Clément Thirion




À l’affiche d’Agrippine au Théâtre de la Vie à Bruxelles, Clément Thirion a accepté de se livrer sur son parcours et ses projets intimes.
Portrait d’un scientifique artiste citoyen.





Lorsque tu as dû faire un choix d’étude, tu as beaucoup hésité entre les sciences et les arts du spectacle. Quel a été l’élément décisif qui t’a mené à choisir la scène ?

Pour faire volcanologue ou astrophysicien, il fallait rester dix ans derrière un bureau c’est-à-dire de 18 à 28 ans et cela m’a découragé. Aujourd’hui à 27 ans, donc un an avant la fin de ces études-là, j’ai accompli bien plus de choses que si j’étais resté derrière un bureau. C’est un choix que je ne regrette absolument pas.

Tu es donc entré au conservatoire royal de Mons dans la classe de Bernard Cogniaux où tu as pu rencontrer un certain nombre de comédiens et metteurs en scène. Pourrais-tu partager le souvenir précis d’une rencontre, d’un projet ou autre qui t’a marqué durant ta formation ?

J’y ai notamment rencontré les personnes qui m’ont donné mon premier rôle, dans Saison One. Il s’agit justement de Bernard Cogniaux et de Marie-Paule Kumps qui m’ont écrit un rôle sur mesure, ça a vraiment été un honneur de travailler avec eux. Il me faut citer Véronique Dumont avec qui je joue actuellement Agrippine au Théâtre de la Vie. Ce sont ces rencontres-là qui m’ont convaincu que je m’engageais dans la bonne voie. Je pense aussi à la chorégraphe Edith Depaule, qui a été ma prof et avec qui je travaille encore régulièrement. Tous ces gens sont devenus des amis qui restent toujours un peu présents dans mon univers et nourrissent mon travail.

Tu as reçu de multiples formations artistiques : musique, danse, chant, théâtre,… Pour quoi bat principalement ton cœur ?

Je m’intéresse à toutes ces disciplines parce qu’elles sont toutes mélangées en quelque sorte. Elles forment un tout dans ma tête, une espèce d’unité et je pense que c’est comme ça pour beaucoup de gens. Je trouve ça dommage de les séparer et je pense que l’idée de ne pas se cloisonner à un seul art commence à se libérer dans la tête des gens. Après, je ne suis pas spécialiste, ma formation est tout d’abord celle du comédien. J’y pense parce qu’aujourd’hui, presque tous, on va chercher nos idées dans plein de domaines différents.

Dès ta sortie du conservatoire, tu as enchaîné les projets : on a déjà mentionné Saison One, mais il y a aussi eu Homme pour Homme de Brecht, L’oiseau bleu de Maeterlinck,… Tu as été deux fois nominé en 2007 et 2008 au prix de la critique dans la catégorie meilleur espoir masculin dont tu es le lauréat en 2008. Tu n’as donc pas eu de difficultés à te lancer ?

Oui et non, parce qu’avant de faire Saison One, j’ai eu un an de flottement durant lequel j’ai travaillé dans un secrétariat quand même ! Après j’ai fait ouvreur, puis téléphoniste, j’ai fait tous les petits boulots qu’on fait quand on sort du conservatoire ! J’ai également fait toutes les auditions du CAS que je pouvais faire, je n’en ai eu que deux je crois. Donc en effet je n’ai pas eu trop de difficultés mais je n’ai pas non plus tout de suite eu le cul bordé de nouilles (rires).

Et donc fort de ton expérience, qu’aurais-tu à dire aux jeunes acteurs qui sortent des hautes écoles d’arts ?

Change de métier ! On est trop nombreux ! (rires) Non, je ne sais pas. C’est difficile de donner un conseil à part de lui dire de garder la foi, voilà !

Tu es actuellement à l’affiche d’Agrippine au Théâtre de la Vie dès ce mercredi 25 janvier, aux côtés de Véronique Dumont. Tu y campes le rôle d’Agrippine et Véronique celui de Néron dans la scène 2 de l’acte 4 très précisément de la pièce Britannicus de Jean Racine. D’où est venue l’initiative d’un tel travail ?

Il faut d’abord savoir qu’il s’agit d’une carte blanche accordée par le Théâtre de la Vie, ce n’est donc pas un spectacle ficelé, fini et empaqueté. C’est important de le préciser. Au conservatoire, nous avions travaillé Britannicus, Véronique avait imposé la distribution et elle m’avait donné à jouer Agrippine. Je ne sais pas pourquoi elle m’avait donné ce rôle-là, peut-être parce qu’à l’époque les femmes jouaient les hommes et vice versa, on ne se posait pas la question. Et donc ma rencontre avec Véronique s’est passée autour de cette scène et de ce travail-là. Par la suite, dans mon parcours, ce genre de rôle m’a manqué. Ailleurs, on ne m’a jamais donné à jouer le rôle d’une femme et ça me trottait dans la tête de rejouer ce rôle-là dans cette scène-là, je l’ai donc proposé à Véronique qui a accepté de jouer mon fils ! On a complètement inversé les sexes et les âges ! Le travail s’est passé de manière tout à fait naturelle. On a pensé un moment inverser nos rôles pour se nourrir mutuellement de ce que faisait l’autre mais finalement l’idée nous est sortie de l’esprit, on a préféré se lancer pleinement dans ce qu’on faisait.

N’aviez-vous pas un a priori à montrer cette étrange distribution devant des gens qui n’ont peut-être aucune connaissance de Britannicus ou de Racine ?

On s’est posé la question de savoir si on devait, d’une manière ou d’une autre, donner une clé, pas pour « justifier » mais en quelque sorte annuler la question du pourquoi je suis une femme et elle un homme mais on s’est débarrassé de ça très vite parce que je joue Agrippine, c’est une donnée de base convenue dès le début et ce sera dit dans le spectacle. Du coup la question ne se pose plus, je veux le jouer, je le joue ! Il n’y a pas à le justifier ou à l’expliquer.

Tu es depuis 2008 en résidence au Théâtre de l’L et tu présenteras une étape de travail en février au festival VRAK, avec l’actrice et performeuse Gwen Berrou. Selon vos dires, vous avez travaillé à « extraire votre propre sens d’exister sur scène mais surtout sur cette planète propulsée depuis 4,6 milliards d’années dans le vide interstellaire ». D’où est venue la nécessité d’un tel travail ?

Le travail avait débuté, à l’origine, avec Mathilde Schennen et nous étions partis sur le thème de la création, que ce soit au sens scientifique, divin ou artistique. Nous voulions travailler sur une mise en abîme de notre besoin de créer dans l’absolu sans avoir forcément quelque chose à dire. On s’est posé des micro-questions comme « pourquoi on crée ? Pourquoi on joue ? » qui au fur et à mesure évoluaient vers des plus grandes questions comme « Pourquoi l’art ? Pourquoi la philosophie ? Pourquoi l’univers ? Pourquoi la vie ? » Un questionnement qui continue inexorablement de s’étendre jusqu’à, pourquoi pas, provoquer l’effroi chez les gens ; car une fois que l’on pose des questions aussi énormes, l’effroi piège les gens. Le chantier a été repris en cours par Gwen après le départ de Mathilde.

Cette démarche n’a-t-elle pas une facette métaphysique ?

Je n’ai pas la prétention de poser des questions nouvelles ou d’y apporter des réponses. Non, moi je m’amuse de l’absurde de monter sur scène et de se poser ces questions-là. En fait, je pense plutôt qu’on pose la question de savoir ce que l’on fait au quotidien pour améliorer le monde de notre petit point de vue en tant qu’artiste, mais surtout en tant qu’être humain. Comment essayer d’éviter l’apocalypse soi-disant prévue, essayer d’éviter la fin du monde ? Comment arriver à travailler ensemble dans la vie de tous les jours avec un spectacle, même si ce n’est qu’en pensée ? En résumé, le chantier que l’on présente au VRAK parle de l’absurdité de deux personnes qui montent sur scène et qui tentent de sauver le monde avec un spectacle. Avec ce spectacle, ça me renvoie justement à la question du sens de faire ce métier, de faire du théâtre, du sens de la société. Ça paraît ambitieux mais en fait ce qu’on fait est très con, c’est de l’absurde.

Finalement, la science t’accompagne malgré tout dans ton travail…

Toujours ! Tu parlais de métaphysique, et bien pour moi le théâtre est de cet ordre-là. J’ai peu d’affinités avec les choses qui sont univoques, c’est-à-dire qui ont un message très clair, où l’on parle de ça et pas d’autre chose, où l’on délivre tel questionnement, tel message. C’est très important de faire ça mais ce n’est pas comme ça que mon cerveau envisage les choses.

Et donc, de cette recherche est né le Blast Dance*, un flash-mob qui s’est déjà manifesté trois fois à Bruxelles …

Oui ! Dans ce questionnement de savoir « on fait quoi ? », les deux personnages sur le plateau essayent de danser une chorégraphie sur une chanson mais n’y arrivent pas, ça rate. L’objectif était de demander aux gens d’essayer de nous faire danser ça sur le plateau mais je n’aime pas trop pousser les gens à descendre sur le plateau. Alors je me suis dit que j’allais réaliser ça en live, pour avoir plein d’images et pouvoir les utiliser ensuite pour le spectacle même si ça donne peut-être tout à fait autre chose au final. Et donc l’idée était de réunir les gens pour danser ensemble, parce qu’il s’agit bien de faire quelque chose ensemble, être ensemble face à l’adversité, face à la fin du monde. Avec le Blast Dance, et avec mon équipe, Thomas Coumans et Edith Depaule, j’ai réalisé une envie de créer un moment. Au fur et à mesure ça a dépassé la simple organisation d’un événement flash mob. En trois Blast Dances seulement, quelque chose a commencé à naître. Parce qu’il faut savoir que je demande de danser sans musique, en tout cas au début, et de se calquer sur la respiration. Pour moi c’est la manière la plus organique d’être ensemble : respirer ensemble ! Se calquer sur la respiration humaine pour être ensemble entre êtres humains.

En quelque sorte la musique du corps…

Voilà ! Le rythme, le souffle, tout se met ensemble pour ne former plus qu’un grand corps uni et ça, c’est très organique !

Quel est ton point de vue sur la situation de l’artiste en Belgique aujourd’hui ?

J’ai été voir un spectacle où l’on était invité à participer à un débat après. Finalement le débat n’a jamais eu lieu parce que les gens ont tous commencé à critiquer la question qui était posée. En définitive, le débat n’a parlé de rien. Et ça m’a fait penser aux artistes actuels, en Belgique en tout cas. Je pense que notre statut d’artiste va disparaître parce que les gens ne prennent jamais le temps de se mettre ensemble. Je trouve ça dramatique parce qu’il n’y a aucune vision globale qui est défendue. Je pense que c’est la seule façon de trouver une voix. Ce n’est pas tout de dire que l’on veut garder le statut d’artiste et il n’y a pas encore de vague générale prête à nous faire nous soulever. Finalement je trouve que les artistes représentent un microcosme de ce qu’est la société en général, et on n’est pas mieux, on est tout aussi mous. Mais il y a de l’espoir quand même ! (rires)

Justement quels sont tes espoirs pour l’avenir ?

Qu’on évite de manière générale de refaire toujours les mêmes grosses conneries qu’on fait depuis la nuit des temps et qu’on arrête avec ce schéma soi-disant inéluctable, comme si l’humain ne pouvait pas penser autrement. Que l’on se dise qu’il y a moyen de faire différemment et de se faire moins mal. Ma réponse intime avec le Blast Dance est de faire un truc absurde parce que je trouve absurde que l’on continue à répéter les mêmes erreurs.

Robert BUI

*Infos sur le Blast Dance sur www.kosmocompany.net
*Agrippine au Théâtre de le Vie du 25/01 au 28/01
*Le projet de recherche à l’L nommé [kakosmos] (as we get atomized...) sera présenté du 10/02 au 12/02au Festival Vrak

 

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