Rencontre avec Christine Delmotte

« Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler ! ». Quel beau titre et quel beau pied de nez au machisme. Parler du féminisme aujourd’hui, est-ce un défi ? Il nous semble évident que les femmes aient le droit de vote, qu’elles puissent choisir leur profession, les études qui les intéressent. Et pourtant, on oublie à quel point c’est récent et surtout combien nous, les femmes occidentales, sommes privilégiées par rapport à d’autres. « Rebelles plutôt qu’esclaves », les suffragettes ont été de vraies combattantes au péril de leur liberté. Christine Delmotte rappelle dans un spectacle aussi ludique que grave à quel point cette lutte est loin d’être conclue.

Christine, votre spectacle évoque le mouvement des suffragettes pour le droit de vote, le Manifeste des 343 pour la liberté des femmes sur leur corps, le droit à l’éducation, l’activisme des Femen. A-t-on perdu, nous les femmes, ce sens du combat, de la lutte, on peut le dire, presque armée ?

Christine : Oui, avec des marteaux dans le cas des suffragettes et je leur compare les Femen, ces filles qui défendent les Pussy Riot envoyées dans les camps parce qu’elles ont chanté une chanson punk dans une cathédrale orthodoxe. En Belgique, on a beaucoup gagné au niveau des lois. Au niveau de la réalité, il y a encore du chemin.

Au niveau de l’égalité des salaires, par exemple ?

Pourtant l’égalité des salaires est inscrite dans la loi... Elle n’est pas encore toujours appliquée. Mais elle serait punissable si elle était révélée... Personnellement, je fais du théâtre. A la question de savoir si je suis une féministe militante, je réponds que j’effectue un travail « militant » mais dans un théâtre. Je n’appartiens à aucun groupe comme celui des Femen. Et puis les mouvements féministes à mon avis vont refleurir avec l’érosion des acquis. L’auto-examen gynécologique pratiqué dans les années ’70, comme vous l’avez vu dans le spectacle, est privilégié aujourd’hui par des jeunes filles de gauche ou d’extrême gauche, un peu dans la mouvance écologiste, en réaction à une médecine trop envahissante.

Tu as réfléchi à ce spectacle pendant des années. Aujourd’hui, on constate une certaine « passivité » au niveau de la revendication, l’époque est surtout aux réseaux sociaux. Ce spectacle te semble-il nécessaire maintenant ?

Je suis étonnée de la violence sur les réseaux sociaux et de la marge par rapport aux réelles initiatives revendicatrices. Pourquoi j’ai fait cela aujourd’hui ? D’abord, parce que j’ai un directeur qui me l’a permis. J’avais terminé le texte depuis un an et demi. Je l’ai proposé à Philippe. Il l’a accepté. Mais ce n’était pas évident... Les gens auraient pu avoir peur que ce soit trop féministe. C’est un mot qui effraie. Même quand j’en parle à certaines de mes jeunes étudiantes du Conservatoire, elles me disent : « Pourquoi être féministe ? À quoi cela sert-il ? Je leur explique pourquoi la lutte n’est pas terminée... Pourquoi à l’âge qu’elles ont, 18/20 ans, c’est bien gentil, elles sont à égalité avec les hommes mais elles verront qu’à 40 ans, ce ne sera plus le cas. J’ai 53 ans. À mon âge, nous sommes rares à faire le métier de metteuse en scène, d’auteure. Dans 20 ans, elles repenseront à moi quand elles verront qu’il y a moins de rôles pour elles, qu’il y a beaucoup de directeurs de théâtre, de directeurs de production... et ce n’est pas si simple pour une femme d’arriver à une espèce de « camaraderie » de travail. C’est plus facile avec une femme...

Le spectacle transcende le féminisme. Il y est question d’égalité des genres.

C’est la troisième vague du féminisme, la notion de genre. Dans certains pays, on essaye de supprimer la distinction hommes/femmes pour évoluer vers une plus grande égalité, pour ne plus renvoyer systématiquement à une identité, pour éviter quand des enfants naissent avec des organes hermaphrodites, que l’on ne commence à couper, à boucher... Ce sont des questionnements que je me suis amusée à évoquer mais dans le spectacle mais on n’en parle pas plus de 5 minutes.

La fin du spectacle cherche une réponse à l’éclatement de la famille. C’est une question ouverte pour le public ?

La proposition que je fais à la fin du spectacle, j’y crois vraiment. Quand je l’ai exposée aux actrices, elles ont ri... « Cela ne marchera jamais. » ! Je parle du mariage parental : un petit groupe d’adultes qui ont envie d’aider à prendre en charge un enfant ensemble... C’est la solution pour libérer la femme de cette double charge, celle de prendre soin de l’enfant sans gâcher sa vie amoureuse. Moi, cela me parait une idée en or... Mais je n’ai pas d’enfant. Les deux, trois actrices qui ont des enfants, ont réagi : « Jamais ! On a envie d’avoir nos enfants à nous ». Du coup, on a écrit une petite scène en impro en fonction de leurs réactions.

Au niveau du travail de mise en scène, il y a des petits clins d’oeil complices qui semblent sortir tout droit d’impros.

Le texte a été donné aux comédiennes un mois avant les répétitions pour qu’elles puissent l’étudier et bien sûr, il a évolué au fil des répétitions... Des petites répliques sont venues, des situations ont été remodelées. On a passé deux mois à se questionner sur la mise en scène pour que ce soit le plus énergique possible, avec le maximum de sens, théâtralement parlant. Et on s’est bien amusées. Je savais avec quelles comédiennes je voulais travailler et je les ai choisies en partie aussi pour leur potentiel d’humour.

L’ambiance était-elle particulière du fait du fait de la distribution exclusivement féminine ?

Le milieu de la scène a des côtés macho mais il a aussi des côtés très féministes. On s’est demandé si cela aurait été différent avec des hommes. Mais non ! Parmi les acteurs et les actrices, il y a déjà une grande solidarité, il y a une belle entente dans les groupes mixtes. Et un bon acteur doit avoir une grande part de féminité. Il doit pouvoir l’assumer, la gérer et donc la connaître Ce n’est pas le cas dans d’autres professions.

Choisir parmi une multitude d’épisodes ceux qui feraient partie du spectacle, cela t’a posé des problèmes de choix et d’assemblage ?

C’est cela qui m’a pris du temps. Je ne savais pas par où commencer, mais avec les suffragettes, je me suis dit que je tenais un bon début. Il y a eu Rosa Parks, les années ‘70, Christiane Taubira... Malala, elle j’étais sûre de vouloir l’intégrer, l’examen gynécologique aussi. Ce qui m’a pris du temps et de la réflexion, ce sont les Femen... Je ne trouvais pas le dernier épisode... J’ai lu le livre de Caroline Fourest sur Inna Shevchenko que je trouve remarquable mais je n’étais pas sûre de la continuité. Et puis je ne suis demandé : « Mais qui, dans ces femmes, est menacé de prison ? Elles, évidemment. Et en plus, elles sont mal comprises. On ne parle que de leurs seins mais leurs seins, ce sont leurs armes. Ce sont des guerrières entièrement impliquées dans leur combat, pas du tout focalisées sur la séduction leurs seins. Et puis, il fallait aussi cibler le moment, l’événement que je voulais raconter... Cela prend du temps, il faut rassembler la documentation, se renseigner sur les situations...

Les images d’archives, c’était une évidence pour toi ?

C’est un travail important qui a été mené avec la collaboration de Fanny Donckels, mon assistante à la mise en scène. J’ai regardé ces documents pour pouvoir écrire et je me suis dit que pour comprendre et pour ressentir la juste émotion, le spectateur avait tout comme moi le droit de les voir. Le moment où cette manifestante se fait culbuter par le cheval du roi en 1913... Cent ans plus tard, je trouve extraordinaire de pouvoir le revivre. Car il faut préciser qu’elle choisit de sauter à l’endroit même où il y avait 3, 4 caméras !

On sent que l’écriture de ce spectacle a été passionnante pour toi. Tu en tires un bilan ?

Je suis satisfaite du travail. Le public apprécie beaucoup aussi. Je me rends compte que l’histoire me passionne et qu’il y a encore tant de sujets intéressants. Mon prochain spectacle s’axera autour du travestissement. Et la troisième vague du féminisme sur la notion de genre me parle beaucoup...

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

Me connecter

Pas encore membre ?
INSCRIVEZ-VOUS


Recherche rapide


Plus de critères »

A découvrir

SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '1'ORDER BY position
SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '2'ORDER BY position

Newsletter

Pour être tenu au courant de nos activités, laissez-nous votre email !