Rencontre avec Axel Cornil

Reprise par le Rideau de « Crever d’amour », plébiscité par le public en 2015 et inspiré du mythe d’Antigone. Mis en scène par Frédéric Dussenne avec une distribution africaine et un chœur dansant sous la houlette du chorégraphe Serge Aimé Coulibaly, le projet était né de la rencontre de deux désirs, celui de Frédéric Dussenne de travailler sur le mythe lors d’un stage de formation de comédiens au Burkina Faso et celui d’Axel Cornil d’écrire autour de la figure même d’Antigone, coïncidence heureuse qui donnent corps à un des spectacles les plus marquants de cette saison.

Axel, tu travailles régulièrement sur des mythes grecs et tu conserves leurs noms pour identifier tes personnages. Cet intérêt pour les auteurs antiques comme prétexte à interroger nos misères actuelles, d’où vient-il ?

Axel Cornil : J’ai suivi un cursus secondaire en latin-grec. Je n’ai pas retenu grand-chose des déclinaisons mais j’ai bien assimilé les histoires sordides et sanglantes qui m’amusaient beaucoup et les premiers textes que j’ai écrits sont effectivement influencés par ce bagage scolaire et vu que six ans d’études, c’est long... Cela a eu le temps de m’entrer dans le crâne.

C’est confortable de prendre un texte ancien et de calquer dessus un contexte et une écriture moderne ?

J’ai plutôt l’impression de tordre le cou aux histoires et aux personnages pour me les approprier. Howard Barker est un auteur anglais qui travaille beaucoup sur les mythes. Il dit que quand on révère une chose, quand on trouve qu’un monument est beau, la meilleure chose à faire est de le souiller et je suis d’accord avec cela. Ce sont des histoires qui me parlent, que je charrie en moi depuis longtemps et pour me les réapproprier, je les souille, je les décortique, je leur tords le cou pour leur faire dire ce que j’ai envie mais c‘est aussi une manière en tant qu’auteur de ne pas se sentir créateur mais dépositaire d’une histoire de la littérature, de l’histoire en général.

Antigone est un prétexte pour parler du conflit entre l’idéologie néolibérale et le radicalisme religieux. Comment le déclic est-il venu ?

Le désir de Frédéric était de travailler sur Antigone avec une distribution black, que ce soit des Africains du continent ou de la diaspora. On est vite tombés d’accord sur le fait que, ne connaissant pas la réalité africaine, j’allais plutôt écrire un texte sur le rapport de la jeunesse actuelle au politique, sur mon point de vue, sur la colère d’une certaine génération mais que je n’allais pas écrire un texte black même s’il était joué par des acteurs noirs. Après, il y a eu beaucoup de discussions de travail, pour avancer main dans la main, et tout un suivi de lectures et de réécritures entre Frédéric et moi.

La pièce a-t-elle un message à délivrer ?

J’ai voulu mettre en jeu une tension. Il n’y avait pas encore eu autant d’événements et d’attentats lors de la création mais c’est devenu manifeste. Il y a d’une part un pouvoir néolibéral débridé qui renie les fondements de la démocratie et d’autre part un fondamentalisme religieux et un repli communautaire. Et la tension entre les deux est aujourd’hui claire et présente dans la société.

La notion du « sacré » est importante pour toi. Et le « sacré », c’est ce pour quoi on est prêt à mourir. Aujourd’hui, qu’est-ce qui est sacré ?

Dans nos sociétés occidentales, il est devenu difficile de le définir parce que, justement, la question du sacré n’est plus posée. On renie de plus en plus la démocratie. Le néolibéralisme n’est pas un système qui repose sur le sacré ou alors sur la sacralisation de l’argent mais cela ne s’accorde pas bien avec l’humain.

Tu n’as pas voulu rendre Antigone sympathique pour le public. Elle est trop radicale ?

L’objectif est de dire qu’aussi bien Créon qu’Antigone mènent à une société fasciste. Ils ont tort tous les deux.

Tu as l’impression que l’on va vers une société fasciste ?

Je pense qu’on y est. J’ai lu un article ce matin qui vante les avantages qu’il y a à implanter une puce dans la main des employés. Quelle différence avec un tatouage sur le bras ? Et les questions d’asile, d’immigration ? Dire qu’on y tend... C’est une manière de se leurrer, de croire qu’on n’y est pas encore.

Comment le public réagit il ?

Le spectacle est à la fois joyeux avec beaucoup de monde sur scène et austère quant aux questions qui y sont abordées. Mais Frédéric et moi, on est là pour discuter tous les soirs avec le public. De manière objective, on a été comblés lors de la première série de représentations et c’est la raison pour laquelle on a programmé une reprise. Donc, il y a un certain engouement... « Du béton dans les plumes », une pièce que tu as écrite après « Si je crève ce sera d’amour » (c’est ne nom du texte d’Axel qui a pris le nom de « Crever d’amour » pour la scène) , parle d’une jeunesse née sur une terre essoufflée, celle du Borinage. Pourrait-elle être la métaphore de la société entière.

Vivons-nous dans une société essoufflée ?

En huit mois on a épuisé toutes les ressources que la terre pouvait renouveler en un an ! Oui, C’est une société qui surexploite et donc qui épuise.

Et sur le plan idéologique ?

Il faudrait se mettre autour de la table et décider de ce qui compte vraiment. Le système politique, le système électoral ou la démocratie telle qu’on la pratique s’essouffle. J’ai l’occasion d’aller souvent dans les écoles discuter avec les jeunes autour d’Antigone... Je ne sais pas si c’est par désespoir mais je constate l’absence d’intérêt pour le politique. Et le sentiment que le politique lui aussi se désintéresse des jeunes est unanimement partagé. Personnellement, je n’ai pas l’impression d’être entendu, ni écouté, ni représenté aujourd’hui et je ne crois pas que je sois le seul...

Toutes tes pièces ont une résonnance politique. Envisages-tu un prochain spectacle dans une direction précise ?

Je travaille actuellement sur un projet à propos d’un anarchiste français, François Claudius Koënigstein, qu’on appelle Ravachol - son nom est d’ailleurs devenu une expression populaire. C’est un gars qui à force d’enchaîner des petits boulots et de ne plus en avoir, tombe dans le banditisme et en vient à faire péter des bombes dans les cafés. Je m’intéresse à la radicalisation politique et au désespoir idéologique. C’est un thème sous-jacent dans tout ce que j’ai écrit car je ne sens aucun élan de joie ni un engouement politique pour un renouveau que l’on attendrait.

L’anarchisme, est-ce une solution ?

Chacun en a sa propre définition. Je me définis bien comme un anarchiste mais pour moi, c’est juste un idéal vers lequel tendre. Trouver une société sans aucune forme d’autorité me semble utopique... Il faut composer avec le réel. Mais on est tellement loin de l’idéal... Donc tout va bien...

“La création de Crever d’amour ne fut pas de tout repos. Des difficultés liées à l’attribution tardive des visas de nos deux acteurs burkinabés a considérablement réduit notre temps de répétition. Cette reprise nous donnera l’occasion d’aboutir ce que nous avons esquissé. D’effectuer les resserrages nécessaires, de réaménager légèrement la structure du spectacle et enfin de permettre aux acteurs burkinabés de s’exprimer dans leur langue maternelle, le Mooré. En ce sens, cette reprise ressemblera un peu à une re-création. Nous nous en réjouissons. Merci au Rideau de Bruxelles de nous donner l’occasion de prolonger avec les spectateurs l’aventure humaine exceptionnelle que représente ce projet atypique.”

Frédéric Dussenne

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

Me connecter

Pas encore membre ?
INSCRIVEZ-VOUS


Recherche rapide


Plus de critères »

A découvrir

SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '1'ORDER BY position
SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '2'ORDER BY position

Newsletter

Pour être tenu au courant de nos activités, laissez-nous votre email !