Rencontre avec Guillemette Laurent

Une belle rencontre avec Guillemette Laurent à propos de son travail tout en finesse sur « La Musica deuxième », partition intime de Marguerite Duras sur la séparation d’un couple.

« La Musica deuxième », c’est bien l’histoire d’un couple en rupture...

G.L. Le contexte, c’est la nuit où ils viennent de signer les papiers du divorce. Ils se retrouvent 3, 4 ans après s’être séparés dans l’hôtel où ils ont passé les trois premiers mois de leur vie de jeune couple et ils revivent en une nuit toute leur histoire.

Et où chacun a son point de vue par rapport à ce qui s’est passé ?

G.L. C’est plus complexe Quand on examine le texte à la loupe - ce que nous avons fait - on se rend compte que Duras a écrit plusieurs versions du même texte. Elle a notamment écrit une version dont elle a fait un film, où la parole de que « lui » dit dans le film est porté par « elle » sur la scène. C’est plus compliqué que deux points de vue qui s’opposent. Je dirais que c’est un chant, au sens poétique, autour de l’amour et de l’autodestruction.

Il y a une réaction masculine et une réaction féminine dans cet affrontement de « La Musica » ?

G.L. On a pas mal discuté de cela à l’issue d’un filage avec spectateurs où ils se posaient la question : « Tiens, lui, il a une réaction un peu plus féminine qu’elle ? La question du masculin ou du féminin s’est posée et certains avaient l’impression que l’écriture est plutôt masculine mais en fait, Duras est dans les deux, elle questionne comment deux personnes peuvent se détruire - car c’est ce qui se passe - à travers une relation amoureuse. En ce sens je dirais que, même s’il s’agit d’un homme et d’une femme, on a, avant tout, deux personnes qui s’aiment et Duras se projette à la fois dans l’homme et dans la femme.

On dit qu’il y a peu de variantes entre « La Musica » et « La Musica deuxième ».

G.L. Là aussi, on ne pas séparer les deux textes. Marguerite Duras a écrit un premier texte qui s’appelle « La Musica » dans les années 60. À la base, c’était une pièce radiophonique, une commande de la BBC. Puis, elle en a fait une pièce de théâtre, et puis un scénario de film, son premier film ! Et 20 ans après, elle est revenue sur cette histoire qui était racontée sur une nuit. Elle s’est dit : « Je vais écrire la deuxième partie de la nuit ». « La Musica » se termine au beau milieu de la nuit. Elle a toujours pensé qu’il fallait aller plus loin dans la relation. Et parce qu’elle voulait écrire la deuxième partie de la nuit, elle a réuni ses comédiens pour une première version de cette deuxième partie de nuit qu’elle a donné à Miou Miou et Samy Frey. Ils ont commencé à travailler et Samy Frey a lancé : « Ce qui serait intéressant, ce serait de monter deux fois « La Musica ». Duras a alors travaillé avec cette question : « Qu’est-ce que répéter un texte ? ». Il y a donc deux couches qui se mélangent et cette « Musica deuxième » est à la fois le fruit de la deuxième partie de la nuit et de la redite de la première partie de la nuit. Constamment, on pense : « Mais ils se disent les mêmes choses... On les a déjà entendues... » Mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Et on ne peut pas traiter le deuxième texte comme une variation de A mais plutôt en les superposant. C’est sur cette ambiguïté qu’il faut s’arrêter quand on le met en scène.

La Musica Deuxième - Théâtrez-moi ! from Théâtrez-moi ! on Vimeo.

« La Musica », le titre évoque une partition.

G.L. Oui. Duras a écrit le texte comme une partition. C’est une écriture d’apparence très simple. J’ai par exemple travaillé sur Claudel, une écriture qui est loin d’être simple, où la poésie se donne à voir. Chez Duras, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. On est dans une limpidité apparente mais en même temps, dans une écriture trouée. On est perpétuellement face aux faits mais le texte est bourré de points de suspension. Dans ce qui ne se dit pas, on est obligé de composer avec le dire, le silence et ce qui se cache derrière le dire et le silence. Avec les comédiens, on a beaucoup lutté sur ce qu’implique la langue de Duras. Quand on monte Beckett, on est de suite en proie avec l’esthétique de la mise en scène. Avec Duras, c’est un peu pareil, un monde apparait et je pense qu’il faut un peu lutter avec mais c’est une belle lutte, pas une lutte contre l’écrivain, on essaye vraiment de faire en sorte que cela dialogue. C’est très agréable, je ne peux pas le dire autrement. On a eu beaucoup de plaisir.

Le travail avec les comédiens, comment vous y êtes-vous prise ?

G.L. Yoann et Catherine se connaissent. Ils ont déjà travaillé ensemble et ils se sont récemment retrouvés sur le tournage de « La Trève ». De mon côté, je travaille avec Catherine depuis très longtemps. J’ai fait tous mes spectacles avec elle. C’est une collaboration intime. On anime des ateliers ensemble. Quant à Yoann, je le connais parce qu’on était ensemble à l’INSAS. C’est un acteur que j’ai toujours énormément admiré sur un plateau. Pour moi, le travail a été extrêmement enrichissant, la découverte d’un comédien sur un plateau est toujours extraordinaire. Le cœur de notre travail a été d’interroger ce que c’est que jouer, incarner, dire un texte... Face à un texte intime comme celui de Duras avec deux grands acteurs comme Catherine Salée et Yoann Blanc, comment gère-t-on la mise en scène ?

G.L. Cela a été une plaisanterie car Yoann et Catherine sont des comédiens qui ont une certaine renommée alors que moi, en tant que metteur en scène, je n’en ai pas. C’était la blague, on venait constamment leur demander : « Alors, vous avez eu envie de jouer tous les deux ? ». Et eux : « Non, non, il y a un metteur en scène derrière ! ». Effectivement, je pense qu’il faut d’autant plus de mise en scène qu’on pourrait se laisser porter par le texte, par sa poésie propre. Après, la question de l’interrogation, comment se battre avec cela, est primordiale. La mise en scène, est-ce simplement planter un décor et gérer les déplacements des comédiens ? Ou bien est-ce rendre compte d’une relation personnelle ou collective qu’on pourrait avoir vis-à-vis d’un texte ? Je pense que le spectacle porte la relation que nous avons entretenue les comédiens et moi avec l’écriture de Duras. Pour l’affiche du spectacle, tu as choisi une illustration de Gustave Doré.

G.L. Oui. La gravure illustre l’Enfer de Dante. Ce qui m’intéresse dans la gravure, c’est la fusion corporelle du couple enlacé, dénudé. La femme porte une blessure au niveau du cœur et ils semblent sortir des rochers. La question de l’enfer dans le texte, dans la relation est posée. Un dialogue dans le texte : Lui : « Tu te souviens de nos derniers mois ? Et Elle : « Oui, l’enfer » Et il répond : « Oui l’enfer ». La question de l’enfer de la relation est au cœur du texte. Par ailleurs, la question du désir est aussi au cœur du texte. Ce couple ne va pas se toucher. Or, cela se passe la nuit. C’est un paradoxe. Entre eux, il n’est question que de cela, du désir. On sent que la relation a été très charnelle, qu’ils se sont aimés passionnément, dans ce que la passion a de physique. La gravure de Gustave Doré raconte le désir

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

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