Rencontre avec Ilyas Mettioui (Collectif Arbatache)

Individuellement, ils s’appellent Ahmed, Bruno, Zoé, Mathilde, Julie, Corentin… Ensemble, ils sont « Arbatache » ou 14 en arabe. Ils sont jeunes, avec des rêves et des questions plein la tête. « Sweet Home », leur dernière création, regorge d’inventivité. Ils se demandent pourquoi nous avons tous à un moment ou l’autre cette envie irréfrénable de tout plaquer… quitte à aller sur Mars. A l’occasion de la reprise du spectacle, nous avons rencontré Ilyas Mettioui, dans un rôle de porte-parole du groupe.

Comment est venue l’envie de travailler ensemble ? Arbatache n’est pas un petit groupe et vous êtes soudés depuis le début ?

Ilyas Mettoui : Le collectif est né il y a six ans. On s’est rencontré à l’école tout simplement et on a eu la chance d’avoir été contacté de suite en tant que groupe. « Hôtel Europa », notre premier spectacle a été suivi par « Aura popularis » avec lequel nous avons beaucoup tourné. Le spectacle a été un gros succès et on a eu envie d’essayer un genre nouveau, plus contemporain dans la forme. L’idée était de cogiter des histoires avec des langages différents. Et peu à peu, ces langues ont commencé à communiquer. Dans le spectacle, on sent la diversité des plumes qui se répondent…

Vous travaillez ensemble dans chaque étape de la création ou chacun de votre côté avant une mise en commun ?

Ilyas : On a pris le temps, toute une année, pour proposer chacun des petits projets personnels, des trucs qui nous tenaient à coeur. On partageait pendant une semaine. Trois mois après, on se revoyait avec une partie ou l’équipe entière selon les disponibilités pendant cinq jours pour un autre projet. Le but était d’explorer. On a vite saisi ce qui nous parlait le plus. « Mars One », un projet américain qui permet à monsieur Tout-le-monde de s’inscrire pour aller dans l’espace nous a tous interpellés. Pourquoi une telle envie de partir ? Le comble, c’est que les télé-réalités ont racheté l’idée. L’arrivée sur la lune est une des images les plus vues. A l’époque, pour tous ceux qui avaient un téléviseur, pour tous les cafés, c’était la seule chose à voir. Ils prévoient un peu le même engouement pour Mars. Ce qui nous inquiète, c’est l’idée de reproduire nos schémas terrestres comme la télé-réalité sur une autre planète. Et c’est à partir de cette question : « Partir, est-ce reproduire la même chose ou est-ce fuir ? » que nous nous sommes mis à écrire. Au fil des résidences, nous avons confronté la matière, les univers théâtraux qui émergeaient. Les étapes sont dévoilées aux autres à un stade précoce. Cela semble évident mais il y a une relation à l’égo qui se travaille pour créer un climat de confiance. Il peut y avoir des vexations. Mais c’est quand même une aventure humaine riche car dans la création, il y a toujours un départ, un trajet et une arrivée qui s’avèrent différents en bout de course.

Partir sur Mars, cela peut s’apparenter à tous les départs ?

Ilyas : Il n’y a qu’un seul personnage qui en parle de front. Ensuite on a dévié vers le besoin de renouveau, par exemple. Il y a un personnage qui s’enferme dans son ordinateur. « Second life » est un jeu encore à la mode grâce auquel où tu te crées un personnage qui interagit avec d’autres sur le web. De mon côté, je me suis intéressé à la rupture comme départ en se focalisant sur celui qui reste. Il y a quelques jours lors d’une pause cigarette devant un hôpital, j’ai parlé avec un homme dans une chaise roulante. Il avait été renversé par un tram et échappé de justesse à la mort. Il m’a dit qu’il était prêt pour un nouveau départ ! Il avait 60 ans… Le monde actuel est plutôt morose pour la jeunesse. Nous refusons de nous y engluer. Les auteurs populaires, comme Houellebecq par exemple, ne vendent pas de l’espoir… Nous avons un peu tout avalé mais toujours avec des bulles d’espoir. Il y a un ailleurs, une recherche à faire.

La fuite, est-ce une solution ?

Ilyas : Ce qui est créateur au sein du collectif, c’est que chacun réagit à sa façon. Personnellement, je pense que ce n’est pas une solution mais que c’est parfois un acte de chirurgie. Je travaille avec des Syriens... Le rapport au départ est différent, c’est une nécessité… Ahmed Ayad qui a écrit la scène de l’ordinateur est actuellement bloqué en Tunisie pour une question de visa alors qu’il devrait jouer avec nous. Mais où que l’on arrive, il y a toujours un schéma qui se met en place.

Dans la progression du travail, vous vous attribuez des rôles spécifiques ?

Ilyas : Aucun rôle n’est défini à l’avance. Il s’agit de respecter les mouvements qui se mettent spontanément en place, d’arriver à se débarrasser de son égo, de voir émerger les qualités de chacun. Bruno Borsu, par exemple, a un talent de médiateur. Il comprend très vite les univers des gens. Il a donc naturellement pris cette fonction d’être à l’écoute, de créer les espaces pour des contextes différents. Mais ensuite, la mise en place, ce n’était pas son truc.

Ce qui est intéressant, c’est ce qui échappe au spectacle et qui permet des lectures différentes, comme des petits trous… Chaque scène a évolué selon son rythme propre. Certaines se sont imposées d’elles-mêmes, d’autres ont été modifiées par des improvisations, d’autres étaient entièrement écrites à l’avance.

On sent très vite qui doit porter telle ou telle scène. Si le groupe ne suit pas, c’est de suite évident et cela ne sert à rien de lutter. Ahmed (coincé et Tunisie) et moi-même, nous représentons deux pôles : il a un côté physique, visuel alors que je préfère travailler sur le sens. Du coup, on a eu besoin de Bruno pour collaborer…

Au fil des spectacles, le collectif acquiert-il une identité propre ?

Ilyas : Avec ce projet-ci, on a marqué une étape car il n’était pas évident de tenir notre objectif. Mais le collectif Arbatache est avant tout un collectif d’acteurs. Des options nouvelles se profilent malgré tout. De nouvelles recrues sont possibles. Il y a une option de travailler avec deux metteurs en scène. Tous les membres du collectif ne sont pas impliqués dans ce spectacle-ci mais les autres viennent nous voir, prennent des notes, commentent… Il faut respecter ces mouvements… Il ne s’agit pas seulement d’avoir envie mais cette envie doit aussi être habitée pour emporter les autres avec soi. Notre envie collective est de surprendre.

« Sweet home » est un spectacle essentiellement visuel ? C’était une nécessité, une envie, dès le départ ?

Ilyas : Lors du croisement des univers de chacun, ce qui a pris le pas, c’est l’univers visuel de notre génération. La prolifération de vidéos, la sortie d’ « Interstellaire ». On a voulu se pencher sur l’image comme moyen d’expression. Yoann Stehr, un ami, a travaillé avec nous pour la création des vidéos afin d’obtenir cet univers magique en transparence.

Il y a un axe qui se dégage : accouchement, naissance, mort. Ce sont des passages fondamentaux pour vous ?

Ilyas : On s’est vite rendu compte que le cœur du problème, c’est l’évolution de l’homme, le trajet d’une vie. Le rêve humain sur sa propre vie. Comment aurait-on voulu naitre, grandir, vivre, vieillir, partir ? Le mot « partir » revenait sans cesse dans les discussions. Il y a un humour décalé dans beaucoup des scènes mais au centre, il y a cette terreur humaine qui pousse à vouloir toujours être ailleurs.

Ce qui émerge aussi de manière évidente, c’est la recherche du bonheur.

Ilyas : Il y a eu une scène coupée sur une conférence à propos de ce que l’on appelle « l’indice du bonheur », la recherche du bonheur à tout prix. Qu’est-ce que le bonheur ? C’est une émotion qui s’apparente à un étonnement, de l’ordre de l’instant, mais peut-on le rechercher, construire un schéma ? Comment le laisser venir, qu’est-ce qui va nous rendre heureux ? Ce sont des questions qui sont revenues.

Avez-vous déjà un nouveau projet après ce travail-ci ?

Ilyas : Une des spécialités du collectif, est de se séparer en plus petits groupes qui initient chacun des projets. Avec Camille Sansterre, ma partenaire principale, nous avions une scène qui n’a pas été reprise dans le spectacle sur le vieillissement. Je parle de vieillissement autour de la trentaine. Et qui pourrait devenir un projet. Partant de la pensée de Gorz qui dit que tu es vieux à partir du moment où tu as pris part au monde, où tu as touché ton premier salaire, ton premier confort aussi précaire soit-il, tu as beau être révolté, tu es de moins en moins convaincant et tu acceptes et comprend le monde jusqu’à son inhumanité. Pour ce qui est du collectif en tant que tel, on a envie de se réinventer de projet en projet, par goût de l’aventure… Pour que ‘quelque chose se passe’.

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

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