René Bizac

Votre nouvelle pièce RUE DES JONQUILLES est prévue pour 34 représentations dans 12 lieux différents (*) avec une “Première” au CC Jacques Franck le 9 février et une Dernière au Varia le 9 avril pour rendre hommage à la scène de la doyenne de nos comédiennes : Suzy Falk

Est-il exact que vous avez écrit cette pièce spécialement pour elle ?

OUI ! J’ai écrit la pièce en 2006 suite aux émeutes survenues en banlieue parisienne en novembre 2005. Suite à ces événements et parce que j’étais sur place à ce moment là, j’ai eu l’envie de créer une pièce sur le sujet. Et au même moment, j’avais lu un entrefilet dans Libération où on parlait d’une vieille dame qui était expropriée de chez elle. Et ces 2 événements qui n’avaient a priori aucun lien se sont télescopés dans mon imaginaire. Et lorsque j’ai commencé à écrire cette pièce, j’ai immédiatement pensé à Suzy, sans le lui dire, et au printemps 2006, je lui ai passé la pièce . Quelque temps après, elle m’a appelé me disant qu’elle trouvait la pièce très belle et qu’elle souhaiterait pouvoir la jouer avant de mettre un terme à sa carrière de comédienne. Or, j’avais une série de pièces déjà lancées depuis un petit temps (François Maillot, Sous le Ciel et Peau de Loup) donc j’ai été fort pris tant du point de vue de la production que du point de vue artistique. Et puis en novembre 2009 Suzy, qui venait d’avoir 87 ans, est venue voir Peau de Loup au Jacques Franck et elle m’a dit : “René, RUE DES JONQUILLES, c’est maintenant, ou jamais !". Il faut préciser qu’elle est dans la pièce du début à la fin. Voilà comment dès le début décembre j’ai dû m’atteler à monter une production pour la saison suivante ce qui est normalement impossible quand on sait que les théâtres clôturent leurs programmations au mois de février. Donc ça me laissait 2 mois... Je partais de zéro, je n’avais rien, personne, pas d’équipe... Finalement c’était un hommage que je voulais rendre à Suzy et je me suis dit que c’était un beau challenge. Donc j’ai mis toute mon énergie à d’abord trouver une équipe et après à trouver des programmateurs. On a trouvé 12 lieux tant à Bruxelles qu’en province et encore maintenant il y a des gens qui souhaiteraient l’avoir mais on a dû refuser... On fera 34 représentations en 2 mois !

Comme nous avions interviewé Suzy au moment où elle avait créé Le Silence des Mères que Pizzuti avait également écrit en pensant à elle (en 2006), et que cette pièce a ensuite été reprise pendant 3 ans, je me questionnais quant aux chances d’éventuelles reprises pour la Rue des Jonquilles ?

Suzy a été claire là-dessus : elle veut arrêter sa carrière avec Rue des Jonquilles. À tel point que pour la dernière – le 9 avril – dans la grande salle du Varia, le Rideau de Bruxelles lui organisera une grande soirée d’hommage. Elle continuera encore ses petites histoires avec son spectacle Suzy Raconte [1] qui marche toujours très bien, mais pour le reste elle est très déterminée et quand elle dit c’est fini, c’est fini ! Rue des Jonquilles sera donc sa dernière pièce.

Puisque vous la mettez en scène, comment ça se passe avec une dame de 88 ans, elle travaille avec une oreillette ou quelque chose comme ça ?

Non. Il se fait que Suzy a une telle vivacité dans la vie de tous les jours que la question ne se pose pas.

Que pouvez-vous nous dire en plus de cette comédienne ?

Déjà que c’est assez incroyable. Elle a commencé sa carrière en 1945... Ça force le respect ! Encore aujourd’hui, Suzy c’est une jeune fille ! Elle a la pêche, et un caractère fort. Je crois qu’on n’arrive pas à son âge, en étant aussi vive, si on n’a pas un sacré caractère. Et Suzy est justement quelqu’un qui a un sacré caractère, tout en étant très drôle. Moi, elle me fait beaucoup rire. C’est une comédienne qui a son avis sur tout et elle ne le cache pas. Elle est d’accord, ou pas d’accord mais elle fait tout ce qu’on lui demande. Ici c’est du théâtre contemporain avec des codes contemporains et elle y va à fond.

Pour quelle raison un auteur s’allie-t-il à un(e) dramaturge, parce qu’un auteur est déjà un dramaturge, non ?

Alors, il ne faut pas confondre un dramaturge selon la conception française et la conception allemande. Ce sont 2 conceptions différentes. Ceci dit, pour répondre d’un point de vue plus général à ta question, un metteur en scène s’adjoint souvent un dramaturge pour des pièces “historiques”... Pour monter un Shakespeare ou un Racine, par exemple, on peut avoir besoin de gens qui ont un point de vue d’exégète sur un texte et qui permettent son analyse et aussi de le replacer, de le recontextualiser historiquement ou géographiquement... et là un dramaturge a vraiment toute sa raison d’être. Pour des pièces contemporaines, on en parle moins, mais cela peut être très utile lorsque l’action se passe dans une culture ou un contexte singulier. Contrairement à certains metteurs en scène qui rechignent à s’adjoindre un dramaturge par peur de perdre certaines de leurs prérogatives, je sais que je ne suis pas omniscient et je préfère m’entourer de professionnels qui peuvent enrichir le propos.

Et dans le cas présent quel est l’apport de Jasmina Douieb dans Rue des Jonquilles ?

Je suis à la fois auteur et metteur en scène de la pièce et comme je n’ai pas envie d’avoir des relations incestueuses avec mes mots... j’aime que ça s’ouvre un petit peu, sinon je prends le risque de me fixer sur mon seul imaginaire. Je trouve que dans la conception même d’un spectacle il est intéressant d’avoir un point de vue qui va ouvrir le champ d’analyse et d’imaginaire de l’auteur. Donc, chaque fois que j’ai mis en scène un de mes textes, je me suis toujours adjoint les services d’un(e) dramaturge, ou d’un “regard extérieur”. Ici, j’avais très envie de travailler avec Jasmina car que je suis un grand admirateur de son travail de metteure en scène. La collaboration avec Jasmina m’intéressait beaucoup et je dois avouer qu’elle a été très riche et très agréable ; elle connaît bien mes écrits, elle a fait les romanes donc elle a un avis très pointu sur la langue. De plus, c’est quelqu’un de très professionnel qui se met au service d’un projet et qui, malgré tout son talent et la reconnaissance dont elle jouit, est d’une grande humilité... Et je le souligne parce que c’est assez rare. Je pourrais dire cela aussi à propos des comédiens, [2] et de toute l’équipe artistique. Tous ces gens-là sont dans la recherche, dans l’écoute et la remise en question.

Vous avez déjà monté plusieurs pièces au Jacques Franck.

Ce sera la 6ème.

Et en tout vous en avez écrit combien ?

Vingt [3] et celle-ci sera la 16ème pièce jouée.

Qu’est-ce que ce théâtre a de particulier ?

Tout est le fruit de rencontres... Sandrine Matevon et Catherine Simon, les 2 programmatrices du Jacques Franck ont depuis le début toujours soutenu mon écriture. J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à y travailler. J’ai des projets assez particuliers en ce sens que je fais de la “création en tournées”, et c’est assez singulier de faire de la création contemporaine ainsi en associant tous des lieux qui – généralement – achètent un spectacle quand ils l’ont vu. C’est une chose à laquelle je crois et je dois donc m’entourer de gens qui y croient aussi. Or, c’est tout à fait dans la logique du JF. En plus ce théâtre donne des conditions de création exceptionnelles. Il y a peu de théâtres à Bruxelles où l’on peut créer dans le lieu avec les moyens techniques, les moyens organisationnels pendant 15 jours. C’est formidable pour la création parce qu’on a vraiment le temps d’essayer des choses. Je trouve que le JF est un des plus beaux plateaux de Belgique et toute l’équipe est vraiment au service total d’un projet. Je pourrais parler de Thierry Van Campenhout, son Directeur, de Richard Joukovsky, le Directeur technique, des régisseurs, des chargés de l’accueil, de l’administration... la liste est longue...On sent que toutes les personnes qui y travaillent sont avec nous, et ça c’est très précieux.

En tournée, vous devez vous adapter tous les jours à un nouveau plateau...

À peu près. Un peu moins cette année parce que j’ai construit la programmation en tenant compte des conditions particulières de ce projet, avec Suzy qui a quand même 88 ans... donc on ne peut pas concevoir une tournée de la même manière que l’année dernière lorsque j’ai tourné pour Peau de Loup avec 2 comédiennes : Véronique Dumont et Catherine Salée. On a tourné dans plus de lieux et à certains moments, on a joué plusieurs fois par jour, ce qui est possible avec des comédiens entre 30 et 40 ans, mais qu’on ne peut plus demander à une personne qui en a 88. Dès le début, j’ai su qu’on ne pourrait jouer qu’une seule fois par jour et autant que faire se peut, plusieurs fois dans le même lieu. Raison pour laquelle, à La Louvière, par exemple, on va jouer 7 fois en 2 semaines. Dans certains lieux on ne joue qu’une fois, mais souvent on joue 2 jours de suite. Cela veut dire que lorsqu’on travaille de cette manière, il faut anticiper. Ainsi la scénographe – Hélène Kufferath – a dû intégrer à son travail, le fait que tout devait pouvoir être monté (et démonté) rapidement, et s’intégrer dans des configurations très différentes.

Comment choisissez-vous vos sujets ?

J’ai envie de dire que ce sont eux qui me choisissent. Mais je n’écris pas sur un sujet, j’écris une histoire qui parle d’un sujet. J’écris une fable. Dans le cas présent, cela parle du vivre ensemble, de l’interculturel, de l’aveuglement... J’écris des fables contemporaines qui s’inspirent de gens que j’ai rencontrés, ou de faits divers que j’ai lus, mais pour moi c’est très important de théâtraliser, de poétiser cela pour ne pas être dans le nombrilisme d’une petite histoire. Donc il y a un décalage par rapport au contenu qui pourrait sinon être très quotidien.

Une fois le thème choisi comment procédez-vous à l’écriture ? J’écris de façon assez rigoureuse dans les horaires. Je réfléchis beaucoup avant. Je fais beaucoup de notes dramaturgiques, de structuration de ma fable. Bref je prépare beaucoup le travail d’écriture proprement dit. Une fois commencé, j’écris d’une seule traite, ce qui me prend environ 6 semaines et après je retravaille beaucoup.

Dans le retravail, faites vous comme Flaubert, qui se relisait toujours à haute voix ?

Comme je suis comédien, j’écris “oralement”. Je profère le texte et je vois ce que cela donne du point de vue des sonorités et de la musique des mots, et comme chez moi l’aspect rythmique est important, je ne peux le faire qu’en passant par l’oralité.

Vous êtes auteur, parfois metteur en scène de vos pièces – c’est le cas ici – mais vous avez également été comédien. Avez-vous encore des envies de monter sur les planches ?

Oui bien sûr, j’ai toujours envie, mais ça me prend tellement de temps de monter tous ces spectacles ...

Et comment tout cela a-t-il commencé ?

Ma première pièce c’était Le Zinc [4] en 1989 et puis j’ai recommencé à écrire en 1996. J’écris comme un comédien. Ma forme d’écriture provient sans doute d’une espèce de frustration de comédien par rapport aux textes qui m’étaient donnés à jouer. Je souhaitais m’affranchir du côté conventionnel de la ponctuation qui peut, d’une certaine manière, cadenasser le sens. Donner une plus grande liberté au comédien, et me concentrer sur la pulsion, la rythmique, la musicalité... Donc généralement les comédiens comprennent assez vite ma forme d’écriture. Par contre c’est un peu plus difficile à la lecture pour ceux qui ne le sont pas. Paradoxalement, pour Rue des Jonquilles, j’ai renoué avec une forme de ponctuation... Mais, il y a une raison...

Quelle est la place de l’humour dans vos pièces – et quelle forme d’humour ?

Pour moi c’est central. Comme dans la vie... Mais il est certain que je n’ai pas un humour au premier degré. C’est plutôt un humour grinçant. J’aime bien faire rire avec des choses qui ne sont pas drôles à la base. J’aime bien que le rire dérange. Il y a des gens qui rient beaucoup et d’autres pas du tout parce que ce n’est pas leur forme d’humour. Ici les comédiens me font beaucoup rire et j’espère que cela en fera rire d’autres que moi, même si c’est un humour assez particulier...

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Vous abordez souvent le thème de la mort

C’est vrai. J’ai même écrit une pièce avec uniquement des morts : Tartare. Pour moi c’était très drôle. Drôle mais féroce.

On vous sait passionné de théâtre et de rugby. Y a- t-il à votre sens une corrélation entre ces 2 passions et si oui laquelle ?

Oui. Parce que le rugby est un sport fraternel, un travail d’équipe – comme au théâtre – qui appelle au tragique, à l’épopée. C’est très épique le rugby. C’est un sport qui est dans l’envolée, dans le lyrisme... qui est à la fois très concret, puisqu’on est dans la boue, dans la terre... Pour moi c’est très théâtral. On est à la fois dans la tragédie et puis tout à coup cela se transcende et dans la douleur on accouche de quelque chose qui peut être absolument magnifique...

On va vous laisser dans votre enthousiasme pour le rugby. Les lecteurs auront compris avec quelle énergie positive vous travaillez – en équipe – pour nous concocter une nouvelle œuvre à laquelle nous souhaitons beaucoup de succès, puisqu’ils auront au moins 34 occasions de pouvoir l’apprécier...

Interview France Pinson et Nadine Pochez : 19 janvier 2011

(*) Calendrier des spectacles

À Bruxelles :
- 9,10,11,12, 16, 17 et 18 février/ Centre Culturel Jacques Franck (réserv. 02.538.90.20)
- 25 et 26 février/ Théâtre de la Balsamine (réserv. 02.240.34.99)
- 15 et 17 mars/ Espace Toots (réserv. 02.247.63.31)
- 24, 25 et 26 mars/ Maison des Cultures de Molenbeek (réserv. 02.415.86.03)
- 9 avril/ Rideau de Bruxelles au Théâtre Varia dans la Grande salle (réserv. 02.737.16.00)

En Wallonie :
- 14, 15 février et 14 mars/ Maison de la Culture d’Arlon (réserv. 063.24.58.50)
- 22, 23, 24, 28 février et 1, 2, 3 mars/ Centre Culturel Régional de La Louvière (réserv. 064.21.51.21)
- 4, 18 et 19 mars/ Maison de la Culture Marche en Famenne (réserv. 084.32.73.86)
- 23 mars/ Centre Culturel de Ciney (réserv. 083.21.65.65)
- 4 avril/ Centre Culturel de Colfontaine (réserv. 065.88.74.88)
- 5, 6 et 7 avril/ Centre Culturel Régional de Verviers (réserv. 087.39.30.30)
- 8 avril/ Centre Culturel d’Andenne (réserv. 085.84.36.40)

Pour plus d’infos, veuillez vous rendre sur le Site du Théâtre Intranquille

[1] On peut connaître les lieux et dates de ces événements, régulièrement mis à jour sur ce lien à la Bellone. Un spectacle à conseiller - pour tous !

[2] Marwane El Boubsi, Christian Crahay, John Dobrynine, Suzy Falk et Benoît Verhaert

[3] Le Zinc (1990), Essuf (1995) Les Petites Lumières Jaunes (1998), La Valse des Météores (1998), Histoire d’un Autre (1999), Le Prince de la Pluie (2000), Un ConteDivers (2000) Tarmac (2001), Tartare (2001), Un Peu de Lait (2001), Cirk’ikar (2003), Stan et les Papous (2004), La Veranda (2004), Le Sapin en Plastique (2004), Le Tapis Andalou (2006), Histoire de l’Enfant qui (2006), Peau de Loup (2006), François Maillot (2008), Sous le Ciel (2008), Rue des Jonquilles (2010) (dates des éditions)

[4] m.e.s François Beukelaers, R.Bizac y avait un rôle

 

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