Rencontre avec Patrick Masset

"Les Inouis" au Théâtre 140

Entretien avec Parick Masset, un artiste engagé, proche de son public, avec une vision profondément humaine du théâtre et du rôle social de celui-ci.

Son spectacle, les « Inouis.2 », se joue sous chapiteau pour favoriser la rencontre et la qualité de l’échange. Sous la forme poétique et onirique, il délivre un message universel.

A découvrir au Théâtre 140 : http://www.theatre140.be/les-inouis-2

Patrick Masset, les ‘Inouis.2’, qu’est-ce que cela raconte, c’est intriguant…

On y raconte l’histoire vraie de mes parents qui ont quitté la Belgique après la Seconde guerre, comment cela s’est passé pour eux et pourquoi ils sont revenus. Mes deux frères et moi sommes nés là-bas. Et parallèlement, sans aucune volonté de comparer nous racontons une histoire inventée d’un enfant qui quitte la Syrie pour essayer d’atteindre l’Europe. Notre proposition est volontairement poétique, onirique. Même si notre projet est extrêmement documenté (voyages à Lampedusa, Calais, rencontres avec des réfugiés, des chercheurs, des grands reporters, nombreuses lectures, ...) . Notre propos, que ce soit pour la version « chapiteau » ou la version « semi-remorque » (plus courte, destinée aux publics « défavorisés » avec débat animé par le PAC), est d’aller vers le public pour jouer, pour parler mais pas pour donner des réponses. On sait tous que c’est un problème lié à nos sociétés capitalistes. Le problème des réfugiés « n’existe pas » selon moi. C’est la problématique du système capitaliste. Les réfugiés sont une partie visible, d’une violence extraordinaire certes, mais que faudra-t-il de plus pour que nos sociétés se remettent en question et mettent fin à cette course effrénée à l’argent, à la production de différences, d’inégalités, de concurrences ? Après, il semble évident que cette crise des réfugiés va perdurer longtemps encore, sauf si un geste fort est mis en place. Un acte citoyen digne des grands mouvements passés est nécessaire dans ce monde qui nous amène à douter de beaucoup de choses.

© Geoffroy Charue

Le choix du sujet s’est imposé à vous parce que vous vous sentez solidaire ayant été vous-même déraciné ou bien avez-vous le sentiment d’une sensibilité plus profonde face à cette problématique des migrants ?

Hormis le fait que l’on travaille presque exclusivement sur des problèmes de société. Ici, ce qui s’est passé c’est que je filmais mes parents il y a quelques années de cela quand ils vivaient encore pour conserver une trace pour mes enfants et moi-même de ce que nous avions vécu au Canada (où je suis né). Un soir, après avoir éteint la caméra, j’ai demandé à mon père ce qu’il pensait de l’arrivée des réfugiés syriens en Europe ? A ma grande surprise, alors qu’il était un homme de bonne composition, il était contre, il disait que ces gens profitaient, ils mélangeait tous les grands clichés. Alors je me suis dit : mais que doivent penser les personnes qui n’ont pas accès à de l’information de qualité, qui ne lisent pas les journaux. Il m’a semblé alors urgent de penser une forme appropriée pour ce public-là, le grand public, sans pour autant faire un projet racoleur, facile ou léger.

Quand vous parlez de poésie, qu’entendez-vous par là ?

La poésie, elle me poursuit. A chaque fois que je propose une nouvelle création, je ramasse cet adjectif sur le dos alors que je ne cours pas après. Par exemple, on clôture le spectacle par un moment qui existait déjà et que j’ai voulu intégrer au spectacle, un numéro de cirque. Une performance qui elle, est purement poétique. Il s’agit de quelque chose de visuel, du théâtre d’objets, de mouvement, qui fait passer sans aucun mot un message beaucoup plus fort que n’importe quel spectacle hyper pointu, hyper intelligent… C’est une autre approche. Un autre regard posé sur cette thématique avec une justesse incroyable.

© Geoffroy Charue Les mots parlent-ils encore aux gens ?

J’en suis convaincu. J’ai joué sur de grandes scènes mais aussi dans la rue et pour moi, le public qui fréquente les grandes salles est - dans la majorité des cas - un public averti. Dans ce cas, où est l’urgence, la nécessité réelle ? La plupart des spectacles viennent conforter l’opinion dans 99% des cas – je ne parle pas ici des spectacles essentiels (Ostermeiher, Jan Lauwers, Peter Sellars, ...) qui nous fulgurent et sont au final peu nombreux. Nous, quand on va jouer dans les banlieues ou les villages, les débats sont terriblement animés. On bouleverse les gens sans nécessairement argumenter avec des chiffres précis. Laissons cela aux spécialistes. La forme que nous proposons va vers un public non professionnel (aussi) et n’est pas pour autant moins nécessaire il me semble ?

Il y a un aspect visuel dans le spectacle avec des images interpellantes, brutes, tirées, de films documentaires il faut en passer par là.

La force des images est évidente pour la « jeune génération ». Je ne dis pas que cela remplace les mots puisque lors des débats ils s’expriment eux aussi avec des mots. Et je ne pense pas que ce soit lié à une génération uniquement. On en a quelquefois assez des mots parce qu’il suffit d’appuyer sur le bouton de la télé, de l’ordinateur et on a droit aux analyses très poussées, aux « plus jamais ça » et puis, quinze ans, trois ans, deux mois après, tout recommence.

Dans ce spectacle on nous reproche quelquefois d’utiliser la photo du petit Aylan car on l’aurait trop vue. Mais encore une fois – et après de longs débats et de nombreux essais en interne -, cette photo a une valeur mythique. Elle est nécessaire ! Comme toujours, tout dépend de la manière dont on traite l’image.

© Geoffroy Charue

Le chapiteau était-il nécessaire aussi dans ce spectacle-ci ?

Oui. Mais si on nous demande de jouer dans un théâtre, j’accepte volontiers pour peu que nous ne soyons pas coupés du public - parce que nous avons besoin d’intimité, d’un vrai rapport avec les spectateurs. En fait notre projet est double. Il y a une version semi-remorque pour trente personnes (avec débat) qui va se jouer dans des lieux défavorisés culturellement (déjà plus de 100 représentations fin 2016) et la version chapiteau qui est prévue pour les théâtres, festivals, ville . Or le chapiteau (la tente), comme la semi-remorque sont la réalité des réfugiés aujourd’hui. Dans un cas comme dans l’autre, on va vers le public, on les accueille à notre manière. Et quelquefois, les réfugiés viennent nous aider en amont (montage, repas, rencontres, ...). Ce qui est important pour moi, c’est de rencontrer les gens. Vous savez, j’ai une licence en philosophie, donc je crois au pouvoir de la pensée. Pas de souci j’aime l’écriture, la réflexion, les grands auteurs. Mais le théâtre reste avant tout un art vivant. Shakespeare est un génie pur qui véhiculait une pensée profonde tout en alternant avec des moments d’une trivialité incroyable, il était vulgaire aussi dans ses pièces et dans ses mots. Plus que jamais il est urgent de diversifier les publics et non pas de le « spécialiser ». Il faut élargir le prisme. Pour cela il est nécessaire de se donner le temps. Ou alors on remplace le théâtre par une autre forme, pourquoi pas ? Mais je ne suis pas convaincu par ce choix car une ou deux fois par an depuis des années il m’est donné de voir des spectacles essentiels, qui me (nous) transforment en profondeur. Je sais, pour le politicien ça peut paraître peu, mais combien rencontrons-nous de personnes chaque année qui bouleversent notre vie ? Faut-il pour autant éliminer toutes les autres ?

La grande marionnette, celle qui est sur votre profil facebook. Quel est son rôle ?

Le Cro ? Il est de notre scénographe et ami Johan Daenen. Il nous accompagne depuis un certain temps. Il indique que les migrants existent depuis les origines. Les hommes ont sans cesse dû quitter leur terre parce qu’il faisait trop froid, à cause des conflits ou du manque de nourriture. C’est pourquoi le Cro ouvre le bal avec nous. Il faut savoir que l’homme est en mouvement sinon il meurt (idem pour la pensée). J’ai un problème depuis que je suis ado avec la phrase : « Plus jamais ça ! » Alors que tout se répète sans cesse. J’ai l’impression que l’homme doit passer par l’expérience de l’échec pour admettre des évidences comme les limites de la démocratie où l’erreur du système capitaliste.

Ce spectacle va-t-il amener une réflexion qui va déboucher sur une autre forme ?

Déjà ce spectacle-ci tourne et va vraisemblablement tourner beaucoup (comme le précédent) parce que cela aide les gens. Je le vois au cours des représentations. On a des discussions à n’en plus finir. Le plus important pour nous est de le présenter à Avignon, dans de bonnes conditions. Parallèlement à ce projet, je travaille sur une nouvelle production qui en est le prolongement. Je rassemble une chanteuse lyrique, trois circassiens et deux musiciens live. L’originalité sera de faire porter la chanteuse par les circassiens. C’est une intuition que j’avais eue il y a très longtemps. Si on le prend au premier degré, c’est « porter la voix ». Et je trouve que l’on vit dans une telle société de peur qui nous empêche de penser, de voir, de respirer, d’être ensemble. Il est grand temps que le citoyen porte la voix. Ce qui ne veut pas dire lancer des pavés, je ne parle pas de révolution, je parle juste de pouvoir surmonter nos peurs et de pouvoir s’exprimer. Dario Fo faisait ça à merveille, avec humour et intelligence. Or j’ai un doute sur certaines formes théâtrales qui n’ ouvrent pas nécessairement au débat démocratique. Comment rencontrer les publics est une question majeure. Et c’est la raison pour laquelle je garde ce chapiteau, pour aller vers les gens et pouvoir les rencontrer à égalité. Le théâtre doit (aussi) quitter ses murs, j’en suis persuadé. J’admire la jeune génération belge francophone qui réalise des choses extraordinaires et c’est aussi en partie grâce à la vision d’un J-L Colinet. Mais il est aujourd’hui nécessaire d’apporter du sang neuf dans les directions des théâtres, une véritable vision qui permettent aux jeunes créateurs de « raconter la Belgique » à l’étranger. Chez nous créer est bien souvent difficile mais la seconde étape est toute aussi essentielle : la diffusion. Là aussi, nous devons trouver le courage, l’audace et les moyens de quitter nos murs sans pour autant les abandonner. Je reprends toujours l’exemple de Peter Brook qui, au sommet de sa gloire, a tout quitté, tout remis en question avec une poignée de fidèles dans les villages africains. Cette remise en question nécessaire et vitale, il est possible de la proposer aujourd’hui dans nos villages et banlieues avec un semi-remorque et une proposition forte et sincère.

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

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