Rencontre avec Bruno Emsens, Catherine Salée et Benoît van Dorslaer

Le couple dans tous ses états… de crise. Des hommes, des femmes, pitoyables funambules en quête de repères… En trois scénarios et six tableaux, c’est à une performance d’acteurs drôle et mordante que nous convie Bruno Emsens au théâtre Le Boson. Du plaisir à l’état brut. À voir du 15 février au 5 mars.

« Une maison parmi des maisons. Une famille parmi des familles. D’apparence anonyme et banale. Cependant, cet univers domestique va se recomposer au fil des trois ruptures. Suivant le rythme des scènes et les chutes d’un rideau à la manière d’une lame de guillotine, un mouvement décapant va déplacer les éléments et dresser de nouveaux tableaux, remettant en cause les logiques habituelles. Ces bouleversements acides finiront par renverser le mur, fragile protection, faible rempart devant le fond de nous-même, intime et obscur. » (Vincent Bresmal et Bruno Emsens)

TEASER_3 ruptures from Bruno Emsens on Vimeo.

Bruno Emsens, une question classique : pourquoi le choix de « Trois ruptures » de Remi De Vos ?

Bruno Emsens : Je suis tombé sur cette pièce alors que j’avais vu « Occident » mis en scène par Frédéric Dussenne et j’avais déjà beaucoup aimé cette écriture. J’ai trouvé la pièce amusante. J’ai même beaucoup ri. Avec « Trois ruptures », Il y avait de quoi faire un vrai duo d’acteurs. Le travail du jeu là-dessus m’intéressait et, en plus, il y est question du couple. C’est un sujet qui concerne tout le monde et qui cadrait bien ici au Boson.

Comment avez-vous travaillé alors avec les comédiens à partir de ce texte très intime ?

Bruno : On n’avait pas d’idées préconçues. On a commencé à chercher ensemble, à voir ce qui se dégageait et peu à peu, des lignes de forces sont apparues, un ton qui évolue entre le repas du début et la scène finale avec l’enfant. On est arrivé à quelque chose de l’ordre de la bande dessinée, du cartoon. Nous avons progressé en fonction de ce que nous découvrions.

Catherine Salée : Moi, le texte m’a fait rire, un rire un peu grinçant, certes. N’empêche, je me suis dit : « Ouaouw, qu’est-ce que cela doit être amusant à jouer ! ». C’est de la joute verbale tout le temps ! Ce qui a été compliqué, par contre, c’est l’apprentissage par cœur. Je n’ai jamais eu autant de difficultés qu’avec ce texte-là. C’est vraiment du tac au tac au tac au tac... Il y a plein de mots qui ne se répondent pas et des redites avec des variantes minimes. Pour la mémoire, c’est un truc de fou. D’habitude, c’est le moins compliqué mais là, cela a été une sacrée aventure d’apprendre ce texte.

Un texte comme celui-là demande une belle complicité entre les comédiens. Cela vient de suite ?

Benoît van Dorslaer : On a eu la chance d’avoir le temps de se voir avant, d’étudier. Cela fait deux mois que l’on travaille ensemble. D’abord l’apprentissage du texte entre nous pendant un mois et puis un autre mois de travail ici. Cela crée une complicité d’acteurs. Pour l’anecdote, il y avait une envie de travailler avec Catherine… Nous avons des origines semblables.

Catherine : J’ai passé mon enfance à Kinshasa et Benoît aussi. J’étais petite fille, lui était ado. On se connaissait. Il était amoureux de ma grande sœur. On savait qui on était mais après, retour en Belgique… on n’avait jamais eu l’occasion de travailler ensemble, ni de discuter.


La méthode Meisner que tu utilises Bruno, qu’apporte-t-elle dans la préparation des acteurs ?

Bruno : C’est vrai que j’utilise cette méthode mais il faut toujours s’adapter aussi. Les acteurs ne sont pas tous les mêmes. Ce que j’aime, c’est qu’il y ait de la vie dans le jeu. Meisner, c’est un des outils, ce n’est pas le seul, mais c’est une des manières d’approcher de ce résultat, d’obtenir un jeu qui est loin du texte appris, comme si tout se passait vraiment, que la dispute avait vraiment lieu. Meisner est une source d’inspiration mais les acteurs viennent avec leur propre bagage, leurs propres outils et leur propre expérience. C’est une collaboration.

Benoît : J’ai découvert cette approche ici. J’ai suivi un parcours très cadré... Toutes les approches théâtrales arrivent au même point mais là, il s’agit vraiment de se mettre de l’autre côté du miroir pour arriver à la même focale. Et c’est vrai que c’est assez vertigineux d’obtenir tous les soirs cette complicité que l’on a tous les deux par l’écoute de l’autre, selon le travail avec Bruno. Se dire que cela peut être différent tous les soirs avec les accidents qui arrivent… Il y a des moments où on est tellement dans le « ici et maintenant » que des sauts dans le vide se produisent. C’est intéressant de voir comment on réagit. On se surprend à faire des déplacements différents tous les soirs. Aucun des déplacements n’est fixé.

Catherine : À part certains tout petits moments où on y est obligé parce que c’est un texte particulier, qui a un rythme propre. S’il n’y avait pas ces endroits où il faut se fixer des rendez-vous, cela ne fonctionnerait pas. Avec ce texte, il y a des résistances à cette méthode-là, qui pourtant est hyper enrichissante. Moi j’ai vraiment adoré. Cela fait longtemps que je fais ce métier et donc je connais bien mon outil, mais par rapport au fait de retrouver le contact, de revenir à des choses que je ne faisais plus parce que je n’y pensais plus, parce que je n’en avais plus besoin… n’empêche que je me suis surprise à jouer de façon différente. Il arrive qu’on se dise : « Ah, jouer comme cela, cela marche moins bien. » Mais au moins, on a pu aborder des tas de façons différentes de jouer le texte au niveau psychologique. On dispose d’une manne à idées et plus on approche de la première, plus on se sert dans cette manne pour réinventer. Mais la résistance du texte vient des ressorts comiques qui demandent de la technique, ce qui n’empêche pas d’être en connexion « ici et maintenant » avec son partenaire.

C’était une expérience difficile ou qui a été vécue dans la joie ?

Bruno : Dans la joie il y a des moments difficiles, des moments où on cherche, on ne trouve pas vraiment, on n’est pas vraiment satisfaits… Les comédiens sont arrivés en connaissant déjà le texte. Il y avait eu un travail préalable, qui était important. Je trouve que cette approche demande une bonne communication. Et comme nous n’avions jamais travaillé ensemble, il a fallu établir un mode de communication. Souvent on me disait : « Je ne te comprends pas, que veux-tu dire ? » Cela a pris un certain temps évidemment…

Catherine : Bruno a sa méthode de travail et puis moi, des fois, j’arrivais avec des piques dans le dos comme « Moi, je ne veux pas de cela… ». Mais Bruno est un homme qui écoute... intelligemment.

Bruno : La méthode, c’est d’écouter… Ce serait le comble !

Catherine : Oui mais du coup, c’est une méthode qui peut amener au conflit, je pense. Parce que des résistances peuvent naître. Il n’y en a pas eu parce que nous avons eu des discussions qui ont permis d’éviter toute cristallisation de la crispation, je vais dire…

Benoît : Cette méthode, moi, je l’ai découverte. Et j’ai essayé de me plonger tout à fait dans le jeu ou dans la façon de l’aborder. C’est excitant d’aborder les choses d’un point de vue psychologique, avec des moteurs d’actions qui donnent des colorations surprenantes au texte et qui ouvrent sur des voies nouvelles jusqu’au dernier moment quand on se retrouve sur le plateau puisque la construction se fait par l’écoute de l’autre, des sentiments et ce qui vient dans l’instant et l’« ici et maintenant ». On répond instinctivement. La rythmique devient aléatoire sauf à des moments précis. Il y a des choses qui se sont passées ici et qui ne se passeront plus jamais. On se surprend soi-même et cela amène vers des chemins inconnus. Ce soir, par exemple, la boîte est tombée par terre, j’ai pensé « Bien fait pour ta gueule ! » et puis j’ai léché mes doigts et de là, on est partis sur un décalage qui a influencé les quinze répliques suivantes. Cela pourrait arriver même dans un jeu précis mais on peut se permettre de jouer là-dessus.

Catherine : Ce qui se passe, c’est qu’il y a une couleur qui est là. Un chemin est tracé, même si je ne suis pas toujours sur le radiateur par exemple quand je dis telle réplique.

Bruno : Il y a un parcours visité durant les répétitions et que l’on continue à visiter…

Benoît : Cette méthode fonctionne très bien dans un espace intime. L’espace ici ne dépasse pas 5 mètres et on ne doit pas projeter la voix.

Tout le texte est une situation de crise. Il y a un rythme intense à soutenir, il faut le modeler, est-ce évident ?

Bruno : Cela fait partie d’une hypothèse de départ que les enjeux sont placés haut. Ce n’est pas une histoire anecdotique. Ce qui se passe est important. Pour ce couple, c’est un moment de déchirement ou de retrouvailles mais les enjeux sont de taille. Si c’est anecdotique, on le fera du bout des doigts et au niveau des intentions, ce serait sans intérêt. Ce n’est pas le cas.

Benoît : Ce qui me plait dans la dramaturgie de Remi De Vos, c’est le flottement. Il y est question de crises de couple mais on va dans les extrêmes et c’est terrifiant. Mais en même temps, on se trouve face à des rencontres complices et c’est troublant aussi. Il n’y a pas de haine pure, ni dans la première, ni dans la deuxième, ni dans la troisième scène. On voit des personnages se renverser au niveau des émotions, ils se retrouvent, quelque chose se passe... On ne peut pas dire qu’on comprend très bien pour quelle raison ils se séparent. C’est cette part d’humanité qui me parle. C’est drôle parce que c’est cruel, parce que les situations sont extrêmes ; mais d’une certaine manière, il y a un fond, il y a des moments de magie, il y a de l’espace pour la sincérité. C’est en cela que cela flotte.

Bruno : Oui, on découvre à chaque moment comment la réplique va sortir. On va de surprise en surprise… à la fois les spectateurs, je l’espère, mais moi aussi, un petit peu...

Pour les comédiens, un texte avec des personnages comme ceux-ci est-il un cadeau ?

Catherine : Il y a des zones troubles. J’aime jouer là-dessus. J’ai rarement eu l’occasion de jouer des couples au théâtre mais beaucoup au cinéma. C’est chouette de pouvoir creuser cela. J’aime les personnages qui ne sont pas « blanc » ou « noir », avec toutes sortes de sous-couches. Mais nous sommes loin de Duras ici, c’est même très frontal. Il n’y a pas beaucoup de non-dit dans le texte de Remi De Vos.

Bruno : Dans l’écriture non, mais c’est ce que vous apportez qui rend cela…

Catherine : Oui on essaye de l’enrichir mais sinon dans l’écriture, il ne travaille pas sur le double sens.

Mais en même temps, leurs réactions sont imprévisibles, on ne sait pas s’ils iront au bout de leurs phantasmes…

Catherine : Ils réagissent de façon dingue et c’est l’intérêt du texte.

Bruno : Sans être dans la caricature parce que là, on part dans quelque chose d’autre et ce n’est pas ce que j’aime montrer ici.

Catherine : C’était le danger… On ne peut pas éviter un certain rythme. Arriver à trouver une sincérité tout en ne plombant pas ce texte qui a une énergie propre. Surfer entre la méthode que Bruno propose sur la psychologie des personnages, d’où ils viennent, dans quel état ils sont et en même temps, garder ce rythme que l’auteur impose…

Benoît : Oui, parce que dans sa dramaturgie, il propose trois thèmes musicaux : tempo moderato au début, cela s’accélère au milieu, furioso à la fin.

La fin est plus désemparée, les personnages y sont comme pris en otage…

Catherine : Je trouve aussi que c’est le milieu qui est le plus fort.

Le couple est même touchant à la fin…

Catherine : Avec Benoît et Bruno on l’a trouvé vraiment sur la fin. Là, on se rend compte qu’en fait, ils s’aiment et c’est venu lors des derniers filages, on ne l’avait pas avant. Je trouve que cela donne un sens à toute la pièce de terminer ainsi. On a besoin de ce moment-là. Sans cela, on ne quitte pas la dispute. Mais là, enfin, on voit l’amour qui illumine ce couple en dépit de tout. Et on comprend tout le reste.


Propos recueillis par Palmina Di Meo

« Trois Ruptures » De Rémi De Vos. Mise en scène Bruno Emsens. Avec Catherine Salée et Benoît Van Dorslaer.

Jusqu’au 5 mars au théâtre Le Boson. Plus d’infos : www.leboson.be

 

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