Sebastian Badarau

Sans grande surprise, je voudrais tout d’abord que tu me parles un peu des premières années de ta vie de comédien. Cela fait longtemps que tu joues n’est-ce pas ?

Je joue en effet depuis l’âge 12 ans. J’ai commencé au sein d’une troupe, dans le théâtre local de Iassy, véritable capitale culturelle de la Roumanie. J’ai poursuivi cette expérience jusqu’à mes 18 ans. A partir de là, j’étais déterminé à poursuivre dans cette voie. J’ai intégré l’école de théâtre de Cluj, l’un des trois grands instituts de théâtre en Roumanie.

Pourquoi cette école plutôt qu’une autre ?

Avant la réforme de Bologne, le système d’enseignement en Roumanie fonctionnait d’une manière particulière. Un même professeur, souvent un comédien connu, prenait en charge une classe pendant les quatre années de formation. C’était un peu notre mentor, et nous étions comme ses disciples. Le nôtre était Marius Bodochi, un comédien très talentueux. Bon, finalement, on ne l’a pas gardé longtemps puisque victime de son succès, il fut appelé ailleurs. Cela dit, nous n’y avons pas perdu au change, car c’est Diana Cozma, disciple du grand réformateur de la scène Eugenio Barba, qui nous a alors pris en charge. Du coup, ma formation fut très intéressante : l’approche stanislavskienne de Bodochi, axée sur la rencontre entre le comédien et le personnage, se compléta habilement avec la méthode de distanciation enseignée par Diana Cozma.

Et ensuite ?

J’ai fini l’école en 2005. J’ai directement commencé à travailler dans une troupe de Baia Mare. Ce fut mon premier job dans le théâtre.

J’avoue que je ne connais pas du tout le théâtre roumain. Peux-tu m’en dire un mot ?

En Roumanie, la pratique du théâtre est très spécifique : tu appartiens à une communauté local, elle-même subsidiée par la localité ou le gouvernement. Donc, il est possible d’être employé toute sa vie comme comédien - comme fonctionnaire si l’on veut, et de continuer à être payé, même quand on ne joue pas. En Belgique, cela fonctionnait comme cela à l’époque. Mais les choses ont changé. Même les grandes villes de Roumanie commencent à tourner sous un autre régime.

L’ancien système était meilleur selon toi ?

Pour le théâtre sans doute, pour les comédiens certainement. Les subsides étaient presqu’automatiques. Cela encourageait une diversité de spectacles, les directeurs étaient poussés à créer de nouvelles choses en permanence. Et puis, ce système était relié à une forme de communauté, qui faisait que les comédiens et la compagnie appartenaient à un public et son lieu de vie. Mais à Bucharest par exemple, les compagnies adoptent désormais le système moderne et doivent partir sans cesse à la recherche de sponsors et de subsides. Ce nouveau système à tendance à isoler le comédien, qui doit tout gérer tout seul.

Ce système propre à la Roumanie a-t-il un impact sur le répertoire qui est joué ?

Le théâtre roumain, avec son fonctionnement spécifique, est un théâtre de genre. Je veux dire, le théâtre expérimental est trop expérimental pour le système roumain, tu risques de ne pas avoir un public qui accroche. Mais c’est aussi lié au fait que dans la culture roumaine, l’enseignement doit passer par la connaissance des grands classiques. Donc le public connait ses classiques, il s’attend à en voir sur scène. D’un autre coté, les théâtres municipaux doivent varier leur répertoire. Ils ont en quelque sorte le rôle d’éduquer le public aux grandes pièces. Comme la BBC si tu veux, qui a pour mission d’enseigner quelque chose au téléspectateur. Mais cela n’est possible que si le théâtre n’a pas à craindre la concurrence, ce qui n’est pas le cas dans le système moderne où les théâtres doivent lutter pour ramener le plus de spectateurs.

Si cela ne te dérange pas, je voudrais revenir sur ton parcours. Je crois savoir que tu as une très bonne connaissance du théâtre anglais.

C’est exact. D’ailleurs, je dois dire que d’une façon assez nette, j’ai toujours senti que je m’exprimais mieux artistiquement en anglais qu’en roumain. Jeune, Je me suis naturellement formé auprès des pédagogues roumains, mais j’étais déjà très imprégné par les anglais aussi.

Comment cela se fait-il ?

Le lycée que j’ai fréquenté avait cette particularité que les cours étaient partiellement donnés en anglais par des natifs. Puis, quand je suis arrivé au collège national, j’ai rencontré une professeur de théâtre, Lotus Havarneanu, qui dirigeait une troupe dont la particularité était qu’on y jouait exclusivement en anglais. C’est au cours de cette expérience que j’ai assimilé le répertoire extraordinaire du théâtre anglais. D’ailleurs, à part au conservatoire et dans mon emploi à Baia Mare, j’ai essentiellement joué en anglais. Dès 2001, j’ai participé à des workshops d’été en Angleterre qui ont duré plusieurs années. En 2006, j’ai participé au théâtre Merlin (situé dans la ville de Bath) à une création basée sur une pièce de Tom Stoppard, Rosencrantz et Guildenstern. D’autres ateliers ont encore succédé à cela, toujours basés sur de grandes pièces.

On peut dire qu’en tant que comédien, tu es le produit de deux cultures : l’une roumaine, l’autre anglaise.

C’est juste. De la Roumanie, je garde naturellement ma culture natale, mais aussi un certain théâtre axé sur le travail de l’acteur. Le comédien est vraiment le centre de la création. Un peu comme ce que disait Peter Brook : Le théâtre, c’est toujours la rencontre entre un comédien et un spectateur. C’est par Diana Cozma, élève de Grotovsky dont je te parlais tout à l’heure, que j’ai découvert la pensée du maître anglais.

Et de l’Angleterre, que gardes-tu ?

Peut-être aussi cet intérêt pour l’interprétation. Les Anglais ont vraiment de très bons comédiens.

Pourquoi donc selon toi ?

Parce que leur sentiment national est très confiant. Les belges sont talentueux, ce n’est pas la question, mais ils sont timides. Les Anglais, un peu comme les Roumains d’ailleurs, n’ont pas cette pudeur que l’on rencontre ici. C’est lié, je pense, à une identité nationale mieux vécue et plus assumée. Et puis, l’Angleterre et la Roumanie sont de vieux pays avec une culture très ancienne. Maintenant, je dois dire que le travail de la langue est un autre élément essentiel que je retiens du théâtre anglais. Il n’y rien à faire, l’Angleterre est le pays de Shakespeare. Le conservatisme des Anglais à l’égard de leur langue est très fort : elle fait partie de leur identité nationale. Malgré Molière et le répertoire classique, le théâtre français a toujours raisonné un peu en dehors du langage.

Ce que tu me dis là est assez inhabituel.

Selon moi, le théâtre francophone n’est pas vraiment un théâtre de langage. D’ailleurs, quand je suis arrivé en 2008 en Belgique, j’ai rencontré une certaine réticence avec le travail de la langue : “trop de mots !” me répondait-on. Mais je sens déjà cela en Angleterre, où mes amis commencent à s’intéresser au dénuement des artifices du langage. On passe une crise dramaturgique, les auteurs de théâtre se font rare, les pièces de qualité aussi.

Mais qu’est-ce qui, malgré tout, éveille ton intérêt pour le théâtre belge ?

J’apprécie tout particulièrement le théâtre belge parce que c’est essentiellement un théâtre d’expérimentation. J’y rencontre une réelle avant-garde, qui est motivée par une recherche permanente du sens de la vie.

Est-ce que ce n’est pas le rôle de l’art en général ?

Peut-être, mais en Belgique, cela passe toujours par une forme de communication qui ne peut se transmettre à l’aide des mots. C’est un théâtre de l’inquiétude qui n’est pas confortable. Le théâtre belge est vraiment un art du XXe siècle, qui efface la frontière entre le divertissement et la vie. Il s’adresse au public en tant qu’individu, cet être humain en proie avec sa propre existence. je vois vraiment les artistes belges comme des chimistes, qui recherchent inlassablement la bonne formule pour explorer la question que pose l’angoisse de l’existence.

Le théâtre belge est un théâtre sérieux selon toi ?

Non, j’y retrouve beaucoup d’humour. Rien à voir avec l’humour roumain cependant. Les roumains ne sont pas timides, ils veulent constamment montrer qu’ils savent toujours plus que ce qu’ils savent. L’humour belge est plus absurde, plus noir, et se moque des incohérences de la vie.

Comment ces théâtres - roumain, anglais et belge - se rencontrent chez toi ?

On peut dire que je suis dans un équilibre entre un théâtre de comédien de tradition à la fois anglaise et roumaine, mais basé sur les inquiétudes du public. C’est une synthèse des trois : un théâtre directement adressé au public.

Je voudrais à présent aborder ta création actuelle basée sur les deux pièces de Tchekhov. Entretiens-tu un rapport particulier avec cet auteur ?

J’apprécie particulièrement Tchekhov parce que sa manière d’aborder les personnages est vraiment spéciale. Si tu veux, on ne trouve nulle part ailleurs des caractères comme ceux qu’il crée car ils sont constamment animés par une certaine énergie. Chez Tchekhov, même l’ennui peut devenir fou, colérique ou hystérique. C’est vraiment un théâtre de comédiens, et j’ai toujours désiré jouer ce théâtre-là, car il peut parler à n’importe quel homme, n’importe quelle femme.

Est-ce que cette reprise à la Clarencière s’accompagne d’un changement par rapport à la création de mars ?

Quand j’aborde un projet, quel qu’il soit, je reste toujours fidèle à mes préoccupations du moment. Le spectacle sur lequel je travaille est toujours imprégné du sentiment ou de la pensée qui occupe mon esprit à cet instant de ma vie. Lors de la création en mars 2012, j’avais certaines préoccupations. Les deux pièces (La demande en mariage ; l’Ours) s’articulaient autour d’un voyage en train qui devait emmener le public vers un exil dans le grand Nord. J’étais alors dans une période de ma vie où je ressentais un vide dans mon cœur, une tristesse d’être loin de chez moi, de mon pays la Roumanie. Ce thème du voyage faisait écho à cette nostalgie que j’éprouvais pour ma patrie.

Et depuis, ton sentiment a évolué ?

Heureusement oui. D’abord, j’ai eu l’occasion de rentrer en Roumanie. Et puis maintenant, j’ai d’autres problèmes (rires). Je veux à présent parler du monde moderne et de notre sensibilité par rapport à lui. Il faut dire que l’état actuel du monde est plutôt moche : la crise financière qui frappe l’Europe touche également le théâtre. Ce qui est amusant, c’est que lorsque Tchekhov écrivit ces deux pièces, il reçut beaucoup de critiques négatives. On prétendait que ces pièces ne parlaient de rien, ne traitaient pas de sujets sérieux. En fait, Tchekhov voulait simplement parler de nous, de nos vies dans leur plus grande simplicité. Il voulait soulever l’ironie qui s’immisce toujours entre ce que les gens disent et ce qu’ils font réellement. Et maintenant, je réfléchis à mon tour à la manière dont les gens modernes répondent à la crise.

Cela implique-t-il des modifications dans la mise en scène ?

Fondamentalement oui. C’est vrai, la structure du spectacle est toujours la même, mais l’approche est différente. Le thème du voyage ne signifie plus pour moi ce grand nord qui évoquait ma partie lointaine, mais le fait que ces petites gens, aussi loin soient-ils géographiquement, se rapprochent finalement de nous dans leurs travers et leur humanité. Je voulais montrer qu’il y avait une similitude entre leur manière de traiter leurs affaires et notre façon d’aborder la crise actuelle. Je dois dire que je suis davantage satisfait par cette nouvelle version, elle a plus de sens dans sa forme actuelle.

Propos recueillis par Charles-Henry Boland

 

Me connecter

Pas encore membre ?
INSCRIVEZ-VOUS


Recherche rapide


Plus de critères »

A découvrir

SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '1'ORDER BY position
SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '2'ORDER BY position

Newsletter

Pour être tenu au courant de nos activités, laissez-nous votre email !