Rencontre avec Jean-Baptiste Calame

Jean-Baptiste Calame signe une première production avec la compagnie « Les viandes magnétiques ». Auteur et metteur en scène, il nous parle de son spectacle « Les pollutions lumineuses », de ses influences et de sa conception du rapport au public.

Qu’est-ce qui t’as amené à traiter un sujet aussi dur qu’une catastrophe nucléaire ?

Cela vient d’une commande sur Tchernobyl, il y a cinq ans. Ce sujet m’a de suite parlé parce que c’était une année après ma naissance et que cela reste un moment historique important. Je me suis beaucoup documenté… La supplication de Svetlana Alexiévich m’a particulièrement touché par sa façon de rendre des témoignages au ressenti très fort et la façon de penser les questions métaphysiques, du général au particulier et inversement. Pour le nucléaire, c’est le processus qui m’a intéressé. Les théories sur l’information et l’informatique qui posent les questions des rapports avec la réalité, avec l’infini dans le cas du nucléaire, le fait de vivre dans des mondes où l’on n’a plus vraiment le choix de l’avenir…

Ton point de vue est-il positif ?

Il y a l’idée des mutations positives. C’est une idée répandue chez les jeunes depuis Tchernobyl via les médias, l’idée d’une dégénérescence positive où finalement on n’a pas trop besoin de penser, on peut consommer, on peut être cool, vulgaire, et que finalement il n’y a plus de lendemain sinon dans l’informatique.

Le titre « Les pollutions lumineuses » est une métaphore par rapport au fait que la lumière qui est censée nous éclairer devient quelque chose qui fait obstacle. On ne peut plus voir les étoiles à l’infini car on a créé trop de lumière. Et en matière d’information, c’est pareil : l’informatique a créé trop de savoir pour que l’on puisse voir ce que l’on cherche. Ce sont aussi les sentiments, éveillés par Tchernobyl, qui me restent de l’enfance… peut-on penser le nucléaire... cela a-t-il un sens dans le quotidien… Ce sont ces questions que j’essaie de faire vivre à mes personnages, comment ils y répondent entre eux, comment ils répondent à la maladie…

On a l’impression que les personnages ont perdu leur ressort. Ils parlent une langue hachée, proche d’un programme informatique. Que devient l’humain ?

Pour moi il surgit à la fin, dans la troisième partie ou dans la faute l’orthographe, dans la langue qui n’existe plus qu’en déconstruction… il y a une tentative de parole là-dedans… Pour moi, c’est l’espoir.

Le langage est propre à l’humain et si l’humain se transforme, le langage aussi. Comment as-tu travaillé sur la langue ? As-tu tout pensé, écrit avant d’entamer le travail de mise en scène ?

Tout a été pensé. Dans la première partie, rien n’est dit et à la fois, tout est dit. C’est une sorte de parti où on ne peut pas se parler et du coup on est toujours coupé, on ne peut aller jusqu’au bout. C’est une question de vérité et de pas vérité... on parle de vrai et de faux cancer… On se trouve dans une zone de tension sur le « comment parler », comment nommer les choses, tandis que dans la seconde partie, on a le temps de parler, d’aller jusqu’au bout, de faire filer les choses… On est dans un temps linéaire et la langue sera justement « un peu morte », « informatique » parce qu’il n’y plus la notion d’urgence ou d’agir immédiatement. La troisième partie, c’est une langue sans cerveau, d’expression directe, comme sur un forum où on va exprimer ce qu’on ressent dans l’instant, où la matière de la langue se transforme et qu’il ne reste plus que le besoin d’être compris, d’exister dans un cri primitif.

Par rapport à la jeunesse d’aujourd’hui, dans un monde noyé d’informations, submergé de contraintes formelles, cela fait partie d’une forme de résistance créative de casser l’orthographe, les moyens de communication, d’en recréer de nouveaux. Encore une fois, pour moi, cela va vers une note d’espoir.



La recherche sur la langue et la déformation du langage est-elle importante pour le théâtre ?

Je vais continuer à travailler sur cette piste, travailler sur d’autres langages, celui de la télé… J’ai toujours voulu le faire. Il y a une recherche de poétique à travers les nouvelles déformations, les néologismes, un peu d’anglais… j’aimerais travailler sur la traduction.

Tes sources d’inspiration viennent-elles du post-modernisme, Ionesco et les successeurs ?

Certainement, Ionesco. Il y en a de plus récents comme Martin Crimp qui travaille sur une langue brisée. Sinon, ce sont plutôt des influences littéraires comme Elfriede Jelinek, auteure autrichienne. C’est très cynique mais elle ne parle jamais en son nom, elle montre la langue et moi, mon but en tant qu’auteur, ce n’est pas de donner à voir les émotions des personnages, de travailler sur un type de théâtre, mais plutôt de montrer comment la langue construit les choses.

En quoi le nucléaire et l’informatique sont-ils si intimement liés ?

Ils sont liés dans le temps. Le début de l’informatique, c’est l’après-guerre et le début du nucléaire aussi. Günther Anders, que j’aime beaucoup, parle de la réunification et de la « honte prométhéenne », il dit que l’être humain est passé à un stade où les fétiches, les objets sont devenus plus grands que lui et qu’il éprouve un sentiment de honte par rapport à sa propre production. Il n’arrive plus à vivre moralement ce qu’il a créé. L’informatique et le nucléaire font partie de ces choses-là - l’informatique, en tant qu’intelligence que l’on a pu enfermer dans une machine, le désir de tout automatiser où l’être humain n’a plus de raison d’être…

La communication entre les personnages prend le ton et le rythme d’un langage artificiel, informatique. Est-ce une extrapolation ?

J’ai été directement inspiré de ce qui passe entre nous. Nous avons une équipe de techniciens qui travaillent avec des capteurs directs de la lumière, où la lumière est articulée sur les paroles. On a donc essayé de créer un environnement informatisé via les capteurs informatiques. Mais il y a aussi des capteurs humais… ce n’est pas entièrement informatisé.

Dès que l’on parle de chiffres, d’argent, de statut, de la manière de régler telle ou telle chose, surgissent des problèmes que l’on essaye de régler en groupe. C’est ce que j’essaie d’observer au niveau de la langue, des codes, et la manière où ils rejoignent les codes plus tragiques ou classiques du théâtre, du conte…

Je raconte cette histoire pour voir comment quitter la malédiction du départ… On serait partis de quelque chose de mauvais, le verbe aurait été erroné dès le départ, et cela se répercute… Il y a, dans la question du nucléaire et de l’informatique, la question de la malédiction : qu’est-ce qui a été « mal dit » et « mal fait » », comment en est-on arrivés là, et comment nommer correctement les choses pour pouvoir continuer.

« Les viandes magnétiques » est une jeune compagnie. Il s’agit d’un premier travail commun… comment avez-vous collaboré ensemble, pour trouver ce rythme particulier ?

Dans un premier temps, nous avons travaillé sans attribuer les rôles. Il y a donc eu un investissement de la part des comédiens en temps, en énergie, pour comprendre dans quel univers on était. Le travail portait sur le mimétisme, le positionnement dans l’espace sans fixer les choses dedans, comme pour créer du théâtre en 3D je dirais. Intégrer l’espace, le public comme des éléments, et ne pas jouer devant un quatrième mur… Le but était d’amener l’énergie de plus en plus haut, mais toujours libres les uns par rapport aux autres.

Je n’aime pas les rapports naturalistes au corps quand les comédiens se touchent. J’aime la lenteur. Je ne veux pas que ce soit bizarre mais extra-quotidien, cela oui.

Si on porte le récit jusqu’au bout, il est intéressant de savoir si on construit ensemble malgré nos passions et notre besoin d’exister individuellement, ou si c’est parce que je veux être seul que le monde va devenir plus beau ou parce que je veux briller et mettre mon existence au-dessus de celle des autres... Ce sont ces questions d’individualisme et de communautarisme qui sont clairement posées. Le choix est fait ou non mais on n’est jamais seul, c’est ce qui important pour moi.



Toi-même, tu es comédien, tu n’envisages pas d’intervenir dans tes spectacles ?

J’ai joué au Varia il y deux semaines… cela faisait longtemps. Je voudrais faire un one man show en poursuivant mes recherches. Un spectacle comme celui-ci a quelque chose de Don Quichottesque. Et puis, c’est difficile à vendre…

Propos recueillis par Palmina Di Meo
Photos : Hichem Dahes

« Les pollutions lumineuses », du 24 avril au 4 mai 2016 à La Balsamine.

 

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