans qu’on me donne des personnages qui ont mon âge ! Ça c’est assez étonnant parce que les 10 premières années, on m’a surtout donné soit des personnages qui étaient beaucoup plus jeunes, soit bien plus âgés. J’ai beaucoup travaillé le masque avec Carlo Boso : c’était le masque du docteur, donc là je faisais tout de suite 30-40 ans de plus. Avec le masque, en plus, ça passait comme une lettre à la poste. Je ne sais pas pourquoi lorsque j’avais 20 ans il m’était plus facile de jouer des personnages plus âgés. Maintenant j’arrive petit à petit à l’âge qui me correspond. Voilà ! Comme j’approche des 35 ans, en principe je devrais crouler sous le boulot ! (rires)…

Tu as fait des formations masque et clown. Peux-tu me dire ce qu’on entend par « faire son clown ? »

Je vois ce que tu veux dire, ce sont des méthodes de travail auxquelles j’adhère complètement qui datent d’il y a une quinzaine d’années. Ce sont des stages dits « à la découverte de son propre clown ». Au départ, ce sont des compagnies comme le Bataclown qui ont commencé avec ce genre de choses. Je donne aussi des stages de clown. En fait le clown n’est pas un personnage mais un état, un état de jeu que nous avons tous en nous. Le clown étant le moyen de se rendre compte de cet état et d’aller au-delà des limites. Quand on travaille le clown, on a tous - qu’on soit acteur ou pas c’est la même chose - on a tous en nous notre propre clown, qui peut évoluer mais qui est là. Et quand on se retrouve nu devant les autres avec le nez rouge il y a quelque chose qui se passe au-delà de la raison. C’est pour ça qu’on parle de son propre clown en fait. C’est un état qui est très proche de l’enfance qui a des règles et des codes bien précis, le clown joue à …

Dans Incendies il y a ce petit nez rouge de clown…

Tout à fait. Ce nez est très important par rapport à l’histoire. Je pense que Wajdi l’a choisi justement dans ce rapport à l’enfance. Il y a une phrase qui revient tout le temps dans la pièce : « l’enfance est un couteau planté dans la gorge, il n’est pas facile de le retirer ». Or il y a vraiment cette déchirure de l’enfance et le personnage qui a ce nez de clown effectivement a une enfance extrêmement blessée.

Est–ce que tu conseillerais à de jeunes comédiens de faire, comme tu l’as faite, une expérience de Clown à l’hôpital ?

Oui, d’ailleurs je conseillerais ça un peu à tout le monde. Cette expérience m’a beaucoup apporté. Dans ma vie, ça s’est fait de manière assez étrange : je venais de sortir de l’IAD et me suis retrouvé au Rideau de Bruxelles en tant qu’assistant de Thierry Debroux, auteur et metteur en scène sur Le Clown et l’Enfant Sombre avec Patrick Beckers dans le rôle principal. Patrick était le premier clown à l’hôpital en Belgique. C’est lui qui m’en a parlé, je trouvais ça formidable mais aussi extrêmement dur, très difficile. Je me souviens qu’on regardait une cassette qui avait été faite par la RTBF, et il me disait : “ Cet enfant-là est mort, il y a deux semaines, celui-là …”. Je trouvais extrêmement courageux ce que Patrick et sa compagne faisaient. Je me disais que j’adorerais le faire aussi, mais que je n’y arriverais pas. Et puis, le hasard a fait qu’on m’a proposé d’être clown à l’hôpital d’Ixelles, heureusement pas dans la pédiatrie lourde… Il y avait aussi des cas très graves mais c’était des enfants qui ne restaient pas et donc on pouvait les suivre quelques semaines tout en sachant qu’il n’y avait pas la mort au bout. Finalement j’ai fait ça pendant 6 ans (rires !!!). Maintenant j’ai arrêté, mais peut-être qu’un jour je retournerai, même dans un cadre plus lourd. À l’époque, je ne m’en sentais pas la force.

Ça m’a apporté énormément de choses. Le clown permet à l’enfant de faire exploser les murs de l’hôpital et justement comme il y a cet état de jeu avec lequel on arrive, tout devient possible. Souvent il y a des choses assez miraculeuses, je me souviens, par exemple, que quand un enfant pleurait parce qu’on devait lui faire une piqûre, on arrivait et il s’arrêtait de pleurer. On a fait des choses incroyables, on jouait au ping pong avec des bulles de savon, on organisait des orchestres, on faisait des courses de lits dans les couloirs (rires), on avait un bon contact avec les infirmières et les aides-soignantes. C’est vrai qu’on sortait de là avec plus d’oxygène en nous, on sentait qu’on avait fait quelque chose d’important.

Lorsque je pense au métier de comédien - on n’est pas médecins et je sais qu’on ne sauve pas les gens – je me dis quand même que l’art est important car il permet d’évacuer certaines choses, certaines émotions. Je crois que le public vient au théâtre pour retrouver ses émotions, se retrouver dans certaines histoires ou pour comprendre certaines choses de soi par ce qu’on lui raconte. Je crois que le théâtre permet d’évacuer tout ça, que ce soit par le rire, les larmes ou la peur … Je trouve ça formidable.

Thierry JansenEt tes projets dans tout cela ?

Pour le prochain projet, je vais retrouver Carlo Boso et le Théâtre de l’Éveil On va monter L’oiseau Vert de Gozzi, c’est une pièce magique qui raconte une histoire fantastique avec des êtres féeriques, des sorciers, des princesses, etc. Ce sera en novembre décembre au Théâtre le Public. Moi justement je joue un magicien, sorte de statue vivante, une espèce de Chamane dans l’univers de Boso. C’est une pièce très drôle, avec beaucoup d’émotions aussi. Comme pour le clown, la Commedia dell’arte, est une école très subtile par rapport au jeu. Elle permet une certaine rigueur dans les émotions, dans le rythme et le travail avec l’autre, parce qu’on y apprend que l’humour ne se construit pas tout seul !

D’autres projets ?

Je pense que ce qu’il faut essayer de faire dans ce métier, c’est se diversifier au maximum et mon autre grande passion c’est l’écriture. L’écriture me tient vraiment à cœur… 2006 a été une année assez décisive et positive : dans son recueil annuel « Enfin Seul » Lansman a publié mon monologue co-écrit avec Olivier Rosman Tâches Sombres , et puis il a également publié ma pièce Facteur Humain qui a reçu le prix CEDWB des metteurs en scène et qu’on peut déjà trouver dans toutes les bonnes pharmacies (rires) C’est l’histoire de Ludovic. Il croit être un extraterrestre et passe le plus clair de son temps à construire une soucoupe volante afin d’aller un jour, rejoindre son père, sur sa planète. En attendant, il vit avec sa maman, obsédée par le Magicien d’Oz. Un jour, il rencontre Cendre, une jeune fille qui semble en savoir beaucoup sur lui.

Je suis déjà occupé sur une autre pièce et en plus de cela, je travaille comme co-scénariste pour une série télévisée (" 39, Passage des Anges ") : c’est un travail de co-écriture, qui va être diffusé sur Internet la saison prochaine. Il y a une toute grosse équipe derrière et le but est que ce soit acheté. Voilà ! On a décidé de ne plus attendre que les gens nous donnent du crédit et on a foncé

Y a-t-il des chances que Facteur humain soit joué à droite ou à gauche ?

Oui Facteur Humain devrait être programmé pour la saison 2008/2009 au Théâtre le Public, et normalement aussi au Théâtre de l’Ancre dans une mise en scène de Guy Theunissen.

Alors on dit « à suivre » en te souhaitant plein de bonnes choses …

Interview : Marie Baudoux et Nadine Pochez 16 mars 2007

Jusqu’au 31 mars, Incendies de Wajdi Mouawad, m.e.s. Georges Lini au ZUT

Au cours de la Saison 2006-2007, Thierry Janssen a également joué Juliette à la Foire au ZUT dans une m.e.s. de Georges Lini et avec le Théâtre de l’Éveil : L’Atelier au Théâtre Le Public (m.e.s. Michel Kacenelenbogen)

 

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