Peggy Thomas

Cela fait bien longtemps déjà que cette jolie Bretonne s’est amourachée de nos belges planches. Après une formation de comédienne et la création de sa propre troupe « Les orgues », Peggy Thomas se tourne vite vers la mise en scène. Aujourd’hui, elle nous présente « Politicovskaïa », le deuxième volet de la « trilogie familiale » écrit (et interprété) par Thibaut Nève. Autopsie.

Entre vous et Thibaut Nève, il s’agit d’une première rencontre ?

En effet. Nous nous sommes rencontrés suite à une représentation de Tripallium, et j’ai d’emblée été touchée par son écriture. Thibaut est venu vers moi parce qu’il souhaitait que sa pièce soit mise en scène par quelqu’un d’autre que par lui, notamment parce qu’il avait envie d’y jouer un rôle...

Il y avait donc vraiment cette volonté de sa part de ne pas être à la fois auteur, metteur en scène et comédien ?

Tout à fait ! Il avait déjà fait l’expérience de se faire mettre en scène par un tiers et je pense que cela lui avait beaucoup plu. De mon côté, j’ai très vite accroché à sa démarche audacieuse : je trouve cela culotté d’oser écrire, mettre en scène et parler du monde de cette façon. De plus, peut-être parce qu’on a le même âge, nous nous sentons interpellés par les mêmes sujets...

Dont Anna Politkovskaïa ?

Dont Anna Politkovskaïa. Quand il m’a annoncé le sujet de sa pièce, cela m’a tout de suite parlé, même si à l’époque je savais finalement peu de choses sur cette femme et son travail. Mais elle s’inscrit dans l’histoire politique contemporaine russe et dans la lutte pour la cause tchétchène, deux sujets qui m’ont toujours interpellée.

Comment s’est passée la collaboration avec Thibaut Nève ? Carte blanche ou concertation ?

Dans un premier temps, concertation : pendant l’écriture du spectacle, lors de la composition de l’équipe de comédiens, nous avons énormément collaboré. Mais quand est arrivée l’heure de la mise en scène proprement dite, il m’a complètement laissé les rênes.

En venant voir Politicovskaïa, je ne m’attendais pas à rire...

C’est la particularité -et la difficulté- de ce spectacle : écrire une pièce sur Anna Politkovskaïa et placer en premier rôle féminin... Sa mémé, il fallait oser ! J’ai eu un choc à la première lecture. Mais j’ai très vite été convaincue que si on voulait traiter des sujets tels que l’engagement politique et la place de la femme dans ce genre de combat, c’est comme ça qu’il fallait le faire. Car Anna, c’est à la fois une femme journaliste politique, une femme engagée, et une femme tout court, et toute la dramaturgie développée par Thibaut tourne autour de ça : quelle place réserver dans sa vie au banal, au quotidien, à la famille, quand on a des idéaux ? Où s’arrête l’héroïsme ? Que signifie consacrer sa vie à son travail et à ses idéaux, quitte à sacrifier mari, enfants et vie privée ? On a aujourd’hui d’autres exemples de gens, comme Ingrid Betancourt, qui risquent leur vie pour une cause en laquelle ils ou elles croient. C’est cette question qui nous a interpellés, ce choix que chaque individu fait de consacrer sa vie à ce qui lui est proche ou à ce qui le dépasse, et c’est là que la confrontation entre Anna et Mémé devient pertinente et offre au public la possibilité de s’interroger.

La pièce laisse suffisamment de marge au public pour s’interroger et mener une introspection, même si on sent, latente, une angoisse des personnages par rapport à cet héroïsme...

Pas tellement par rapport à l’héroïsme mais plutôt par rapport au sacrifice que l’héroïsme exige. Et ce sacrifice, c’est dommage, au fond. Quand on regarde Anna et la dure fin qu’elle a subie, on peut se demander quelle vie elle a eue, même si c’est une vie qu’elle a choisie, et si cela en valait la peine. Cette pièce, sous ses dehors comiques, traite en fait des sujets très durs : la mort, le deuil, l’absence, …

C’est quand même gonflé d’oser laisser entendre que l’héroïsme ne doit pas toujours être encensé, non ? Quand on compare ça à la mentalité d’après-guerre, par exemple, où on n’aurait jamais oser critiquer les héros...

Absolument ! Mais je crois que c’est une pièce provocatrice, parce que la première réaction est qu’on n’a pas le droit de dire ça ! On n’a pas le droit de critiquer des héros comme Anna et de leur dire « tu aurais mieux fait de rester chez toi ». Mais finalement c’est une vraie question : comment on s’engage ? Quels types d’engagements privilégie-t-on dans sa vie ? Qu’est-ce que ça veut dire, « être avec ses proches » ? De nos jours, tout le monde veut être héroïque, tout le monde cherche la gloire. Et le fait de faire de Mémé une héroïne de théâtre, c’est absurde à première vue, mais cela nous ramène à nos origines, à « avant », quand on réservait une grande place au rapport humain et à l’ennui. C’est ce qui est mis en exergue dans la première partie de la pièce, où il ne se passe rien, finalement. On oppose cette vie ennuyeuse à la vie trépidante d’Anna, qui sauve des vie, passe à la télé et est un héros. Forcément, cela fait envie. Mais est-ce que tout cela n’est pas un leurre ? Où s’arrête l’héroïsme et où commence l’auto-glorification, l’égoïsme ? C’est une question qui dérange.

Une réplique d’Anna m’a particulièrement marquée : « Peut-on faire justice en écrivant ? ». Paradoxe ?

Non, car finalement, à chaque fois qu’Anna a la parole pendant la pièce, elle est dans un doute. Elle se demande si ses actions ont un sens et si cela en vaut la peine. Mais ce qui fait qu’on aime Anna, c’est qu’elle reste malgré tout persuadée que oui, cela en vaut la peine et oui, on peut rendre justice en écrivant. C’est ce qui l’a poussée à prendre tous ces risques et à écrire encore et encore sur ce qu’elle a vu, pour que le monde sache. La pièce reste un vibrant hommage à Anna Politkovskaïa : Thibaut lui donne la parole, nous montre malgré tout le courage qu’elle a eu et nous donne envie de la lire. Là où il y a un problème, c’est quand on voit ce que le pouvoir russe a pu faire en Tchétchénie sans que personne ne réagisse. Je trouve cela ahurissant qu’à notre époque, après tous les « plus jamais ça » et tous les discours sur le devoir de mémoire, la communauté internationale, bien qu’informée et interpellée, n’agisse pas plus que ça et n’ait rien fait pour stopper net ce génocide, car il s’agit bien d’un génocide. Anna a permis que nous soyons au courant, mais concrètement, rien n’a changé.

Dernière question : pourquoi faut-il venir voir Politicovskaïa ?

Parce que c’est drôle, généreux, profond, et universel : chacun y trouvera quelque chose à retenir.

« Politicovskaïa » de Thibaut Nève Affiche

Mise en scène : Peggy Thomas

De la compagnie Chéri-Chéri

à voir jusqu’au 13 février 2010 au Théâtre des Riches-Claires à Bruxelles. Tous les soirs à 20:30 (relâche les dimanches et lundis).

Cindya Izzarelli
 

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