Patricia Houyoux

A l’occasion du Non de Klara, nous la rencontrons pour en savoir un peu plus sur son parcours, grâce auquel s’épanouissent ses multiples talents. Avant de mettre en scène au théâtre, il y a une dizaine d’années avec Variations énigmatiques, vous étiez avant tout comédienne. Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer à l’autre bord ? Effectivement, d’abord, je suis comédienne. J’ai fait une formation de comédienne, j’ai fait mes études au Conservatoire à Bruxelles, et pendant des années, j’ai été très heureuse dans mon métier de comédienne, et je n’ai jamais imaginé, en débutant dans ce métier, passer un jour à la mise en scène. J’avais le sentiment qu’il y avait une espèce de hiérarchie dans ce métier, que j’étais acteur pour répondre aux désirs de metteurs en scène, et qu’il me fallait des qualités que je n’avais pas du tout pour pouvoir l’être. Il se fait que j’étais moi-même comédienne durant de nombreuses années, et j’ai fini par me rendre compte que ce qui est vraiment important sur un plateau de théâtre, c’est les acteurs. […] Et c’est ce qui m’a permis de cesser de donner au metteur en scène une place quasi dans l’Olympe par rapport aux acteurs (rit). […] Et je me suis rendu compte petit à petit qu’en lisant des pièces de théâtres, j’étais plus forcément toujours sur le plateau dans mon imaginaire, c’est-à-dire que je ne m’identifiais pas au personnage, et en lisant la pièce, et que je ne m’imaginais pas forcément à la place d’un autre, homme ou femme. Pour certaines pièces –grande surprise, je me retrouvais à l’imaginer de la salle. Donc j’étais assise dans un fauteuil et je voyais le spectacle prendre vie devant moi. Alors, au début, j’ai un peu écarté ça, et puis, petit à petit, ce désir est devenu de plus en plus présent […], et dans le travail en tant que comédienne, j’observais de plus en plus les metteurs en scène, et puis je me questionnais […] : « Moi, si j’étais à sa place, je dirais quoi, je ferais quoi ? » Donc c’est […] vraiment mon expérience de comédienne qui a nourri l’envie d’être metteur en scène. Et aussi personnellement ? Bah, aussi, comme pendant des années, on répond au désir des autres, tout à coup, on se dit « Moi aussi, j’ai des désirs, et j’ai envie d’aller au bout d’un projet, de m’initier, de le proposer à un producteur, réunir une équipe et voir comment je peux raconter une histoire ». Tout en continuant à interpréter… C’est ça qui est formidable ! Je dis volontiers que j’ai trois métiers : je suis d’abord comédienne, et puis metteur en scène et puis maintenant professeur. Et ces trois métiers se conjuguent, se répondent, l’un s’enrichit de l’autre et je trouve ça absolument passionnant ! Je trouve que j’ai beaucoup beaucoup de chance !

Tu as mis aussi en scène Le Non de Klara, repris cette année au Théâtre Jean-Vilar. Tu disais que ton amour de ce texte s’est transformé en nécessité. Quelle est pour toi, alors, la nécessité de cette pièce ? La genèse de cette histoire, c’est d’abord un roman de Soazig Aaron. […] C’est Isabelle [Paternotte] qui a lu le texte en premier, et qui m’en a parlé : « Tiens, as-tu lu ce roman extraordinaire, Le Non de Klara  ? » Et on a partagé le plaisir de ce roman. C’est Isabelle qui a eu l’idée de prendre contact avec l’auteure, pour savoir s’il était possible d’en faire une représentation théâtrale, et Soazig Aaron a répondu « c’est une très bonne idée, tellement bonne que nous sommes en train de travailler avec une metteur en scène française sur l’adaptation de ce texte ». On a donc laissé tomber. […] Puis, il y a deux ans, Isabelle m’a dit « Tu te souviens du Non de Klara, si on reprenait ce projet ? ». Elle a donc repris contact avec Soazig Aaron, qui lui a envoyé l’adaptation. […] Je l’ai lue moi-même et […] petit à petit, je me suis rendue compte à quelle point ce texte était fort, et à quel point il était vrai, et à quel point je retrouvais dans ce texte avec une densité incroyable des choses que je lisais dans toutes sortes de témoignages différents. […] Et je me suis vraiment passionné pour cette période de l’histoire [la Seconde Guerre Mondiale] que je connaissais très mal, pour le phénomène « humain »/ « inhumain » que représente la Shoah. […] On s’est dit : « Voilà, c’est le moment où les témoins commencent à disparaître, il y en a de moins en moins. Il faut que des gens comme nous prennent en charge cette mémoire-là », et c’est de là qu’est venue la nécessité du texte, outre sa qualité extraordinaire. Et je pense que quand on regarde un peu tout ce qui se passe autour de nous dans les domaines politique, social, économique, on peut légitimement avoir un peu peur des replis identitaires, des retours du religieux, de la mise à mal de la démocratie, d’une société qui met en avant une certaine pornographie […] de l’actualité, dans la façon de présenter la relation.

Est-ce que vous considérez que cette pièce présente une réponse dans le tumulte médiatique ambiant ? Je ne pense pas que la fonction du théâtre soit de donner des réponses. Jamais. Je pense que sa fonction est de poser des questions, et que cette pièce en pose beaucoup. C’est à chaque spectateur de se poser les questions qui l’intéressent dans ce qu’il verra. Certains vont avoir un questionnement plus historique, d’autres plus sociologique, ou tout simplement sur la relation humaine. Tout ça est intéressant.

C’est là l’actualité de votre pièce ? Eh bien il est difficile de ne pas voir que l’on est dans une crise économique qui […] ressemble très fort à ce qui s’est passé dans les années 30. On pourrait très bien être en train de préparer un nouveau conflit extrêmement vaste ; ce n’est pas difficile à imaginer, […] et je ne suis pas sûr que l’être humain soit devenu beaucoup plus sage. Donc quand je vois qu’il y a des replis identitaires et une certaine stigmatisation de la population, comme sur les Rom’s ou les musulmans, sur tout ce qui pourrait ne pas nous ressembler absolument. C’est grave et dangereux.

Alors, pour toi, le théâtre est aussi un art qui questionne nos attitudes dans l’état de notre société ? Le plus grave dans notre société, c’est cette manière de réagir vite et de manière épidermique à un souci, une question. Il faut réagir tout de suite. Là où j’aimerais que l’on puisse mettre les choses à plats, réfléchir… On ne peut pas. Il faut très vite trouver une solution. S’il y a un problème, il y a un responsable, voire un coupable à trouver tout de suite. Et le théâtre a cette lenteur de réflexion. Ici, on parle de la Shoah, et je pense vraiment que le théâtre permet d’avoir une vision poétique des choses, qui met un matelas entre l’horreur et notre raison. On n’est pas dans la pornographie. Je veux dire que quand on regarde les images d’Auschwitz, bien qu’il faille les voir, me coupent ma faculté de réfléchir. Je suis tellement bouleversée, je suis dans l’émotionnel, je ne suis plus en contact vraiment avec ma raison. Alors qu’avec un spectacle comme celui-ci, je pense que l’on est dans l’émotion, mais on n’a aucune marge devant soi qui nous empêche de réfléchir. On est devant une image symbolique qui, forcément, nous met en relation avec notre pensée. On est obligé d’être actif. Dans la scénographie […], on voit des bâtons : tout le monde y voit ce qu’il veut, mais peu de gens sortent en disant « j’ai vu plein de bâtons » (rit).

Et, pour terminer, as-tu d’autres projets à réaliser dans un avenir proche ? Avec mes étudiants en dernière année de master, qui préparent leur examen de fin d’études, on va monter ensemble Le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Et comme le Conservatoire est aussi, et je dirais d’abord un conservatoire de musique, on va travailler avec elle. […] Il n’y aura donc pas seulement des comédiens, mais aussi des chanteurs, des musiciens, un chef d’orchestre, en collaboration avec la Cambre, qui s’occupe de la scénographie, et nous sommes invités par le Théâtre [Royal] du Parc à jouer du 22 au 27 juin, pour présenter leur examen de sortie, là. […] Et moi, je fais une adaptation de ces noces en passant d’un art à l’autre. Et la narration est la même. Da Ponte, qui a fait l’adaptation, reste très très proche des noces de Beaumarchais, même s’il a gommé ce côté politique et social de l’auteur. Il n’existe plus guère chez Mozart, où on est plus sur l’émotion, l’histoire d’amour et la sensualité. […] Je veille à ce que le questionnement social soit bien mis en exergue avec les comédiens, pour passer à autre chose quand on passe à la musique. Et il y a autre chose qui me tient fort à cœur aussi dans ce que je fais, ce sont les ateliers d’improvisation que j’organise régulièrement en prison […] avec des détenues de Berkendael. Donc, dès que j’ai un petit peu de temps, […], je vais faire ces ateliers avec eux. Le thème de l’enfermement me touche beaucoup –il existe aussi dans Le Non de Klara-, enfermée dans sa propre histoire, à Auschwitz. L’être humain agit d’une certaine manière par rapport à l’enfermement, et je retrouve des comportements qui sont les mêmes ici et là.[…] Pour le moment, je suis comblée !

Jean-François Roland

 

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