Pietro Pizzuti

Pietro Pizzuti est sans doute le plus Italien des hommes de théâtre travaillant en Belgique. Rencontre à Spa au sujet de son actualité, des pièces italiennes qu’il a traduites, de ses mises en scène. Son enthousiasme pour le métier est sincère et son exubérance à la mesure de ses superlatifs … Bravissimo l’Artiste

Il y a le Pizzuti, traducteur…

Italien comme ton nom l’indique, tu vis depuis fort longtemps en Belgique Oui, je suis né à Rome et j’avais 9 mois quand je suis arrivé en Belgique en janvier 59 où je vis depuis, mais pour toutes les vacances scolaires je retournais à Rome ou tout au moins en Italie. J’ai fait toutes mes études primaires et secondaires à l’École Européenne, dans la section italienne, comme si j’avais fait un lycée à Rome, avec la différence que certains cours étaient donnés en français, et plus tard aussi en anglais. C’est comme ça que j’ai gardé ma langue maternelle. Ensuite, j’ai d’abord fait des études de sociologie avant d’entrer au Conservatoire de Bruxelles dans la classe de Claude Etienne.

D’où ton envie de promouvoir les auteurs dramatiques italiens en Belgique. Je rends grâce ici à Angelo Bison de m’en avoir fait découvrir quelques uns. Nous lisons beaucoup, lui et moi, et ce qui me séduit, c’est que ces auteurs Celestini, Massini, Paravidino, racontent des fables comme je les entendais racontées par ma grand-mère ou mes amis quand j’étais môme. Il y a cette culture italienne de l’histoire racontée. Il y a des couleurs qui me parlent, des personnages qui me rappellent des histoires de mon enfance et de ma culture et j’ai l’envie des les transposer et de les faire entendre en français, parce que c’est la langue dans laquelle je travaille, et c’est cet objectif-là qui me conduit, par véritable amour de ce que je lis en italien.

Tu as aussi mis en scène ta dernière traduction en date : Alessandro et Maria créée cet été au Festival de Spa et reprise ces jours-ci à l’Atelier Théâtre Jean Vilar *… Pourquoi avoir choisi cette pièce ? Lorsque nous avons découvert et puis monté Le Gris au Rideau de Bruxelles, avec Angelo, nous avions lu plusieurs autres pièces de ces mêmes auteurs [1], dont Alessandro et Maria. On l’avait gardée de côté parce qu’il nous semblait qu’il y avait là, une matière très belle, très bruyante, très mouvementée, très italienne, très rythmée dans l’exploitation des choses étranges du couple. À savoir que le couple est une chose aussi difficile qu’improbable : vivre à deux pour le meilleur et pour le pire n’est pas évident. Et j’aimais beaucoup l’humilité, l’humanité avec laquelle Gaber et Luporini traitent cela. Un couple, c’est perfectible. Cela doit se reconstituer chaque jour. Peut-être qu’à la fin de la journée, ça risque de foirer parce que les choses de la vie font qu’il faut retrouver constamment ce ciment improbable, un peu comme le miel des abeilles, dont on ne sait d’où il vient… À un certain moment, les partenaires d’un couple doivent se perdre. Perdre quelque chose d’eux-mêmes dans leur individualité pour créer ce ciment qui finit par leur appartenir complètement, rien qu’à eux deux. Ce lien est la chose la plus belle et la plus fragile au monde. Et j’aimais beaucoup cette vision-là. Je pense que c’est une des choses qui me fait dire que l’homme est un animal… extraordinaire. (Rires) Parce que tu vois il est capable d’amour. Mais pour moi dans l’amour, il y a précisément ce ciment improbable qui dure… Même s’il se lézarde et qu’il faut le réparer. Et c’est ainsi que ces deux-là, Alessandro et Maria, [2] le vivent. Alors ils s’écorchent forcément, parce qu’on ne peut pas maintenir cette vitalité, cette flamme allumée, sans y perdre quelques plumes.

Ils sont assez bizarres l’un et l’autre. Comment pourrais-tu définir ces personnages ? J’ai l’impression qu’ils sont d’abord dans un état de jeu. Ils sont très difficilement définissables. Est-ce que nous les connaissons vraiment ? En tant que metteur en scène, tu dois bien avoir une idée de leurs personnalités respectives. Alessandro est un homme d’un certain âge qui veut continuer à séduire, comme il arrive très souvent. Il veut continuer à avoir une femme et une maîtresse, on va dire légitime, car Maria est vraiment la femme de sa vie. Donc il est vraiment très compliqué comme monsieur. Mais est-ce que nous ne sommes pas tous compliqués à nos heures quand nous avons envie de donner libre cours à nos pulsions et de satisfaire nos différentes facettes.

Est-ce que Maria utilise sa folie pour le séduire ? une folie peut-être feinte d’ailleurs… Certainement. Tu as tout compris, c’est un jeu de séduction. Elle met en œuvre toute une bizarrerie, toute une fantaisie qui est séduisante à mon avis, et qui permet à l’homme d’emboîter le pas dans cette sorte de folie-là.

Or lui, sa manière de la séduire est de justement ne pas rentrer tout à fait dans son jeu. Effectivement. C’est le contrepoint, l’effet de vases communicants. Plus l’un se montre léger, drôle, foufou, plus l’autre s’ancre en terre, a les pieds sur terre. Et c’est ce ballet-là qui est tellement vrai quand il est question de couple.

Également en novembre*, il y a ta mise en scène de Diotime et les Lions au Centre Culturel des Riches-Claires C’est une aventure magnifique dans laquelle m’a emmené Stéphanie van Vyve. Elle m’a demandé d’être devant elle pour la guider et l’orienter dans son travail d’actrice qu’elle fait avec cette merveilleuse Myriam Szabo – aussi appelée Yumma – qui est chorégraphe et qui a un sens extraordinaire du mouvement au théâtre. Ensemble, nous allons raconter cette fable extraordinaire qu’Henry Bauchau a épinglée parmi notre réservoir de fables. Ce court récit est chargé d’une intensité rare par rapport aux mouvements de l’âme et de l’émotion. Et son héroïne, Diotime, est merveilleusement comprise dans tout son trouble lorsqu’elle découvre ce pourquoi elle est faite, qu’elle lâche tout en tant que jeune fille, quittant sa demeure, sa maison chauffée, son palais parfumé, son père et sa mère et qu’elle décide de vivre ce voyage initiatique par excellence parce qu’elle se sent appelée au combat avec le lion. C’est quand même extraordinaire la manière dont Bauchau arrive à dépeindre ce qui se passe dans l’âme de cette jeune femme.

Myriam ou Yumma ? Qui l’a amenée dans le spectacle ? Stéphanie a rencontré Myriam – aussi connue sous son nom bouddhiste de Yumma Mudra en travaillant sur Les Fourberies de Scapin de Christine Delmotte (2006-2007), à la suite de quoi, elle a suivi l’enseignement, la discipline de Myriam, et c’est ainsi que s’est imposé à elle le fait de ce compagnonnage sur son projet de Diotime.

C’est un "seule en scène" ? Non, Stéphanie va jouer cela avec Ozan Akzoyek qui est un magnifique comédien-danseur que Yumma forme à sa merveilleuse Danza Duende. Et c’est très très beau, parce qu’avec ce comédien-danseur le récit est dédoublé. Il y a Diotime et il y a son double qui est une sorte de questionnement de ce que la mission à laquelle Diotime est appelée provoque en elle même. Et ce dédoublement est très beau surtout parce que Ozan bouge selon l’enseignement de Myriam, de Yumma. C’est vraiment magnifique d’avoir Stéphanie qui est une présence physique et qui prend en charge la plus grande partie du texte, alors qu’Ozan n’y participe que par bribes, mais que par contre, il impose toute l’action par sa corporalité, par son mouvement, par sa danse.

Tu disais Danza Duende ? Pour savoir ce que c’est, il faudrait vraiment interviewer Yumma elle-même. Je pense que cette jeune femme est un être éclairé. Elle est éclairée parce qu’elle a reçu un enseignement et qu’elle le propage dans une discipline de danse qui passe par le don gratuit de la beauté du geste. C’est vraiment très extraordinaire. C’est une philosophie de vie. Il faut l’entendre. J’ai eu la chance de lire des notes qu’elle avait prises – dans un recueil qui est une sorte de syllabus magnifique – et elle a fondé ce mouvement qui s’appelle « duende ». Duende c’est la Grâce. Elle est liée à toute l’orientalité de l’Espagne, des tziganes. Elle a cette culture métissée tout à fait extraordinaire.

Quelles sont ses origines ? Elle est un mélange français-yougoslave, je pense Son père est un peintre extraordinaire, sa mère est française et Myriam traverse son parcours terrestre comme une personne en charge d’une sorte de mission. Et elle propage cette sérénité et cette grâce à travers le mouvement.

Et qui a adapté le texte d’Henry Bauchau ? C’est Stéphanie qui a fait coupures, choix de moments, petite réécriture. Elle a mené ça merveilleusement et c’est vrai que c’est une trame qui du coup lui appartient complètement. Moi j’entre là dedans un peu sur la pointe des pieds, et en même temps j’ai l’impression que Stéphanie me met dans une situation d’un regard très complice. On n’est pas en périphérie, on est tout de suite au centre, grâce au fait qu’elle a fait totalement sienne la matière qu’elle traite et qu’elle a envie de proposer quelque chose de très personnel. Finalement, on n’est jamais mieux au centre de quelque chose que quand on y convie des regards et des complicités. Il faut savoir le faire et elle a ce don-là.

Il y a une autre pièce italienne que tu as traduite et dans laquelle tu joues, c’est l’Histoire d’Un Idiot de Guerre qui sera une reprise cette saison. Oui, je me retrouve avec Angelo dans cette pièce d’Ascanio Celestini que Michael Delaunoy a montée pour le Rideau de Bruxelles, il y a quelques saisons déjà (2007) Nous la reprenons à Wolubilis pour 2 soirs seulement*. C’est une merveilleuse histoire de guerre en des temps famine, celle d’un grand père et de son petit fils qui veulent absolument traverser Rome sous les bombes pour aller chercher un cochon.

C’est La Traversée de Paris en quelque sorte… Oui, on a souvent fait le rapprochement avec ce film. D’ailleurs, braver tous les dangers – dans ce cas-ci pour survivre – est un thème bien connu. Celestini qui s’est bien documenté sur le sujet traite cela, comme toujours, avec beaucoup d’humanité. Il replace cette histoire dans le cadre de la libération de Rome. Il y a toute une panoplie de personnages attachants comme Madame Irma qui tient la petite pizzeria à côté du cinéma où le grand père est projectionniste, il y a ce casque de l’Allemand dont Nino se sert comme d’un pot de chambre… Toutes sortes de choses très touchantes qui sont des moments magnifiques de poésie et aussi des moments dramatiques. C’est ça l’Italie : tragico… commedia, tragico… commedia !

As-tu d’autres projets ? Oui, 2 projets au printemps au Théâtre Le Public où – comme tu le sais peut-être, je suis pour le moment "artiste en résidence" ce qui est une grande chance et un vrai bonheur. (ndlr : il s’en explique ici)

Alors, j’aurai la chance de mettre en scène les derniers textes de Laurence Vielle et de Geneviève Damas, deux jeunes auteures belges talentueuses, qui ont chacune – coïncidence(s) ou pas ? – quelque chose à nous dire sur la Belgique… et en plus, cela se passera en même temps* !

Dans la "Petite Salle", Laurence avec son comparse danseur Jean-Michel Agius nous invite à une balade Du Coq à Lasne. Et cette balade, qui nous mènera depuis De Haan (Le Coq) en Flandre jusqu’à Lasne en Brabant Wallon, n’est en fait qu’un prétexte pour nous raconter un petit morceau de la grande histoire de notre petit pays, la Belgique. On aura une première le 10 janvier au Théâtre de Vidy à Lausanne et la première au Public ce sera le 12 avril ...

Le lendemain de cette première, Geneviève contre-attaque ☺ avec sa Paix Nationale dans la "Salle des Voûtes" ! C’est une magnifique farce contemporaine où nous avons 2 personnages : le néerlandophone "Bril" qui sera interprété par notre Alexandre von Sivers national, tandis que l’auteure jouera la demoiselle qui a une manière de parler bien francophone ! (rires) Ils se retrouvent dans un morceau de pays et on verra comment ils doivent composer ensemble. La fable est belle, elle est pleine de poésie et de drôlerie. Et je me réjouis de diriger ces deux merveilleux comédiens, peut-être sur fond d’une Belgique re-gouvernée ! (rires) Qui sait ? Parce que tout peut arriver dans ce merveilleux pays… surréaliste au fond. Même la crise politique que nous vivons a quelque chose de tout à fait surréaliste.

Tu es donc devenu Belge ? Non je suis resté Italien ! J’ai eu cette chance de naître dans la réalité de l’école européenne mélangée. Nous avions à l’époque seulement quelques pays et puis petit à petit d’autres sont venus s’ajouter. Je me souviens très bien de l’arrivée des petits Anglais dans la cours de récréation, et puis les Danois. D’une part il y avait cette extraordinaire ouverture, et en même temps le français nous reliait. Comme je te le disais, tout en étant dans la section italienne, le fait d’étudier certaines matières en anglais ou en français, ça t’ouvre des horizons. Et il est incompréhensible, sinon encore une fois surréaliste, qu’ayant ici ce modèle d’école – alors unique en Europe – les Belges n’en aient pas profité pour faire des écoles bi- ou trilingues directement. On en revient à cette difficulté de vivre en couple que j’évoquais avec Alessandro et Maria. Au niveau social c’est pareil. Je veux dire que lorsqu’il y a un désir de lien, il est nécessaire de renoncer à une part d’individualité pour créer un ciment ; ici ce serait le fameux compromis à la Belge…

Est-ce que l’être humain n’est pas doté au moins de cette faculté-là ?

Molte grazie Pietro. Baci


* Ses mises en scène pour la saison 2011-2012 :
- du 8 au 26 novembre 2011 : Diotime et les Lions de Henry Bauchau, au Centre Culturel des Riches Claires (et aussi le lundi 7 dans le cadre des Lundi-Théâtre aux Riches-Claires) Réservations : 02 548 25 80

- du 10 au 30 novembre 2011 : Alessandro et Maria de Giorgio Gaber et Sandro Luporini à l’Atelier Théâtre Jean Vilar – Réservations : 0800/25.325

- les 18 et 23 novembre : La Dame au Violoncelle de Guy Foissy au Théâtre Littéraire de la Clarencière – Réservations : 02/640.46.76

- du 12 avril au 26 mai 2012 : Du Coq à Lasne de Laurence Vielle au Théâtre Le Public – Réservations : 0800 944 44

- du 13 avril au 30 juin 2012 : Paix Nationale de Geneviève Damas au Théâtre Le Public – Réservations : 0800 944 44

Et sur scène avec Angelo Bison :
- les 20 et 21 avril 2012 : Histoire d’Un Idiot de Guerre d’Ascanio Celestini (trad/jeu) à Wolubilis


- Interview Nadine Pochez – à Spa le 5 août 2011 après la 1ère de Alessandro et Maria.
- Crédits photos Alessandro & Maria : Véronique Vercheval / Histoire d’un Idiot de Guerre : Daniel Locus.

[1] Giorgio Gaber (musicien et chanteur) et Sandro Luporini (peintre) : infos/internet en italien

[2] interprétés par Angelo Bison et Lorette Goosse

 

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