Philippe Sireuil

« Faire du théâtre, ce n’est pas aller au musée… » C’est fort de cette idée que Philippe Sireuil monte Pleurez mes yeux, pleurez, adaptation libre du Cid de Corneille, au Théâtre National où il est artiste associé

Comment résumeriez-vous la pièce initiale de Corneille à quelqu’un qui ne l’aurait jamais lue ?

Le Cid de Corneille est une tragi-comédie écrite par un jeune homme qui n’a pas trente ans. C’est une pièce fougueuse, au centre de laquelle la question essentielle est celle de l’honneur, plus que de l’amour. Ce qui pose aussi celle des relations que ce monde peut avoir avec cette notion d’honneur, de duel ou de crime de sang.

C’est aussi une histoire d’amour contrarié entre Rodrigue et Chimène avec la particularité que ces deux jeunes gens, au lieu de se rebeller contre cette société qui les conduit dans une impasse, vont chercher à s’emparer des codes de la société pour valider le lien amoureux qui les unit… On est très très loin de Roméo et Juliette où, dans une situation de rivalité clanique, les deux jeunes gens cherchent à déroger aux règles. Ici, Rodrigue et Chimène veulent suivre ses règles, les transcender et les magnifier.

Dans l’adaptation que vous en faites, gardez-vous la trame narrative de Corneille ou utilisez-vous plutôt Le Cid comme matière ?

Ni l’un, ni l’autre… Je ne monte pas Le Cid. Ce n’est pas une litote poétique, il y a une volonté claire d’écartement… C’est pourquoi je voulais donner ce titre, Pleurez mes yeux, pleurez, pour instaurer d’emblée une distance… Pour dire clairement que je ne mets pas en scène Le Cid. Toutefois, la quasi-totalité des personnages de Corneille y sont : Rodrigue (joué par Yoann Blanc), Chimène (Edwige Baily), l’infante qui, chez moi, s’appelle Camille (Marie Lecomte), Diègue au lieu de Don Diègue (Jean-Pierre Baudson), Gormas au lieu de Don Gormas (Patrick Donnay), les suivantes sous les traits de Cornélie (Janine Godinas), le roi (Anne Sylvain), Sanche et le conseiller (tous deux joués par Michel Jurowicz). La fable y est également, ainsi que toutes les grandes scènes, mais j’ai voulu m’approprier cette pièce qui est un des rendez-vous obligés du théâtre français mais qui peut parler de choses encore actuelles…

Faire du théâtre, ce n’est pas aller au musée. C’est chercher à donner du sens, du plaisir, de l’émotion. J’avais le sentiment que si je me fixais sur la pièce telle quelle de Corneille je n’arriverais pas à faire ce dont j’avais envie. Alors, plutôt que de dire « je monte Le Cid sans le monter », j’ai préféré indiquer clairement l’écart par rapport à la pièce originale. C’est plus qu’une adaptation car j’ai réécrit énormément de vers ou encore inventé un personnage qui n’existait pas chez Corneille, mais dont on parle beaucoup, qui est Le Maure. J’ai fait des deux rôles de suivantes (celle de Chimène et celle de l’infante), une seule personne que j’ai appelée Cornélie – en référence immédiate évidemment à Corneille – qui se veut un regard sur le monde qui est en train de se dérouler, que nous somme en train de représenter.

On dit souvent que nous, francophones de Belgique, sommes englués dans le respect du patrimoine, ce qui caractérise moins les artistes flamands... Car le rapport au patrimoine n’est pas le même. Avec ce spectacle-ci, j’ai le sentiment que je m’affranchis un peu de mon éducation de Versaillais. Je prends des libertés et j’affirme ma singularité en dehors des modes et des écoles. Mais qui viendra voir la pièce verra Rodrigue, Chimène, Camille ou Diègue. Tout est là et mon adaptation se veut respectueuse à la fois de la pièce originale et des règles de la versification classique – rime féminine, rime masculine, respect de l’hémistiche…

Vous respectez l’alexandrin y compris pour les vers que vous avez écrits. Cela pose-t-il des problèmes de jouer dans des codes théâtraux qui ne sont plus ceux d’aujourd’hui ?

Non pas forcément. Tout d’abord, Pleurez mes yeux, pleurez est ma quatrième incursion dans le répertoire classique français car j’ai fait successivement Tartuffe, puis Le Misanthrope au National, et, enfin, puis Bérénice la saison dernière aux Martyrs. Je commence donc à avoir une petite expérience du vers.

Ensuite, c’est à la fois un carcan mais surtout un support… comme en musique où à l’intérieur de la mesure on peut laisser la place pour toute interprétation. Tout le travail que je fais dans la direction des acteurs va en ce sens : qu’ils s’emparent de cette langue comme si c’était celle d’aujourd’hui, qu’ils parlent avec le plus de naturel possible – je ne souhaite pas qu’on chante le vers par exemple –, qu’ils puissent oraliser la forme pour se l’approprier.

Mais même si tout est en douze pieds, la langue est différente et est plus proche de celle d’aujourd’hui. Pour moi, le théâtre réside toujours dans l’éloignement ; c’est une transcription poétique du réel, d’une réalité dont des artistes s’emparent pour donner un objet de sens, de plaisir ou d’émotion aux spectateurs. Pour moi, c’est aux gens de venir au théâtre, ce n’est pas au théâtre d’aller vers les gens… J’entends par là qu’on fait du théâtre pour raconter à des gens, bien sûr, mais que de là on peut se permettre toutes les hypothèses, toutes les fantaisies, tous les principes pour autant que ça « fonctionne », que ça touche, ça concerne, ça fait rire ou pleurer.

La saison dernière en début de saison, j’ai fait pour le compte du Théâtre National de Belgique, Shakespeare is dead, get over it, qui a été pour moi un spectacle vraiment important. J’ai plus de trente ans de pratique dans ce métier. Métier où il faut être attentif à ne pas tomber dans la répétition du même, où il faut chercher à prendre des risques… Quand j’ai monté ce texte magnifique de Paul Pourveur à la structure narrative singulière, j’ai eu un bonheur fou à faire ce spectacle… et en même temps une douleur folle car la thématique me « fouettait » émotionnellement et intellectuellement. Ce spectacle a déclenché quelque chose, il a été une étape cruciale et je sais bien que je ne ferai plus jamais le même théâtre… Donc en revenant avec Pleurez mes yeux, pleurez au théâtre classique français – et sans doute avec une des pièces les plus emblématiques de son répertoire – je ne voulais pas abandonner ce que m’avait permis Shakespeare is dead, get over it.

Quand vous montez des textes contemporains comme Shakespeare is dead justement ou encore Mort de Chien d’Hugo Claus au Rideau la saison dernière, la vidéo prend une place importante. En sera-t-il de même pour cette pièce du répertoire ?

Oui, il y a un immense écran qui va dialoguer avec le théâtre tout au long du spectacle, il y a des extraits de film tournés avec les acteurs, des extraits du film du Cid avec Charlton Heston et Sophia Loren En somme un patchwork parmi lequel j’espère trouver la sève qui n’intimidera pas le spectateur. C’est vrai que Shakespeare is dead fut pour moi une expérimentation parce que je me méfiais – et me méfie toujours – de la vidéo. Le théâtre s’est toujours et de tout temps ouvert aux pratiques artistiques qui existaient à côté de lui mais pour moi, ce qui fait la particularité du théâtre, c’est la singularité d’une personne, l’acteur. Et le théâtre n’a lieu réellement que quand l’acteur est là. Le reste n’est qu’artifice que l’on peut ou non utiliser.

Avez-vous le désir d’ancrer « votre » Cid dans l’époque actuelle ?

Je ne fais pas du théâtre documentaire, ni journalistique, ni d’intervention sociale – sauf si on peut dire que toute manifestation artistique est une forme d’intervention sociale… Je n’ai pas de message à délivrer et je laisse au théâtre sa pleine fonction qui est la transposition poétique du réel. Cependant, si après ce qu’on a pu voir à la télévision en Afghanistan ou en Palestine, si on s’en réfère à ce qu’on a pu entendre des discours de Georges Bush et de Donald Rumsfeld notamment sur l’islam… sans doute que ceux qui vont entendre ce que j’ai écrit sur le Maure, par exemple, se diront que ça pose question… Mais ça ne se passe pas en Belgique en 2009. Ça se passe en Espagne – « c’est-à-dire nulle part », pour citer Jarry –, dans un monde occidentalisé, où le sens de l’honneur prime sur l’amour considéré comme passe-temps. On prend énormément de libertés, les costumes ne sont en aucun cas dix-septièmistes. De plus, dans la pièce elle-même, il y aura un texte que j’ai demandé à Jean-Marie Piemme d’écrire, qui est le seul texte en prose, découpé en trois parties qui vient dans le spectacle.

Je pense que l’incursion dans le théâtre français du répertoire est nécessaire, que ce soit Racine, Corneille, Molière. C’était des jeunes gens qui avaient des passions, des sentiments, des émotions… J’étais très heureux quand, pour Le Misanthrope, je recevais des lettres de classes qui me disaient « ah je ne savais qu’on pouvait entendre ça dans Molière ! ».

À nouveau, j’essaie de faire entendre dans Corneille quelque chose dont on n’a peut être pas eu l’habitude…

On sent votre amour de la langue et l’envie de le faire partager ; est-ce pour cela que vous montez majoritairement des auteurs francophones, qu’ils soient contemporains ou du répertoire ?

Je pense qu’en travaillant dans sa culture, on peut en toucher d’autres. Je me sens à l’aise dans la langue française et j’aime cette langue. Parmi les artistes associés du National dont je fais partie, je suis sans doute celui qui a le plus de penchants pour ça. Ca m’intéresse vraiment… Je suis aussi très attentif à l’écriture de Jean-Marie Piemme…

Vous disiez que vous n’avez pas de « message à délivrer »… pourtant dans vos choix de textes, on retrouve Hugo Claus ou encore Jean Louvet, qui ont tout de même un regard analytique et critique sur la société qui les entoure…

Oui sans doute… mais ce n’est jamais l’envie de délivrer un message qui me fait monter un texte. La seule question quand je décide de monter un texte, c’est de savoir si je vais y arriver : si, en lisant une pièce, je me dis tout de suite que je vois le spectacle que je vais faire, alors je ne la monterai pas. J’ai besoin de me mettre en cause et je ne peux y arriver qu’à travers des projets qui m’échappent un peu… Je suis vraiment en recherche car j’en éprouve intimement et artistiquement le besoin.

Quant à savoir pourquoi je monte plutôt Jean-Marie Piemme qu’Eric-Emmanuel Schmidt, il est facile d’en déceler les raisons. Je me méfie de la guimauve qui fleure bon la compassion stéréotypée. Je déteste viscéralement les bons sentiments qui nient les contradictions et les parts sombres de notre humanité. Je n’ai pas d’appétit pour les textes sans aspérité.

Vous avez reçu, il y a peu, le Prix de la Critique pour votre mise en scène de Shakespeare is dead, get over it ; quel poids accordez-vous à ce type de reconnaissance ?

Qu’un ensemble de personnes pour lesquelles le théâtre est un sujet d’écriture, de regard, d’analyse, etc. vous distinguent pour un travail qui vous a coûté beaucoup et pour lequel vous avez été entièrement engagé, ca fait effectivement plaisir, on ne peut pas le cacher. Nous avons tous besoin d’éléments de reconnaissance. Un prix au théâtre, c’est une distinction qui, dans mon cas en tout cas, m’incite à poursuivre ce métier, ce qui n’est pas toujours évident… J’ai pensé plus d’une fois à arrêter et je me laisse cette possibilité… C’est aussi pour ça que je ne veux plus faire que du théâtre où je prends des risques, quitte à me planter… Et puis, quand quelqu’un avec qui on a travaillé, un(e) comédien(ne) qu’on a choisi(e) reçoit le prix, on se dit qu’on ne s’est pas trompé.

Au-delà de ça, le prix du théâtre est un des seuls outils de valorisation en Belgique francophone, un pays où on n’a pas l’habitude de distinguer nos artistes…

Vous signez généralement la scénographie et les lumières de vos spectacles, est-ce une volonté de maîtrise totale du plateau ?

Pour ce qui est de la scénographie, il m’arrive de signer les espaces, comme j’ai signé ceux de La Musica deuxième ou de Shakespeare is dead, ou de m’associer à un scénographe, souvent Vincent Lemaire pour le théâtre et Didier Payen et Vincent Lemaire pour l’opéra – je suis généralement fidèle artistiquement aux personnes avec lesquelles je travaille.

Pour Pleurez mes yeux, pleurez j’ai conçu l’espace, assisté de Vincent. Sans doute parce que plus j’avance dans mon travail, plus je fais du théâtre à la première personne. C’est l’envie de trouver la forme la plus libre possible qui me permet d’y inscrire le théâtre que je veux y faire. Parfois la conjugaison de l’apport d’un collaborateur me paraît essentielle et parfois non. Mais je ne me suis jamais mêlé de faire un costume et je travaille toujours avec Catherine Somers, qui fait tous mes spectacles au théâtre et à l’opéra. La lumière je l’ai toujours faite, j’ai même parfois pour d’autres – Delval, Dezoteux, Delcuvellerie, Delmotte… Je ne le ferais plus aujourd’hui.

Pourtant vous avez encore fait récemment celle de Jeunesse blessée de Falk Richter …

Oui, c’est vrai. La lumière est quelque chose qui m’a toujours intéressé et qui m’intéresse toujours… Au théâtre, elle est ce qui permet d’écouter ; un acteur éclairé ou non, ce n’est pas la même chose dans la perception qu’on a de lui. Et il y a une part de bricolage instinctif qui me plaît… je dirais même que ça me délace de mes répétitions avec les acteurs ! Ça doit aussi traduire un manque, une incapacité de confier ça à quelqu’un…Je ne suis pas capable de faire une chorégraphie ou un costume, mais la lumière je sais et puis, quand je pense une scène, souvent j’ai en même temps l’idée de la lumière qui ira avec…

Sur Pleurez mes yeux, pleurez, je fais beaucoup : l’adaptation du texte, la mise en scène, le décor, tout le décor sonore vient de mes choix… mais ce n’est pas une volonté de mainmise, de maîtrise, mais de me donner les moyens de ma liberté !

À côté de cette création au National, il y a la reprise du Dialogue d’un chien à Namur, Savannah Bay aux Martyrs, la saison semble bien remplie…

Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis en est à près de 140 représentations ! On tourne en France pour l’instant et le spectacle va reprendre la route. Il est repris la saison prochaine et fait même l’objet d’une invitation au Théâtre du Rond Point à Paris pour trois ou quatre semaines. On pense même passer le cap des 200 représentations, voire plus. La pièce de Jean-Marie Piemme éditée par Actes Sud est même épuisée...

Je vais également remonter Les Noces de Figaro à l’opéra de Monaco ; j’enchaîne ensuite sur Rigoletto de Verdi à l’Opéra Royal de Wallonie à Liège et pour finir, Savannah Bay au Théâtre des Martyrs en mai avec Jacqueline Bir et Edwige Baily. Voilà pour l’immédiat.

Dans mes projets futurs, il y a deux pièces de Jean-Marie Piemme que je vais mettre en scène : La main qui ment et Serpent à sornettes – le titre a été défini hier ! -, un texte un peu dans la veine de Dialogue d’un chien ainsi que Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce au Théâtre des Martyrs.

Interview réalisée le 24 décembre 2009 par Emmanuelle Lê Thanh.

Pleurez mes yeux, pleurez est à découvrir du 7 au 24 janvier 2009 au Théâtre National.

Crédit Photos : Jérôme Van Steenkiste .

 

Me connecter

Pas encore membre ?
INSCRIVEZ-VOUS


Recherche rapide


Plus de critères »

A découvrir

SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '1'ORDER BY position
SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '2'ORDER BY position

Newsletter

Pour être tenu au courant de nos activités, laissez-nous votre email !