Rencontre avec Agnès Limbos

Le Théâtre des Martyrs et le Théâtre de la Montagne Magique, son voisin, ont mis à l’honneur cet hiver une artiste belge. Focus sur cette artiste atypique, dont le travail, surréaliste et burlesque, se situe dans une zone encore peu connue du théâtre : le théâtre dit « d’objets ». Pour parler de choses sérieuses de manière pas sérieuse, rencontre avec Agnes Limbos.

On vous décrit comme une figure emblématique du théâtre d’objet. J’aurais voulu savoir ce qui vous attire dans l’objet ?

En fait, je crois que c’est réciproque : je suis attirée par l’objet, et l’objet est attiré par moi. Je pense qu’il y a cette espèce de rencontre. Je ne me suis jamais posé la question du style de théâtre que j’allais faire. C’était une évidence que j’allais utiliser des objets. Et puis, ça n’a jamais été nommé comme ça avant ; ce terme théâtre d’objets existe depuis 30 ans, ça a été nommé par trois compagnies françaises qui se posaient la question « Tiens, comment on pourrait appeler ce qu’on pratique ? » parce que c’est un théâtre qui est quand même très visuel, on travaille beaucoup par tableaux, donc je n’ai pas transformé, ce n’est pas de la marionnette, mais ça a quand même avoir un peu de manipulation et avec le théâtre, parce qu’il y a un acteur, on est sur la scène, … Donc ils ont nommé ça le théâtre d’objets pour lutter un peu contre la magnificence qu’on donne au texte et à la contrainte de la marionnette, donc c’est plutôt un théâtre d’auteur, où l’objet est utilisé comme partenaire, pas comme marionnette. Donc ce n’est pas de l’objet marionnettique que je fais – il y en a qui le font – ça veut dire que si je prends une figurine, je ne vais pas la manipuler, elle va rester là comme un tableau, de temps en temps, on la déplace, mais on ne lui fait pas faire de petits mouvements saccadés, on ne va pas la faire parler, … Donc c’est assez particulier, et ça s’est vraiment défini au fur et à mesure des années avec ces artistes là plus d’autres, on s’est reconnu dans une espèce de famille avec qui on développe ce style de théâtre.

Vous définissez votre travail comme du théâtre de récup, est-ce que cela veut dire que vos créations sont toujours sur base des objets que vous trouvez, jamais sur une envie de dire quelque chose ?

C’est les deux qui se rejoignent, en fait. Je pense que l’objet est révélateur de quelque chose pour moi. Par exemple dans Ressacs, j’avais trouvé des caravelles de Christophe Colomb, trois magnifiques caravelles, je me suis dit : tiens, les grandes conquêtes ! Et qu’est-ce que seraient les grandes conquêtes maintenant ? Et du coup, en pensant, en regardant ces caravelles, je me suis dit : la mondialisation ! Maintenant, ce ne sont plus les caravelles qui partent, mais ce sont des avions, les militaires, les grandes sociétés, les entreprises qui vont en Afrique, qui vont partout, pour le pétrole et tout ça. Puis j’ai trouvé un petit bateau, un petit rafiot, le mât cassé, complètement blessé, et ça m’a fait pensé à un couple perdu. Et donc on est partit sur ce thème, et de fil en aiguille, le propos est né de l’objet en lui-même métaphorique, et je pense évidemment d’une envie de dire quelque chose. Donc ce n’est pas uniquement illustratif, ça veut dire que quand on voit le petit bateau dans la mer avec un ressac, avec le bruit des vagues, et nous deux derrière, Greg et moi, qui manipulons ce petit bateau, on est perdu. Ca raconte l’histoire d’un couple, inspirée des subprimes en 2008, ils ont tout perdu, la banque a racheté la maison, ils sont à la rue, et ils vont essayer de se reconstruire. Et donc le propos n’est jamais ni didactique, ni « sérieux », même si le fond est sérieux, le traitement ne l’est pas trop.

"Ressacs" - Agnes Limbos

Et dans la création, vous travaillez sur base d’improvisations ou vous pensez à un texte en lien avec l’objet, vous faites une création de personnage, ou vous passez directement à la manipulation, à la mise en scène, etc. ?

En fait c’est essentiellement de l’improvisation. Donc à partir du petit rafiot, on a mis un drap bleu, on a mis un ocean drum qui fait le bruit de la mer en dessous d’une table, puis on a manipulé le bateau, puis on a commencé des dialogues sur ce thème de « On a tout perdu ». Et de fil en aiguille, ça s’écrit comme ça. Mais c’est très très lent. C’est hyper lent, parce que nous, ce qu’on aime, c’est faire des blocs de travail, de deux semaines par exemple, puis on arrête, et on reprend beaucoup plus tard, puis on arrête, on reprend beaucoup plus tard. Tout est pris en vidéo, on les regarde, ensemble plus avec la personne qui regarde le travail. Et ça se construit comme ça. La dramaturgie naît des improvisations. Et puis, une fois qu’on a le thème, on va se documenter. On a lu beaucoup sur les subprimes, comme ils se reconstruisent, donc fatalement ils tombent dans le piège de la colonisation, du profit, d’engranger un maximum de biens, donc a vu plein de documentaires, on a lu des bouquins, vraiment pour s’imprégner de tout ça. Et puis tout ce qui ne rentre plus dans le thème est évacué. Ca se passe comme ça.

En lisant un peu votre bio, on peut se dire que vous avez longtemps cherché, notamment avec votre période de vie aux USA. Donc que diriez-vous que vous avez trouvé au terme de cette recherche ?

C’était plutôt quelque chose d’existentiel. Je ne me satisfaits pas du tout de ne lire que des bouquins tout le temps, j’ai besoin du concret de la vie, donc d’être proche des gens, de parler avec des gens, de rencontrer des gens. Donc ça n’a fait que renforcer ce désir de transformer mon ressenti de la vie en artistique, ça n’a fait qu’amplifier ça. Et avec le temps, ça s’amplifie encore plus. J’ai un imaginaire qui fonctionne comme ça : dès qu’il y a une situation, paf ! mon imaginaire voit des images, et c’est exponentiel. Je ne sais pas vraiment ce que je recherche, mais la scène, le théâtre, la liberté que cela donne, le plaisir de partager cela avec un public, je pense que c’est cela que je voulais.

Nous vivons entourés d’objets. Est-ce que tous les objets vous inspirent ou est-ce qu’il y quelque chose de particulier qui vous a attiré dans les objets que vous choisissez ?

Ah oui ! Il y a vraiment des objets que je n’aime pas du tout, il y a des matières que je n’aime pas, le plastique et tout ça. Je n’aime pas du tout. Moi j’aime bien les objets qui ont de la gueule, comme on dit des gens qu’ils ont une gueule, qui sont marqués, donc ce n’est pas du neuf, c’est de la récup, il y a une patine. Donc chez moi, j’ai un grand atelier avec plein d’objet, comme un collectionneur, et j’ai une étagère où je mets les objets qui m’inspirent, qui me travaillent la tête quoi. Et puis, après plusieurs mois de travail devant cette étagère, je me dis : bon, je peux me mettre au travail. Je prends l’objet, et déjà, ça travaille en moi. Et puis, je sais tout ce que j’ai dans mon atelier, donc quand on travaille avec Greg sur Ressacs, on a besoin d’un rocher, pouf ! j’ai un rocher, on a besoin d’un petit couple de mariés, paf ! j’en ai un. Tout se trouve là. Et souvent, quand on ne l’a pas, et qu’on le cherche, on ne le trouve pas. C’est très bizarre ça. Il faut tomber dessus. Je me souviens, dans l’autre spectacle qui s’appelait Troubles, qu’on a créé il y a dix ans, on cherchait un petit sofa, un petit divan. C’était aussi l’histoire d’un couple, mais d’un couple qui se marie, qui s’ennuie, c’était toute cette problématique de clichés du mariage, du couple et tout ça. Donc on voulait un petit intérieur avec un sofa fleuri, avec une petite plante verte, un petit chat, un petit chien, … et on ne trouvait pas le sofa : je ne l’avais pas, et on ne le trouvait pas.

Et par hasard, je vais au Petits Riens, ici à Bruxelles – parce que je fouine beaucoup – et je vois toute une maison de poupées faite par un papa pour ses enfants, magnifique ! avec la salle de bain, la salle à manger, le salon avec un magnifique divan fleuri. C’était vraiment ça. Donc je prends le divan, et la dame me dit : tututut, tu dois prendre toute la maison (rires). Du coup, j’ai pris toute la maison, et pour quinze euros, j’avais un salon, une cuisine, une salle de bain, tout en petit. Parce que l’objet, dans Ressacs ou dans Troubles, est réduit, ce ne sont pas des grands objets, on travaille sur une table en général. Mais dans d’autres spectacles, comme le dernier que j’ai fait, Axe avec Thierry Hellin, là on explore vraiment : il y a un frigo, il y a un grand sèche-cheveux, on explore vraiment des grands objets, et on leur donne une vie, une fonction. Du coup, on est vraiment dans des univers très surréalistes, très absurdes. Thierry, lui, quand il veut s’isoler, il va dans son frigo, et moi je vais sous le casque. On est un peu dans des univers comme ça, que les objets nous provoquent en fait. Ce ne serait pas du tout pareil sans les objets. Ce ne serait pas du tout le même genre de théâtre.

Donc vous travaillez souvent à partir d’objets plutôt petits, or là pour le moment, c’est joué dans certaines grandes salles comme celle du Théâtre des Martyrs. Le grand plateau, la grande salle, ça apporte quelque chose de supplémentaire ou c’est plutôt un frein ?

En fait, Ressacs, je ne pense pas que j’aurais pu le jouer aux Martyrs. Celui que j’y ai joué, c’était Conversation avec un jeune homme qui demande un grand plateau : les objets sont des animaux empaillés, des corbeaux, des pies, un faon, des cornes de cerfs. Ce sont des objets beaucoup plus grands. Puis il y a un danseur qui travaille avec moi, donc fatalement on a besoin d’un grand plateau. Ici, la petite salle de la Montagne Magique convient très bien pour Ressacs parce qu’il faut une proximité avec la public.

Avec les Karyatides – donc Carmen, par Karine Birgé et Marie Delhaye des Karyatides – que j’ai rencontrées il y a dix ans, même un peu plus, je travaille depuis dix ans. J’appelle cela les squattages poétiques : elles sortaient du Conservatoire de Liège, je leur ai donné la clef de l’atelier en leur disant vous venez travailler quand vous voulez, si vous voulez que je sois là, appelez-moi, puis de fil en aiguille on a fait des petites formes, puis des plus grandes, puis un spectacle, puis elles ont fait leur compagnie, et maintenant elles tournent leurs propres spectacles : les Karyatides ont fait Madame Bovary, Carmen, les Misérables, là elles sont sur un Rabelais. Elles travaillent sur les grands classiques, ça c’est leur truc, en utilisant des objets. Et donc, Carmen sur le grand plateau, c’est intéressant de voir ce petit castelet, elle, avec cette table, ces poupées, un peu perdus dans l’espace, c’était pas mal. Mais je pense que c’est mieux quand on est proche.

Mais par exemple, Axe ou Conversation avec un jeune homme, il faut un grand plateau, parce qu’on est dans des objets beaucoup plus grand, et ça demande cette respiration d’espace, alors que Ressacs ou Troubles, ou Les Petites Fables que j’ai jouées ici, il faut une proximité pour qu’on puisse bien voir les petits objets. Même si, étonnamment, il y a un effet de zoom avec les éclairages : on les devine quand même, c’est surprenant.

"Carmen"

Sur Carmen, votre rôle était annoncé comme « accompagnement artistique ». Ca consiste en quoi ?

Karine et Marie ont squatté mon atelier, donc on les a accompagnées avec ma compagnie au niveau artistique, au niveau technique, au niveau administratif, jusqu’à ce qu’elles puissent avoir leur propre compagnie. Donc c’est un accompagnement qui s’est fait pendant plusieurs années. Sur Madame Bovary, j’avais fait la mise en scène, c’était le premier spectacle de leur compagnie. Sur Carmen, elles voulaient travailler avec Félicie Artaud, mais elles voulaient que ma présence soit quand même là. Du coup, je viens régulièrement voir le travail, je leur demande leurs objectifs. En général, j’ai lu la matière, Carmen, tout ça, et donc mon rôle c’est d’empêcher les trop grandes déviations ou de voir si la déviation est importante pour le spectacle. Je viens régulièrement, je donne mon avis sur ce que je vois, on discute, puis je reviens, puis je reviens, puis je reviens. De temps en temps, je peux aussi travailler des scènes avec elles, plus dans la manipulation ou dans le déplacement de l’objet. Félicie est plus dans le théâtre d’acteur, dans la dramaturgie et tout ça – donc il y a des rôles qui se sont répartis comme ça, mais c’est quand même Félicie qui a fait la mise en scène. Moi j’adore faire ça, accompagner j’aime beaucoup.

Là, elles montent un Rabelais qu’elles vont présenter à XS au National, ça s’appelle Pique-Nique – d’après l’œuvre de Rabelais – c’est une petite forme de vingt-cinq minutes. Et là, c’est pareil, elles m’appellent de temps en temps pour voir une répète. Je viens, je donne mon avis, puis je reviens, puis je reviens. J’aime bien : je n’ai pas la responsabilité de la mise en scène, moi je dis juste « Il me semble que » ou « Je ne comprends pas » ou « Qu’est-ce que vous voulez » et puis c’est à elle de répondre à ces questions en travaillant. Après, elles peuvent ne pas prendre ce que je dis, moi ça m’est égal, c’est juste mon avis. Mais il y a une vraie filiation avec elles, et ça ne va pas s’arrêter. Je ne sais pas si je ferai encore des mises en scènes avec elles, mais je pense les accompagner, qu’elles sachent que je suis là, qu’elles peuvent m’appeler. Je trouve qu’elles sont formidables et qu’elles ont développé une vraie singularité par rapport à moi. L’idée, ce n’était pas de faire des petits. Ce n’est pas possible. C’est que chacun trouve à travers sa forme, ses objets, sa singularité. Parce que le théâtre d’objets est quand même beaucoup galvaudé, pleins de spectacles qui se disent de théâtre d’objets, et bien… je suis sceptique. Ils utilisent l’objet marionnettique.

En le faisant parler ?

Oui, en le faisant parler, en lui mettant des yeux. Ridicule. Je n’aime pas. Enfin, je dis ridicule. Je trouve que le cinéma d’animation fait ça très bien. Mais souvent, je trouve ça hystérique, c’est un peu trop. Puis ça peut être n’importe quel objet. Moi, ce que j’aime, c’est que l’objet, c’est l’objet : si je vous montre un couple de marié, celui qu’on met sur les gâteaux de mariages, ça ne va pas être autre chose que ça. Tandis que si une tenaille peut devenir un avion, peut devenir un camion parce qu’on le manipule, la tenaille n’a aucune fonction. Si je prends une tenaille, c’est parce que ça va faire mal si je pince. Ca va être une tenaille, ça ne va pas être transformé en autre chose. C’est tout ce travail là qui m’intéresse, du coup je me sens très proche des surréalistes. Et donc ça peut aussi être quelque chose d’absurde de voir, dans une scène, un marteau qui arrive tout à coup… Le marteau, il a une fonction, et l’impact est direct chez les gens. Si je prends un couteau, et que je fais chlak ! [elle le plante dans la table], l’impact est direct. On a une émotion, et donc le couteau a rempli sa fonction d’acteur. Ca, ça m’intéresse. Mais le couteau ne va jamais devenir un avion ou un personnage qui va parler. Je trouve que ça le réduirait totalement, et qu’il perdrait de sa force.

Souvent, on dit du théâtre d’objets que c’est du théâtre pour enfant, alors que pas du tout. Je pense que ça en a l’air parce qu’on travaille avec des choses petites, qu’on manipule, qu’on s’amuse beaucoup, qu’il y a ce côté ludique qui est là et qui nous rappelle l’enfance – comme on jouait quand on était enfant – et que le théâtre « pour adulte » découvre seulement maintenant. Mon travail, il est découvert maintenant. Même si, quand j’ai ouvert en 2002 avec les Petites Fables¸ les gens étaient étonnés qu’on fasse ça pour enfants, parce que pour eux, « pour enfants », c’est un peu cul-cul.

Oui, il y a parfois un côté un peu dénigrant…

Complètement ! Complètement ! Et du fait que c’est « objets » en plus, ils se disent : « oulalah ! pour enfants – objets, qu’est-ce que ça va être ? » J’imagine qu’ils voient des nounours, ou… je ne sais pas, je ne sais pas ce qu’ils voient, moi. Et en fait, pas du tout.

Mais ça s’ouvre beaucoup plus, c’est uniquement une question d’aller voir, et d’oublier les clichés, comme nous on peut en avoir sur le théâtre pour adulte parfois, ou moi sur d’autres types de théâtres. En fait, je trouve que les clivages ne servent pas. Les catégories dans lesquels on nous mets, … bah, on fait du théâtre, tout simplement.

Propos reccueillis par Yuri Didion.

 

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