Stéphanie Lepage

Comment une jeune fille de 23 ans incarne-t-elle des personnes âgées entre 85 ans et 90 ans ? Stéphanie Lepage nous raconte sa démarche mêlée d’affection et d’observation patiente. Seule sur scène, elle devient cette passeuse de réalité humaine qui fait la force et la justesse des grands comédiens.

Bonjour stéphanie. Nous avons souhaité te demander la raison pour laquelle tu as eu envie de parler des personnes âgées pour ta première création ?

D’une part, car j’ai une relation très proche avec mes grands-parents, qui m’ont élevée en partie. Ils ont fait partie intégrante de mon quotidien et sont grandement responsables de ce que je suis aujourd’hui. D’autre part, aux environs de 10 ans, je les interviewais déjà au moyen de mon petit dictaphone, leur demandant de me raconter leurs souvenirs : en particulier la période de la guerre. Cela me tenait à cœur de savoir comment ils avaient vécu ça. Ensuite, à l’adolescence, j’ai eu l’envie d’aller dans les homes pour voir comment y vivaient les personnes âgées, mais sans jamais concrétiser un projet à ce propos. Arrivée en dernière année au conservatoire de Liège, un projet « solo » nous a été demandé. Solo signifiait qu’on devait monter seul un projet pouvant prendre n’importe quelle forme. Assez vite, l’idée d’aller vers les personnes âgées s’est imposée à moi et je suis allée passer 3 semaines dans un home. J’ai d’abord passé pas mal de temps à observer au foyer, lors des animations. Je me suis rendue compte qu’on les infantilisait énormément et que ces personnes âgées passaient des heures, assises en cercle sans échanger une parole. J’ai alors décidé d’effectuer des entretiens pour avoir un contact particulier avec chacune d’elle. Je leur ai proposé de passer un peu de temps avec moi pour discuter, me raconter leurs souvenirs et beaucoup ont répondu présents à l’appel ! En général je faisais un ou 2 entretiens par jour, car quand je rentrais dans une chambre, j’en sortais rarement avant 3 ou 4 heures, et parce que c’était l’heure du repas ! Ce sont des personnes à qui cela faisait énormément plaisir de parler, je leur posais des questions très simples sur leur vie ; certaines étaient plus volubiles que d’autres, cela a été des pleurs, des rires, c’était parfois très fort. Armée de ma petite caméra (je leur demandais si cela ne les dérangeait pas, et très vite elle était oubliée), elles m’ont livré littéralement leurs histoires avec une générosité incroyable.

Tu as fait le choix de ne raconter que des histoires de femmes, c’est fait exprès ?

En fait, au départ, non. C’étaient des hommes et des femmes. Mais à l’époque où j’ai créé le spectacle je n’avais plus que mes 2 grands-mères… et très vite, je me suis dit que moi, en tant que femme, j’avais plus envie de parler de femmes. Tout cela nourri par mes 2 grands-mères très présentes. Cela me parut beaucoup plus juste, que moi, femme de 22 ans, je parle de femmes de 85/90 ans. Et aussi parce que j’avais eu beaucoup plus d’entretiens forts avec les femmes.

Comment s’est effectué le passage à la création à proprement parlé ?

Je me suis retrouvée avec des heures de rush. Vu la richesse des images, j’ai décidé d’intégrer des extraits dans la création. Mais je ne savais pas du tout comment j’allais mêler le jeu et la vidéo et passer de la vidéo au jeu ! J’ai créé le personnage central de Lucette Bonnier, 87 ans, qui est une sorte « metlting-pot brut » des souvenirs de toutes ces femmes rencontrées au home et de mes grands-mères. Il y a vraiment eu un travail d’approche du « comment on raconte », comment évoquer des souvenirs douloureux ou gais. Il y a même des souvenirs qui sont repris à la virgule près !...Et, petit à petit, je me les suis appropriés.

J’ai aussi voulu parler de la désolidarisation envers les personnes âgées, parce que la solitude est palpable dans ces homes. Lorsqu’on rentre dans leur chambre, on peut immédiatement voir si la famille est présente ou pas : des cartes partout pour certaines, d’autres rien… C’est parfois rude… la manière dont ces personnes âgées sont laissées à leur solitude…

Donc après cette phase, j’ai écrit des scènes -trop au départ- et puis il a fallu mettre un pied sur le plateau : j’avais 2 semaines avant de présenter le projet aux pédagogues.

Comment as-tu fait pour être à la fois comédienne et metteuse en scène de ton propre spectacle ?

A chaque répétition, j’invitais 2-3 personnes en qui j’avais confiance et qui me donnaient leur avis sur ce qui fonctionnait. Tous les 2 jours je retravaillais la pièce de cette façon, invitant à chaque répétition des personnes différentes pour avoir un nouveau regard sur le travail et afin d’arriver à réduire le temps du spectacle, beaucoup trop long au départ jusqu’à finalement une heure et demi. Les vidéos font chacune 3-4 min., reprenant les moments forts des rencontres.

Quelqu’un a-t-il suivi le projet du début à la fin ?

Manon Faure comédienne fraîchement sortie du conservatoire qui joue et est à la régie.

Où as-tu joué ton spectacle et comment a-t-il été reçu ?

Lors de la première au conservatoire, il a été très fort apprécié, et puis comme ce spectacle parle de la vie, raconte la vie, cela touche tout le monde et les générations de manière différente : quelqu’un qui a mon âge verra ses grands-parents, à 40 ans on voit ses parents et les seniors vont s’identifier directement au personnage. Nous avons présenté le spectacle au théâtre de la place à Liège, en novembre 2007 à l’Ulb dans le cadre du festival « Monologues d’automne », ensuite pendant une semaine en janvier 2008, au Théâtre de la Vie. Ici encore les gens étaient très réceptifs.

En quelques mots, pour résumer : quelle est la force de ton spectacle ?

Chacun peut se retrouver dans les souvenirs ou les émotions évoquées. Certains souvenirs de ces personnes âgées font également partie de notre Histoire commune : la guerre, la colonisation... et notre belgitude. Pourquoi un seule en scène ?

A la base, j’avais imaginé 2 ou 3 personnages et puis il s’est avéré que finalement personne n’était réellement disponible au conservatoire à cette époque. Et ce projet m’était tellement personnel que le seule en scène s’est imposé de lui-même.

Quels sont les avantages et les difficultés pour ce travail solo ?

Pour les avantages, on peut dire qu’il n’y aura pas de mauvaise surprise : quand quelque chose doit être fait, je le fais, je suis quelqu’un de consciencieux. Le lien avec le public est très fort aussi quand on est seule sur le plateau.

Ce qui est dur c’est qu’il faut tout puiser en soi. Et, au début, je faisais tout : la réalisation, l’écriture, la mise en scène, le jeu, la scénographie et la diffusion : il y a un moment où faire l’homme-orchestre, ça devient difficile. Donc c’est pour cela que Marie-Hélène Tromme, scénographe et costumière liégeoise a repris la scénographie, l’a enrichie et affinée. Elle a fait un super beau travail. Elle a vraiment de l’or dans les mains. S’est également rajouté à l’èquipe, Patrick Bebi qui est metteur en scène et professeur au conservatoire de Liège et qui est devenu conseiller artistique du spectacle.

Tu as toujours eu envie de faire du théâtre ?

A 8 ans, j’ai été voir un spectacle et quand je suis revenue à la maison, j’ai dit : « Maman, je veux faire du théâtre ». Elle m’a alors inscrite à la Vénerie de Watermael-Boitsfort et depuis je n’ai jamais arrêté. J’ai fait des ateliers, des festivals, des concours, l’académie… : tout ce qui était possible de faire en amateur. A 18 ans, j’hésitais entre faire une école de théâtre ou l’université : au final, j’aurai fait l’un et puis l’autre.

Pourquoi as-tu choisi de faire le conservatoire de Liège ?

J’avais entendu parler de Liège comme d’une très bonne école, mais sans m’y intéresser vraiment, car je n’avais pas envie de m’expatrier de Bruxelles. Certaines circonstances ont fait qu’un peu par hasard j’ai passé le concours d’entrée du conservatoire de Liège et que j’y suis rentrée. A posteriori, j’en suis très heureuse. C’est une école très ouverte sur le monde : ils font beaucoup de projets de collaboration avec d’autres écoles ou d’autres structures.

Est-ce que tu avais fait de la vidéo avant ?

J’ai toujours beaucoup aimé filmer. J’ai reçu une caméra pour mes 18 ans, que j’emmenais partout. Je me suis vraiment entraînée à filmer. J’essaye d’aborder le théâtre avec une démarche journalistique en amont. Pour« Minute Papillon » par exemple, c’est une enquête faite d’entretiens et d’observation qui a permis la création du spectacle. En général c’est comme ça que je travaille : j’aime bien aller vers le monde pour essayer de le ramener sur le plateau, humblement. Me nourrir d’une réalité. Je fais en ce moment un master en journalisme à l’Ulb. Je n’arrête pas de filmer pour mon mémoire. Là, je reviens d’un voyage de 3 mois seule en Afrique où j’ai effectué un reportage audiovisuel. J’adore l’image, le montage : j’ai monté toutes les séquences vidéos de mon spectacle. Le théâtre et l’enquête de terrain sont deux activités qui me grisent énormément et que j’utilise de façon complémentaire.

Dans tes prochains projets théâtraux, as-tu envie de travailler avec d’autres gens ou bien de continuer seule ?

Jouer seule c’est gai, mais on joue quand même pour avoir des partenaires aussi, pour se nourrir, rebondir. Donc évidemment j’ai envie de jouer dans une pièce avec pleins d’acteurs. Il faut varier les plaisirs : je crois que l’un n’est pas mieux que l’autre, il faut juste faire les deux. En ce moment, je joue aussi un autre spectacle seule en scène, où je suis 1h15 sur le plateau sans arrêter une seconde. C’est une pièce pour ados de Florence Klein qui s’appelle "Juliette toute seule", qui parle de l’histoire de la mise en scène. Je l’ai jouée une quarantaine de fois dans les écoles, un peu partout en Wallonie et à Bruxelles. Je me suis rendue compte de l’utilité de ce spectacle aussi parce qu’il est suivi d’une heure de débat avec les jeunes ; nombreux d’entre eux ne vont jamais au théâtre.

Comment vois-tu les choses : plutôt comédienne ou journaliste ?

J’adore les deux. J’ai un peu de mal parfois de passer l’un à l’autre parce que c’est être devant ou derrière, c’est deux façons de penser différentes. Là, je vais être pendant un mois en travail avec le spectacle « Minute papillon » au Théâtre Le public et, ensuite, j’enchaîne sur un stage en presse écrite ou audiovisuel. Peut-on dire alors que c’est pour alimenter ta démarche théâtrale ?

L’un alimente l’autre. Le théâtre m’aide à aller vers les gens, le journalisme me donne certaines méthodes pour le faire.

Quels sont tes thèmes de prédilection en reportage ?

Tout ce qui est sociologique. Par exemple, comme je le disais, je reviens de 3 mois aux Comores où j’ai étudié la question du problème identitaire. C’est donc aller vers les gens, comprendre comment ils vivent : quelle est leur culture ? Il faut que ce soit toujours lié à l’être humain.

Une petite phrase pour résumer comment tu te vois dans 5 ans ?

Un pied à terre à Bruxelles, du théâtre le plus souvent possible et des reportages au bout du monde, je l’espère !

Eh bien, merci Stéphanie. On te souhaite beaucoup de bonnes choses pour la suite !

On retrouve Stéphanie Lepage prochainement dans : Minute papillon au Théâtre Le Public du 29/10 au 22/11/2008 ; Minute papillon à L’ « Espace Delvaux » du 26 au 28 février 2009 . "Juliette toute seule" en France et en Belgique en janvier 2009

Photos : Benoît Legros

Interview recueillie par Claire Drach et Nathalie Lecocq

 

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