Sue Blackwell

La reprise de "Voici Electre !" au Poème 2 est l’occasion de rencontrer Sue Blackwell qui signe ici une mise en scène en coups de pinceaux sur un portrait d’une Electre, adolescente fragile et matricide déterminée. Jouant des contrastes et des conflits intérieurs, le spectacle nous aspire, sous l’emprise d’un décor sonore poignant, dans les méandres de la conscience tourmentée d’une enfant révoltée, bercée par la litanie de la vengeance. La noire Electre sous son voile d’innocence, murée à jamais dans une douleur incurable, tourmentée par les chuchotements de sa conscience, nous tient en haleine sur les respirations nuancées de six auteurs judicieusement mis en écho.

Vous travaillez exclusivement pour le théâtre Poème, c’est un choix ?

C’est plutôt un intérêt pour les textes belges. A mes débuts ici, le théâtre travaillait beaucoup sur les auteurs belges, pas seulement de théâtre et je trouvais ça sympathique, toute anglaise que je suis, intéressant comme approche et tout à fait spécifique. En plus, j’aimais bien que ce soit un petit théâtre parce que je n’aime pas les grandes salles. Dans un espace réduit, il y a un contact autre entre le public et les comédiens. C’est pour ces deux raisons qu’au départ j’ai eu envie de venir travailler ici.

Avant, vous travailliez en Angleterre ?

Non, je n’ai jamais travaillé en Angleterre mais je suis venue au théâtre assez tard. Je suis retournée à l’université pour des études théâtrales après avoir beaucoup travaillé dans les milieux du théâtre semi-professionnel anglophones à Bruxelles. C’est à la suite de mes études à l’UCL au centre d’études théâtrales que je me suis vraiment intéressée au théâtre de langue française à Bruxelles.

Et la rencontre avec le théâtre Poème ?

Eh bien, ça s’est fait naturellement. Mes études terminées, j’ai commencé par faire un choix d’endroits pour effectuer mes stages, j’ai demandé à travailler ici … On m’a demandé de rester. C’est assez linéaire.

Vous travaillez beaucoup sur les adaptations de texte...

Oui, j’aime beaucoup. C’est une des spécificités de ce théâtre-ci, de ne pas travailler uniquement sur du théâtre mais plutôt sur des textes qui ne sont nécessairement destinés à être joués mais lus. Il y a un travail intéressant qui se fait sur l’oralité. Tout texte peut être lus, dits et entendus, sa mise en espace y ajoute une dimension. J’ai aussi monté du vrai théâtre, de vraies pièces et j’aime cela aussi.

Vous avez monté aussi un texte qui n’était pas théâtral mais un vrai texte d’auteur, je pense à Pierre Mertens.

C’était un beau spectacle. Il a bien plu. C’est un très bon exemple. Il s’agissait d’un chapitre d’un livre de Mertens, "Les Eblouissements", qu’il m’a donné tel quel. J’ai pu couper dedans, pas changer, je ne change jamais un mot cela va de soi mais j’ai pu couper à ma guise et Pierre Mertens regardait si cela lui plaisait. Une ou deux fois, j’ai même changé l’ordre de certains passages. C’est un bon exemple d’un texte qui n’est pas écrit pour le théâtre mais de manière dialoguée, ce qui a permis qu’il passe au théâtre.

Avez-vous parfois envie de monter d’autres types de spectacles ?

Je l’ai fait. J’ai monté de vraies pièces de théâtre. Cela dépend du texte. La mission de ce théâtre-ci est différente. J’ai monté une pièce de Jacques De Decker, "Jeu d’intérieur" à l’XL théâtre mais c’était une en coproduction quand même. Et là, c’était un texte écrit pour le théâtre. Cela m’amuserait de monter une comédie musicale. Je ne suis pas du tout fermée à d’autres types de spectacles. Dans ce cas-ci, il y avait une volonté de monter un texte sur un personnage, un mythe, plutôt une femme et c’est avec l’aide de Bogaert qu’on a abouti à l’idée d’un spectacle sur Electre mais chacun peut faire des propositions. Cela ne vient pas d’en haut, c’est toujours une collaboration.

Vous vous occupez uniquement de la mise en scène ou vous participez au montage ?

Si, dans le cas de Mertens par exemple, j’ai fait un choix de textes à l’intérieur de son texte. Dans ce cas-ci, j’ai travaillé avec Cécile Bogaert qui a une énorme connaissance du théâtre tant grec ancien que français plus contemporain et elle a réalisé un premier choix de textes. Je les ai articulés de manière à les rendre théâtraux.

Dans le projet de Voici Electre !, on parle d’aller vers la vérité d’Electre, quelle est cette vérité ?

Tout mythe est constitué de variations, c’est bien connu un mythe n’est pas uniforme, monolithique. Beaucoup ont travaillé dessus à des époques différentes. Ce qui était important dans ce projet-ci, c’était d’essayer de cerner Electre sous tous ses aspects, et donc de donner d’Electre un portrait à facettes. Un peu comme la vérité... La vérité n’est jamais unique. Ce qui est intéressant, c’est de voir ces différents éclairages d’Electre pour essayer de dégager un personnage. En fait, j’en ai fait un autre personnage (à ma petite mesure à moi !), puisque j’ai pris des interprétations différentes pour en donner une nouvelle encore. C’est donc une vérité comme une autre mais c’est surtout l’idée de travailler sur les différentes perceptions de ce personnage. Est-elle un être mauvais ou bon ? Surtout, est-ce quelqu’un de bien, de vrai, déjà ça c’est une grosse question à laquelle on ne répond pas tout à fait car c’est au spectateur de se décider.

Ce travail sur les personnages, comment le vivez-vous, qu’est-ce que cela apporte ?

J’adore ce travail de gestation avant la mise en scène. Une mise en scène, cela représente des mois de travail, de maturation. Ce travail de recherche sur le texte, cela me plait énormément, je suis quelqu’un de littéraire au départ. Quand il faut créer, à partir de textes qui sont très à plat, un travail fini, sur un plateau, une machine théâtrale, c’est très important. J’aime donc beaucoup la préparation avant le travail à proprement parler. Et comme c’est le cas ici, je commence à travailler sur un texte auquel j’ai moi-même collaboré, je suis donc déjà familière du texte, je le connais et je sais comment il peut fonctionner avant de travailler avec les comédiens.

Le choix des comédiens justement, comment cela se décide-t-il ?

Dans ce cas particulier, il y a trois comédiens dans le spectacle. Deux d’entre eux sont des comédiens maison du théâtre Poème 2, Fabienne Crommelynck et Frank Dacquin. C’est extrêmement rare à Bruxelles, je crois que c’est le seul théâtre francophone qui a des comédiens qui sont attachés à la maison donc ceux-là se sont imposés d’office. Et c’est pour moi un grand bonheur car j’ai travaillé avec eux plusieurs fois. Je connais leur talent. Par contre, la jeune comédienne qui joue Electre, Consolate Sipérius, c’est vraiment une découverte de la directrice de ce théâtre qui est Dolorès Oscari et qui l’a dénichée au Conservatoire de Mons où elle-même, Dolorès Oscari, enseigne. C’est elle qui l’a proposée. On a fait des essais et j’étais enchantée de travailler avec elle.

La direction d’acteur, c’est un métier appris ou une découverte à chaque fois, comment l’abordez-vous ?

On dirige l’acteur selon l’acteur déjà. Car un acteur n’est pas un autre. Cette Electre-ci n’est pas une création mais une reprise puisque j’avais créé le spectacle il y a deux ans avec une autre Electre, partie vivre en France depuis. Il fallait donc trouver une autre comédienne. J’ai mon idée, j’ai bien sûr ma perception, ma conception du spectacle mais c’est beaucoup une affaire de personnalité, je travaille beaucoup avec la personnalité d’autant plus que ce ne sont pas des textes écrits pour le théâtre, ce sont des textes beaucoup plus ouverts. On ne dit pas : elle doit éternuer à tel moment et sortir à tel autre et rire à un troisième. C’est l’occasion de travailler vraiment avec la personnalité de chacun. Et donc cette Electre n’est pas du tout la même que celle d’il y a deux ans. La direction d’acteur… Bien sûr, il y a des choses qu’on apprend pendant ses études, on prend au fil de l’expérience, mais ce sont aussi des choses qui se font dans des relations très interpersonnelles.

Pour la mise en scène, il y a un regard extérieur, un choix plutôt brechtien...

Oui mais c’est un choix qui s’est imposé, pas par volonté d’être brechtien, mais c’est vrai qu’il y a une véritable distanciation qui fonctionne. C’est aussi parce que je n’aime pas trop le théâtre qui fait semblant. Je préfère un théâtre plus vrai que factice et effectivement, le comédien masculin, Frank Dacquin, joue le rôle de l’avocat mais aussi celui du chœur antique. Il passe un peu de l’un à l’autre pour lier les différents auteurs des six extraits qu’on a travaillé (les trois tragiques et les trois français contemporains). Cécile Bogaert a trouvé un texte de Maurice Garçon, un avocat et historien du milieu du XXème siècle, "Les plaidoyers chimériques". Dans ce livre, il prend, tel un avocat, la défense de différents personnages de la littérature qui sont condamnés dans l’idée commune des gens. Il a donc choisi Jean Sorel, Electre et d’autres. Et il y a un passage absolument magnifique où il prend la défense chimérique, puisque dans ce cas on n’a pas affaire à un être humain, d’Electre, et où il dit finalement pourquoi il ne faut pas la condamner. Cela joue comme fil conducteur pour le spectateur et Frank Dacquin entre et sort de ce personnage d’avocat pour devenir le chœur antique ou à d’autres moments, le narrateur, le conteur. Il a ce rôle multiforme, il glisse de l’un à l’autre mais tout cela est fluide. C’est ce qui suscite la réflexion parce qu’il ne faut pas oublier qu’elle est matricide malgré tout. D’où toute la question de la vengeance, de la justice. Peut-on se venger quand la justice des hommes n’a pas été rendue, peut-on prendre la justice dans ses mains ? C’est le thème du spectacle. On ne donne que de pistes, chaque spectateur a son point de vue.

Que diriez-vous à ceux qui viennent voir Electre ?

Je les encourage à venir car cela permet une découverte des tragiques sous un jour contemporain. Les préoccupations d’alors sont actuelles… Et concernent tout le monde, les rapports familiaux, la malédiction intergénérationnelle sont de questions pour tous les publics. C’est un spectacle qui prend aux tripes, qui fait réfléchir et fait vivre. En plus, les lumières sont très belles, elles ne sont pas de moi. Le choix des musiques aussi. C’est un spectacle dont on sort en ne l’oubliant pas. Les gens qui l’on vu m’ont dit que le lendemain, le surlendemain, ils étaient encore sous le coup de l’émotion. Je pense que si on parvient à créer un peu d’émotion, le tour est joué. J’ai vu les spectateurs à la première, ils étaient sciés, c’était presque trop. Mais le personnage l’Electre ne peut que parler aux gens, le rapport entre la mère et la fille est un rapport de deuil impossible, extrêmement fort. Mais c’est rendu dans une très grande simplicité, proche du public. Cela touche.

Le décor, comment l’avez-vous conçu ?

Les décors ont été réalisés par une plasticienne Niki Kokkinos qui est Grecque mais vit ici. Je connaissais son travail, c’est moi qui le lui ai commandé.

Le noir et blanc, encore, vous aimez les contrastes ?

Oui, j’aime les contrastes mais ici, les panneaux ne sont pas blancs dans le spectacle. Ils sont parfois transparents, parfois opaques. Ils prennent la lumière. Il y a les grillages peints. Ils sont par moments argentés, dorés. Ils représentent les falaises, le château qui a été bâti par les cyclopes. Tout cela est gris, virant vers l’argenté et puis, ils deviennent plutôt dorés, rouges et on est alors à l’intérieur du palais. La mère et la fille apparaissent derrière, en transparence, les costumes disparaissent et on en voit plus que les visages comme dans un portrait de Vermeer. L’ensemble vit très fort. L’échelle, les colonnes... Dans le théâtre antique, la scène représentait la place publique ou l’extérieur du palais. Quand Electre fait tuer sa mère, cela se passe en off car l’action était toujours relatée. On ne montrait jamais le meurtre. C’est spécifique de la tragédie grecque.

Dans quelle mesure le décor est-il préoccupant ?

Il l’est énormément. Quand je commence à travailler avec les comédiens, le décor est prêt dans ma tête. J’ai travaillé avec des scénographes mais souvent, j’ai dû penser, imaginer l’espace. C’est indispensable car dans ce genre de spectacle, c’est toujours un espace relativement mental sur lequel le texte doit se projeter. Si l’espace scénique est mal conçu, c’est fini, je ne peux pas construire un spectacle dans un mauvais espace. C’est mon expérience en tous cas. La conception du décor suscite donc une grande réflexion. Si on se trompe de décor, c’est impossible. C’est une préoccupation qui se situe en amont. D’abord la réflexion sur le texte, ensuite il y a l’imagination de l’espace puis la bande sonore.

La bande sonore joue ici un rôle particulier...

Elle, au contraire, elle vient très tard. J’attends de voir comment le spectacle évolue, comment les comédiens évoluent et je cherche alors un soutien sonore. J’écoute beaucoup de musiques. Pour le spectacle de Mertens, comme il a une connaissance de musicologue, c’est lui qui m’indiquait les musiques qu’il aimait. Mais en général, je fais mes propres choix. Je consacre beaucoup de temps à écouter de la musique et à un certain moment, je sais ce que je cherche. Ici le choix s’est très clairement imposé dans ma tête. J’ai opté ici entre autres pour du Meredith Monk. Je cherchais des sons longs, continus et puis de la musique faite avec la gorge. Cela me paraissait juste pour les propos.

Cela crée un effet insolite...

C’est très insolite mais en plus, cela soutient et cela apporte une émotion.

Une question traditionnelle : avez-vous des projets, des envies de création ?

Il y a certaines choses sur lesquelles j’ai envie de travailler, qui sont en gestation mais je n’ai pas encore envie d’en parler. Comme je suis anglaise, il y a dans le jeune théâtre britannique des pièces que je voudrais traduire et mettre en scène en français. Je pense qu’on traduit mieux qu’un traducteur littéraire si on est dans le métier de la scène. Il s’agit d’un autre langage. Ce serait un aboutissement. Je n’ai aucune velléité d’écrire moi-même des textes mais ce serait un tout, la participation à l’ensemble du processus. J’ai déjà mis en scène un texte de Varnalis, un grec contemporain qui était traduit par un ami que j’aidais pour le français. J’avais adoré car ce que j’aime surtout c’est la langue. Mais j’ai encore plus envie de retravailler sur un auteur belge. J’ai quelques idées. J’ai plusieurs fois collaboré avec Pierre Mertens, d’autres aussi, Vincent Magos... Je voudrais retravailler avec des auteurs vivants. Je trouve intéressant de pouvoir partager, poser des questions à l’auteur sur ses intentions. J’ai des noms en tête… Encore une fois, pas des textes écrits pour le théâtre. Pierre Mertens, par exemple.

A suivre...

Palmina Di Meo

 

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