Odile Matthieu et Thierry De Coster

5000 spectateurs en 30 représentations, on peut dire que votre premier duo sur scène aura cartonné cet hiver ! Quelle est la genèse de vos SINCÈRES COMPLAISANCES ?

Odile : On s’est rencontré en faisant de l’impro avec Souffleurs aux Gradins. Cela nous amusait beaucoup parce que tous les 2 on aime bien faire des monstres. Chacun de nous avait déjà fait un seul en scène et on a voulu partager notre expérience. Autant il est gai de jouer le seul en scène, les moments avant et après sont sinistres. Avant tu es tout seul, tu pleures d’horreur et de peur dans ta loge et le stress monte beaucoup plus parce qu’il n’y a pas quelqu’un qui te fait “coucou, souris”. Et le pire encore c’est quand tu sors de scène : tu te retrouves dans ta loge et puis quoi ? Tu te regardes dans le miroir et tu te félicites toute seule ? Pour pallier ce côté sinistre, on s’est demandé si on ne ferait pas quelque chose à nous deux.

Thierry : Odile est très clairement l’actrice que j’ai le mieux sentie complètement dans le partage. J’ai eu de chouettes partenaires mais c’est la première fois que je rencontrais quelqu’un de très équilibré par rapport à ce que je proposais physiquement ou dans la diversité des personnages. C’est quelqu’un qui est AVEC. Je me suis dit qu’un duo avec elle pourrait bien fonctionner, alors qu’on se connaissait peu et qu’on est extrêmement différents l’air de rien, même si sur scène on a des similitudes. Dans la vie, on a des origines, une éducation, une histoire et une vie sociale vraiment différentes et cette complémentarité a vachement bien fonctionné.

Odile Matthieu et Thierry De Coster

Comment avez-vous écrit ce spectacle à deux mains ?

Odile : Au départ, on partait d’une envie de Thierry qui voulait écrire sur la mort de sa mère

Thierry : J’avais été très bouleversé par la mort de ma mère mais en quatre saisons j’avais tourné la page et j’étais très heureux et très serein. C’était un beau deuil. Et donc je n’ai plus eu envie de mettre cela en évidence, même si la mort est toujours présente dans le spectacle avec le personnage du fossoyeur, mais d’une manière beaucoup plus décalée, plus intéressante, plus ensoleillée. Vraisemblablement parce que dans la pièce c’est le personnage le plus positif. Finalement, on a eu envie de démolir le portrait idéal de la bourgeoisie qu’on retrouve dans nos mondes occidentaux. On est parti de nos propres expériences et comme on a fait beaucoup d’impro, on a commencé à se filmer en campant des personnages divers. Moi j’avais pensé d’abord à la rencontre de deux personnages : donc on a commencé par la parade nuptiale amoureuse… Cette parade de départ est celle qu’on a sur scène aujourd’hui. Nous sommes allés voir Mélanie Lalieu aux Riches Claires avec quelques petites choses filmées, 5 pages de texte, et après une heure de discussion, elle a senti qu’il y avait quelque chose - surtout en voyant ce qui se passait entre nous - elle nous a donné sa confiance … et une date !

Odile Matthieu et Thierry De Coster Odile : Après cela le processus d’écriture a pris une autre dimension parce que, au delà du portrait de société, on voulait raconter une histoire. On ne voulait pas n’avoir que des sketches épars. On a choisi l’histoire et puis très vite on a commencé à s’amuser parce qu’on a construit le spectacle par des témoignages, comme un documentaire.

Odile Matthieu et Thierry De CosterThierry : J’ai été producteur de films pendant 10 ans. 90% de mes productions c’était du doc et c’est vrai que notre écriture a été comme le montage d’un documentaire. On a campé nos personnages principaux et puis, comme il se passe quelque chose d’exceptionnel dans leur histoire, on a imaginé de faire réagir d’autres personnages.

Odile : Ce sont des témoins de l’histoire principale avec des points de vue très différents. On a évidemment balayé très large. Ensuite, parmi tous les personnages on a fait une sélection équilibrée d’hommes et de femmes et aussi des regards négatifs et positifs. Au bout de la première phase d’écriture, on s’est retrouvé avec 9 ou 10 histoires qui ne se mélangeaient pas, or chacun racontait la même histoire. Même s’il complétait avec des points de vue qui débordaient un peu c’étaient 9 histoires parallèles. Et puis on a fait le mix et là, ça a été magique

Chacun écrivait de son côté ?

Odile Matthieu et Thierry De Coster Thierry : En partie

Odile : Quand tu écris seul, tu rentres dans ta bulle et tu n’as pas ce ping-pong génial de la création à deux, où l’autre te fait : “ Ah non, ça je n’achète pas, c’est mauvais ”. Donc on est tout le temps d’accord, très humble, et très décomplexé de pouvoir dire à l’autre “ Ça je n’aime pas ” et c’est très gai quand l’autre fait “ Ah oui ça c’est terrible !”

Thierry : Ce qui était étonnant c’est l’acceptation qu’on a eue l’un envers l’autre. Il y a peut-être eu des moments où on n’a pas eu envie de jeter tout de suite, mais dans la majorité des cas quand l’un disait “Je ne crois pas à cela pour telle ou telle raison” l’autre faisait “D’accord, on vire”. On avait surchargé la brouette, il y avait pour 3 ½ heures de spectacle qu’il a fallu ramener à 1 ½. On avait fait une hiérarchie : *** on garde sans rien changer, **, ou 1 seule*. Je crois que la confiance en nous est déterminante pour avancer dans l’écriture. Et il y a eu ce tournant important lorsque nous avons été suivre à Paris le séminaire STORY de Robert McKee [1] C’est un cours magistral intensif qui dure 4 jours.

Odile Matthieu et Thierry De Coster Odile : Tu as une oreillette et tu écoutes tout le temps. C’est un cours théorique pour apprendre à raconter une histoire. C’est très tourné vers le cinéma, mais pour le théâtre ça marche aussi.

Thierry : C’est costaud. Il faut vraiment être en bonne forme pour être à l’écoute tout le temps. On pourrait dire qu’il suffit de lire son livre (STORY) parce qu’il le suit à la lettre, mais c’est faux, car au cours des 4 jours il fait des mises en évidence, des parallélismes. Il y a eu un moment au milieu du séminaire où il a dit : “ Il y a évidemment une chose que je pourrais vous conseiller de faire, mais vous n’en avez certainement pas le temps, c’est de faire 10 ans d’improvisation théâtrale, parce que si vous avez ce bagage-là, vous avez une connaissance intrinsèque du rythme interne d’une scène. Comment on construit une scène pour qu’elle ait un rythme, une densité qui fonctionne !” à ce moment-là on a eu envie de crier : “ C’est nous ! c’est nous !”

Odile : On se donnait des petits coups de coude, car à côté de cela il y avait pas mal de trucs qu’on n’avait pas faits et là, on avait 10/10.

Thierry : Ça donne une grande confiance. Au-delà de ce qu’on y a appris, nous sommes sortis de ce cours en nous disant “ Faisons-nous confiance : Nous allons raconter NOTRE HISTOIRE, mais on va tenir compte de ce qu’il nous a appris.”

Odile : Pour la structure dramatique, si tu as des nœuds c’est génial, mais si, tu veux écrire un scénario et que tu le prends à la lettre, c’est comme Lavendier [2] , tu n’arriveras à rien Tu dois arriver là-bas déjà avec ton squelette parce qu’il n’y a pas UNE manière d’écrire, chacun a la sienne

Thierry : McKee le dit explicitement : « Ce sont des règles mais vous pouvez les transgresser ». Ce qui est intéressant alors est de savoir pourquoi ! Et en effet je suis assez surpris de la justesse de ses théories. Nous en avons appliqué beaucoup. Par exemple nous avons essayé d’avoir une belle alternance entre les moments positifs et négatifs, les moments de drame et de comédie ; ça permet de densifier l’émotion de l’histoire. Il disait que les personnages de comédie ont des obsessions. Dans Sincères Complaisances, Marc a le vertige et en même temps, c’est un fil conducteur sous-jacent de l’histoire qui est fort et en plus métaphorique. On a aussi appliqué les pay-in pay-off.

Odile : On ne met pas quelque chose par hasard, rien n’est gratuit.

Thierry : Parlant du mariage de sa fille, la mère dit : “ Qu’est-ce qu’on a ri, on a ri, on a ri !” et beaucoup plus tard pour un enterrement : “ Qu’est-ce qu’on a pleuré, on a pleuré, on a pleuré !” C’est une jouissance d’écriture et d’écoute. Après il a fallu nettoyer, bannir les gags, les jeux de mots faciles, les private jokes, bref nos vieux réflexes d’impro.

Odile : On s’est fait un week-end à la mer. On avait un mur tapissé de post it pour toutes nos scènes et puis on a remis à Vincent – notre metteur en scène – une version de 3 heures. La magie de Vincent est d’avoir mis certaines choses en évidence et de cadrer nos monstres avec de la poésie, de la douceur et de l’humanité Sans lui on aurait fait quelque chose de trash beaucoup plus difficile à avaler

L’idée du bas rouge pour identifier vos personnages est magnifique

Thierry : En effet son idée était géniale, et il a fallu bosser dur car cela nous demandait pas mal de concentration. Cette manipulation pendant le temps de bascule, alors que tu penses à ton texte, au début cela nous a paru insurmontable mais après c’est devenu automatique bien sûr.

Odile : Ce qui fait la force de ce spectacle c’est l’alternance des scènes. On a dit qu’on voulait faire quelque chose ensemble, mais dans ce spectacle il y a peu de scènes où l’on joue ensemble.

J’ai été surprise de voir que vous aviez confié mise en scène et lumières à – en quelque sorte – des néophytes en la matière.

Thierry : En fait, c’est moi qui ai constitué l’équipe. Pour Vincent Raoult c’était déterminant. Je l’avais déjà adoré dans « Badineries » et puis j’ai eu l’occasion de bosser avec lui sur War Boil 9 – Une Histoire Futuriste et Déjantée – un feuilleton théâtral écrit par Benoît Verhaert qui s’est joué au Cercle. Il avait ce côté humain et ce qui me plaisait au niveau artistique c’est la poésie évidente qu’il dégage et tout ce qu’il arrive à réaliser avec très peu de choses. Moi je sortais d’un spectacle avec un décor et des complications techniques à ne savoir qu’en faire : impossible à tourner ! Donc j’ai dit à Vincent que je voulais que tout rentre dans une bagnole ! Et le fait qu’il n’ait jamais mis en scène était intéressant aussi. Il n’a pas débarqué comme certains qui “jouent” au metteur en scène (rires) : “ je sais, je vois, je comprends ce que tu veux dire… ” Vincent c’est un humain et pendant la première semaine il a été à l’écoute et il ne disait pas grand chose. Il apprenait à nous découvrir et nous, on était en demande de ce qu’il pouvait nous apporter en tant que comédien.

Odile : Il proposait des trucs et il était très étonné que Thierry et moi on faisait : OK OK (rires) En impro tu as tellement l’habitude. On te dit n’importe quoi et tu fais OK on y va ! pour faire avancer l’histoire.

Thierry : Du coup il a été fragile au début… C’était touchant et intéressant parce que c’était vrai et sincère. Et après cette phase d’écoute et de doutes, tout s’est mis à bouillonner, les choses se sont mises en place et la ligne droite a été fantastique.

Odile : Oh oui, ça… il nous a gonflé à bloc !

Thierry : A 10 jours de la 1ère, on avait déjà cadré notre filage, on était à l’aise avec notre texte…

Odile : Ce qui dans une création est rare …

Thierry : Donc pendant 10 jours Vincent a pu faire de la direction d’acteurs. Fantastique ! Tu es sculpté, modelé. Moi je n’avais jamais connu ça, je te jure.

Odile : Surtout avec des bêtes de cirque comme Thierry et moi, qui avons l’habitude d’aller à l’efficacité. Il nous a calmés. Là tu peux faire ton monstre, mais là non, tu es un personnage humain.

Thierry : Quant à Alain Marcoen [3], c’est un coup du hasard, parce que j’avais d’abord pensé à Rémon Fromont avec qui j’avais fait plusieurs films et qui avait fait mon seul en scène, mais il n’était pas libre. D’ailleurs Alain non plus n’était pas libre, mais il avait vraiment envie d’accepter car il n’avait jamais fait cela, alors en une semaine il s’est arrangé pour déplacer son planning et rentrer avec nous dans l’aventure.

Odile : Comme on n’a pratiquement pas de décor, très peu de costumes, la lumière et la bande-son – c’est très important – c’est notre décor ! Et les Riches Claires se sont tiré les cheveux parce qu’on ne s’en est pas privé. On avait un grand Monsieur Lumières, on n’a pas fait « un peu de lumières » on a fait de bonnes lumières.

Thierry : On avait aussi envie d’une bande son très cinéma, une déclinaison d’un thème de base qui est la chanson Merci la Vie et après cela beaucoup de sons seuls pour qu’on ait des moments de scène de cinéma. On a eu beaucoup de chance avec Pierre Ducaju qui, d’habitude travaille pour la pub et qui, ici, pouvait s’éclater librement avec une véritable création.

Odile : Oui, on a été entouré que par des gens bien, capables, gentils.

Thierry : Plutôt que d’avoir des gens connus qui ont un beau carnet d’adresses et qui arrivent avec toutes leurs qualités mais aussi avec leur déformation professionnelle, nous avons voulu faire confiance à des gens de métier mais néophytes en cette matière. Et comme pour eux c’était une première, ils nous ont tous apporté des choses magnifiques. Pierre par exemple nous a fait de belles surprises alors qu’il y avait très peu de budget au départ parce qu’on n’était pas sûr que ça marcherait : il a d’abord fait des maquettages au synthé et puis sans nous demander quoi que ce soit, 2 jours avant on le voit débarquer avec une bande musicale avec de vrais musiciens. Alors quand tu entends l’air de l’été indien avec une vraie trompette c’est un petit plus qui pousse l’émotion. On n’a jamais eu l’impression d’être dans quelque chose de « cheap » quand ils nous ont emballés dans nos costumes, mis de la musique et de belles lumières

Odile : Les Sincères Complaisances c’est devenu une aventure humaine et artistique magnifique et nous espérons pouvoir la présenter encore très souvent

Thierry : J’aimerais encore souligner ici l’apport des Riches Claires et le plaisir qu’on a eu à collaborer avec eux. Ils ont été vraiment fantastiques.

Odile : C’est un endroit de rêve. Vincent qui a l’habitude de tourner nous disait qu’il n’a jamais ou rarement vu un tel accueil. On avait l’impression d’être portés. Du coup comme on a eu du succès, il nous ont commandé un nouveau spectacle avec la même équipe de base pour fin 2008. Et là on va essayer de jouer plus ensemble.

On se réjouit d’avance de vous suivre comme duo, mais toi, Odile, voudrais-tu nous dire quelques mots de ton seule en scène « Rude Journée » que tu reprends bientôt ?

Odile Matthieu et Thierry De Coster Odile : Je suis en train de retravailler ce one woman show écrit et joué il y a 2 ans à la Toison d’Or parce que je reprends ce spectacle pour une semaine au Magic Land Théâtre dans le cadre d’un mini festival de seuls en scène. C’est un peu autobiographique : la vie d’une comédienne frustrée et d’une mère de famille débordée (rires) Donc je pars dans mes propres travers ! (rires)

Ça va être de nouveau sinistre pour toi avant et après le spectacle ?

Odile : C’est sûr que ce sera dur après un tel partage avec Thierry, mais je tiens bon la rampe. Pour un seul en scène, c’est toi qui tire la péniche tout seul, même si dans cette aventure-ci Esther Aflalo et Sophie Landresse sont venues m’aider, mais ce n’est pas la même chose. La démarche n’est pas la même. Et je me réjouis d’avance du nouveau projet d’écriture que nous avons Thierry et moi pour 2008.

On l’attend avec impatience ! Merci pour l’interview très instructive.

Interview 11/2/2007 : Nadine Pochez

Odile jouera son seul en scène : Rude journée au Magic Land Théâtre du 13 au 17 mars 2007

Prochaines dates déjà fixées pour Les Sincères Complaisances :

10 mai 2007 : CC Woluwé (soirée Continuing Care) 15-18 mai 2007 : Bouche-à-Oreille (Bruxelles) 19 mai 2007 : Festival du Rire de Rochefort 14 juin 2007 : Festival de « Morges Sourire » en Suisse (sélection des frères Taloche) 21-22 août 2007 : Festival de Spa 7>22 décembre 2007 : Les Riches Claires (Bruxelles)

[1] Robert McKee est scénariste, consultant en écriture et professeur de dramaturgie, il a enseigné notamment à HARVARD, YALE, UCLA, USC ; il est considéré comme le meilleur professeur de dramaturgie dans le monde, sa formation STORY a fait plusieurs fois le tour de la planète. Les anciens élèves de Robert McKee ont obtenu 17 Academy Awards, 105 Emmy Awards, 19 Writer’s Guild of America Awards, 16 Director’s Guild of America Awards.

[2] La Dramaturgie – Yves Lavendier Ed.Le Clown et l’enfant

[3] Alain Marcoen est réalisateur. Il est aussi le directeur de la photographie des films des frères Dardenne.

 

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