Pascal Crochet

Je trouve qu’à travers votre mise en scène, vous avez réussi à mettre en relief les traits caractéristiques de l’écriture de Kafka de façon très singulière, aussi bien dans la scénographie que dans le jeu d’acteur. Comment se déroula le processus de transposition scénique ?

Kafka est un écrivain concret. Il s’agit d’un univers très matériel et très visuel. Il y a énormément d’images, ce qui est un paradoxe étant donné qu’il s’agit d’une œuvre très métaphysique. En fait, il y a des obsessions stylistiques chez Kafka, que nous avons essayé de transposer sur le plateau en code théâtral. En explorant ses œuvres on remarque que Kafka déploie un imaginaire non réaliste avec des personnages aux comportements singuliers et aux attitudes très concrètes. Tout cet imaginaire a donc permis aux acteurs d’improviser leur transposition scénique. Par exemple, nous avons travaillé sur des silhouettes penchées, trait physique que l’on retrouve beaucoup dans ses nouvelles et ses romans. Kafka évoque aussi un rapport singulier des personnages avec les objets, élément qui m’obsède d’ailleurs beaucoup. L’écriture de Kafka recèle donc de plein de propositions pour les acteurs. C’est un bonheur d’ensuite passer au plateau !

Votre mise en scène met en avant certaines thématiques récurrentes dans l’œuvre de Kafka comme le culte du secret et de la rumeur et le regard de l’Autre. Néanmoins, d’autres dimensions sont mises de côté, notamment l’inquiétude métaphysique d’être-au-monde, élément essentiel d’une autre adaptation du procès de Kafka réalisée par Krzysztof Warlikowski dans son spectacle La fin. On ne retrouve pas non plus le mouvement de cette éternelle quête sans objet qui guide les personnages. Pourquoi avoir gommé cette partie non négligeable de son œuvre ?

En fait il y a énormément de thématiques dans Kafka. Et nous n’avons pas travaillé les moteurs que vous évoquez. C’est évidemment lié au fait que nous n’avons travailler sur aucune œuvre en particulier, que ce soit Le château ou Le procès. Fatalement, nous aurions alors été plus amené à travailler la thématique du cheminement. Donc des choix s’opèrent. Quant à la dimension angoissante, je trouve qu’il y a souvent un malentendu à propos de Kafka. En effet, on l’aborde souvent dans son versant inquiétant. Alors que je trouve qu’il y a une dimension cocasse, comique et dérisoire, toujours sous-jacente dans ses écrits. C’est vrai que je n’avais pas trop envie d’insister sur cette dimension cauchemardesque parce que ce n’est pas l’élément qui m’a le plus touché. Kafka est un homme qui a beaucoup souffert, et je trouve que son œuvre constitue une belle réponse à la souffrance. On retrouve d’ailleurs plusieurs textes qui traitent de ce sujet dans le spectacle. Mais il s’agit avant tout d’une œuvre prodigieusement inventive et originale, pas du tout d’une œuvre dépressive. Et je dois bien avoué n’avoir pas tant éprouvé d’angoisse en le relisant, tant est présente cette dérision caractéristique. Dans Le château par exemple, il y a toujours un élément cocasse qui vient mettre à mal ce qui pourrait être un pur cauchemar.

Oui mais les romans se terminent souvent de façon plutôt sombre ?

Lorsque le héros meurt par exemple, sa mort est expédiée en deux lignes. C’est terrible, bien sûr. Mais c’est plutôt la préparation de la mise à mort qui m’intéresse. Durant cette séquence, on assiste à une série d’évènements assez folkloriques et invraisemblables. Je dois cependant dire que la dimension cauchemardesque, malgré quelques images inquiétantes reprises dans le spectacle, n’est pas ce sur quoi nous avons le plus travaillé.

Un autre aspect de la mise en scène doit être relevé : le magnifique travail sur la scénographie. On peut y reconnaître le caractère labyrinthique de l’écriture de Kafka mais aussi la place déterminante du seuil comme lieu d’attente où prend place l’imprévisible le plus étrange. On peut voir dans votre mise en scène l’évocation de toute une galerie de personnages curieux qui semblent se retrouver prisonniers dans les dédales de son œuvre. J’ai cependant regretté l’absence énigmatique de la figure de K, qui n’est pas du tout centrale dans votre spectacle.

On aurait pu se concentrer sur ce personnage de K. - ce personnage est en réalité Kafka lui-même. C’est donc une œuvre totalement autobiographique. Son génie se situe sans doute dans sa capacité à convertir ce qui lui arrive dans son intimité quotidienne en fiction universelle. Dans la mise en scène, deux acteurs figurent Kafka. A un moment donné, l’un d’entre eux devient K. Mais la figure de l’écrivain est toujours omniprésente. D’où l’importance des textes qui traitent du rapport de Kafka à son travail.

Comment avez-vous sélectionné les textes que vous reprenez dans Continent Kafka ?

Nous avons sélectionné les textes à la lecture, avec les acteurs. Il y avait énormément de matériaux formidables. Il y eut bien sûr des coups de cœur. Certains textes très intéressants furent par contre mis de côté car il était trop difficile de leur trouver une transposition sur scène.

La plupart du temps les acteurs disent le texte directement issu des romans de Kafka. Pourquoi avoir privilégié la forme narrative dans la dramaturgie ? On aurait en effet pu imaginer davantage jouer les scènes au lieu de les raconter.

L’endroit où je me trouve dans le travail aujourd’hui, c’est à la fois un théâtre d’images et à la fois un théâtre de texte. Je cherche avant tout à faire entendre la langue de Kafka, même s’il ne s’agit bien sûr que d’une traduction française. Je n’ai jamais pensé à jouer un texte comme Le procès, qui figure parmi les plus grandes œuvres de Kafka. Par exemple, l’histoire du gardien de la loi [ndlr : reprise dans le spectacle] y est contée dans le cadre d’une glose interminable entre deux personnages. Je trouvais ce texte magnifique, et j’ai juste voulu le partager au public. Par ailleurs, il y a déjà beaucoup de moments de jeu. Par exemple, des chaînes d’actions physiques qui entrecoupent des scènes de texte. Mais pour certaines parties du spectacle, la question était moins évidente. On s’est parfois posé la question de savoir s’ill était plus intéressant de jouer la chose que de la dire. C’est une très belle question. C’est vrai qu’il y a des choses dans les textes de Kafka qui se prêtent plus au jeu que d’autres. On a d’ailleurs opté pour cette éventualité dans une scène du début du spectacle qui est entièrement jouée.

Je trouve néanmoins qu’il est difficile pour quelqu’un qui n’a jamais lu Kafka de jouir complètement de ce spectacle qui, même s’il restitue de façon originale l’atmosphère de ses romans, pourrait sembler trop référentiel et donc hermétique pour un néophyte…Comment votre spectacle est reçu par le public plus jeune ou moins averti ? Ça se passe plutôt bien. Bien sûr, c’est un théâtre qui a une dimension poétique, qui ne cherche pas du tout à expliquer Kafka – dans ce cas, autant lire les romans qui sont bien plus géniaux… L’ambition artistique de ce spectacle se trouve ailleurs. C’est un peu comme les spectacles précédents sur Robert Walser [ndlr : Robert Walser : premiers et deuxièmes dialogues ; deux nominations au prix de la critique 2010 ; repris cette saison au Rideau]. C’est avant tout un dialogue avec Kafka, et non une restitution fidèle de son œuvre. Il s’agit plutôt d’une rencontre avec lui. Mais il n’y a aucune volonté d’hermétisme de ma part. Tout au long du travail, nous nous sommes posés la question de savoir si tout était suffisamment clair pour permettre au spectateur de se raconter une histoire. Évidemment, tout dépend du public. Certaines personnes n’arrivent pas à rentrer dans le spectacle et à comprendre de quoi il est question, ce qui peut arriver pour n’importe quelle mise en scène. Par ailleurs, certains jeunes qui sont venus voir la pièce et avec qui nous avons eu l’occasion de discuter furent incroyables lorsqu’ils nous racontèrent ce qu’ils avaient vu dans le spectacle, ce qu’ils s’étaient racontés. Ils avaient une lecture de la pièce tout à fait étonnante et évoquaient des choses à quoi nous n’avions pas pensé. Certaines images font voyager le spectateur dans des endroits dont nous n’avons parfois pas conscience. Ainsi, la réception du spectacle par le public nous échappe puisque sa signification est entièrement ouverte, même si je peux personnellement dire d’où vient chaque image et ce à quoi elle fait référence. Ainsi, par exemple, une jeune fille a vu dans le tableau final le corps de Jésus sur la croix, alors que nous n’y avions jamais pensé. J’ai trouvé ça incroyable car lorsque nous avons travaillé ensemble au plateau, j’ai dit à l’acteur d’exposer son corps de manière à évoquer l’Homme dans toute sa mortalité. On est donc ici installé dans un mode associatif et je pense que les images sont suffisamment ouvertes pour que le spectateur puisse se raconter une histoire. Et si cette histoire est différente de la nôtre, cela n’a pas d’importance. Bien au contraire.

La musique prend une place importante dans votre spectacle, justement dans sa capacité à faire voyager le spectateur. Comment vous y prenez-vous pour la création de la bande sonore ?

Je m’y prends longtemps à l’avance et j’écoute beaucoup de musiques différentes. Il n’y a aucune composition originale dans le spectacle. Il s’agit d’un mixage de différents morceaux. Je sélectionne en fonction de l’intérêt que cela pourrait avoir pour chaque partie du spectacle. Nous faisons ensuite des essais durant les répétitions. Parfois ça fonctionne de façon évidente, parfois ce n’est pas aussi intéressant qu’on l’aurait imaginé. Nous travaillons à deux, avec Raymond Delepierre, qui est un grand connaisseur de musique. Il mixe certains morceaux, réalise des superpositions, fait des propositions… C’est un vrai travail d’artisan, de bricoleur. Je trouve que l’utilisation de la musique est importante car elle n’est jamais explicative et constitue une véritable passerelle au niveau de l’émotion pour le spectateur.

Quels projets avez-vous pour l’année prochaine ?

Je mets en scène deux projets. Un premier texte de Thierry Lefèvre, Tarzan, un seul en scène. Puis un projet de mise en scène d’un texte de François Emmanuel, un écrivain belge de langue française. Sinon il y a un autre projet plus personnel et de plus grande envergure actuellement en chantier sur une thématique qui me tient particulièrement à cœur : l’expérience de la beauté.

Propos recueillis par Christophe Ménier

 

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