Rencontre autour de "Save The Date"

Clémentine Colpin et Pauline Desmarets partagent la genèse de « Save the date », spectacle repris au Marni jusqu’au 30 mars.

« SAVE THE DATE est une enquête sur la tendresse contre la pornographie, sur notre besoin désespéré d’affection, un questionnement sur la solitude, l’union, l’amour et la réussite ». Clémentine Colpin

« Save the date » est né de la confrontation de deux textes opposés. Peux-tu retracer la genèse du spectacle ?

Clémentine Colpin : Ὰ l’origine du projet « Save the date », il y a la découverte du philosophe Philippe Muray, essayiste français décédé il y a une dizaine d’année. Il a beaucoup écrit sur l’empire du bien, une façon de décrire la société actuelle comme un endroit où il n’y a de place que pour des valeurs positives, de performances, de réussite, de fêtes. Car il parle beaucoup du rapport à la fête, de la musique techno, de la musique qui mène à la transe et il déplore l’absence de valeurs négatives, d’échecs, de dépressions. Pour lui, l’empire du bien est apparu en 1991. Or, je suis née en 1991 comme c’est le cas de pas mal de membres de ce projet. Au moment où je découvre Philippe Muray, je me sens dans une impasse et je retrouve le même questionnement chez les gens de ma génération, un sentiment d’épuisement aussi intense que celui que l’on attribuait il y a quelques années à des personnes de 40/50 ans, sentiment se sentir épuisé par les impératifs que la société véhicule. Or moi, je me sentais enfoncée dedans alors que j’avais 22 ans à l’époque. Je pouvais constater que je n’étais pas la seule à me sentir épuisée par tout ce que l’on attend d’un individu, se montrer brillant, créatif, être présent sur les réseaux sociaux, se projeter dans une positivité de l’existence. J’ai eu envie de parler de cela. En m’appuyant sur Philippe Muray, et aussi parce que je relisais « Ivanov » de Tchekhov qui représente l’inverse, la mélancolie de l’être raté par excellence, celui qui n’arrive à rien et qui avoue être inadéquat, qui s’est fait casser par la vie alors qu’il a trop voulu, trop désiré... Je décide de mettre en rapport ce personnage d’Ivanov et le concept de « L’Empire du bien » de Pierre Muray pour m’éloigner aussi bien de l’un que de l’autre et en faire un projet propre. C’est alors que je convoque les membres de l’équipe, tous des comédiens belges, et le groupe de musique AsideB. Ensemble, on s’attèle à concevoir un projet.

Il y est question de relation amoureuse, de couple et de mariage...

C.C. : La question de la relation amoureuse, du couple, est entrée dans le projet grâce aux discussions avec les membres de l’équipe. On a axé la relation amoureuse à l’intérieur de cet empire du bien telle qu’appréhendée par les personnes de notre génération. Comment des gens de 20/25 ans ou 30 ans vivent le couple quand on attend d’eux qu’ils soient tout le temps dans la performance.

Le projet repose sur 4 comédiens et un petit orchestre, tous constamment présents sur scène. On peut parler de création collective ou bien les acteurs disposaient-ils d’un texte fini ?

C.C. : On peut parler de création collective… plutôt d’une écriture de plateau. J’apportais des bases écrites claires sur Tchekhov et sur Philippe Muray. Mais c’est dans le travail avec les comédiens et les musiciens - qui ont participés à toutes les répétitions, c’est en tenant compte des propositions des acteurs et par des d’aller-retour les participants et moi-même que le projet s’est concrétisé autour des points de vue de chacun, aussi parce qu’il était important de ne pas se cantonner à une seule vision qui aurait été la mienne. On a donc beaucoup travaillé sur base d’impros mais aussi à partir des textes écrits que j’amenais.

La bande sonore est importante dans le spectacle. Elle est omniprésente. A-t-elle une fonction narrative ?

C.C. : La bande son fait partie du spectacle et les musiciens l’ont créée en fonction de ce que je demandais aux acteurs, parfois sur le moment, soit ils amenaient des choses qu’ils avaient composées. Et nous, nous répondions. On ne voulait pas d’une musique d’accompagnement, ni d’une musique d’enrobage. La musique est un cinquième acteur dans le projet. Elle est en opposition, en contradiction, donne des points de vue, écrase ou au contraire polarise mais on ne peut imaginer de jouer sans les musiciens sur le plateau. C’est un partenaire de jeu direct.

Ce qu’il faut souligner dans le travail des musiciens, c’est qu’ils composent à partir de tout ce qu’on ne voudrait pas en musique, à partir de bugs, de delay, de décalages, de tout ce que les musiciens qui cherchent à écrire proprement voudraient éviter. Ils en ont fait la carte de visite du spectacle tout en rendant l’ensemble harmonieux et musical mais à partir de ce qui est dérangeant puisque la ligne du spectacle est de chercher ce qui dissone.

Cette dualité que tu as voulue, d’une part la volonté d’être toujours au top et en dessous la mélancolie personnifiée par un des personnages, chacun des rôles en représente un pôle ?

C.C. : Oui dans la dynamique et dans le travail, j’ai demandé à chaque comédien de travailler sur le sentiment de performance et le devoir de faire du show, de participer à la fête mais tout dissone parce qu’un des personnages n’arrive pas à répondre à ces impératifs et il va amener une faille à l’intérieur de ce monde d’apparence avec des sentiments plus mélancoliques ou inadéquats et donc chacun des 4 personnages trace une ligne différente dans le spectacle. La maîtresse de cérémonie essaye de mener l’entreprise à bien... Il y a la mariée qui devrait vivre le plus beau jour de sa vie et qui n’arrive pas à se définir en dehors de la relation, du couple. Il y a le témoin du marié qui est plus dans la réflexion : qu’est-ce que le couple ? Il est assez romantique finalement... Et puis il y a le marié, inspiré par la figure d’Ivanov, et qui a le plus de mal à répondre aux impératifs de bonheur.

Pauline Desmarets : Mais aucun des personnages n’est vraiment adéquat. Par exemple, mon personnage, la maîtresse de cérémonie, réagit en allant encore plus loin dans l’abus de l’alcool, dans la fête, mais on sent bien qu’il y a quelque chose de brisé. C’est là-dessus qu’on a travaillé en tant que comédiens.

C.C. La clef du spectacle c’est la quête. Chaque personnage est dans un état où l’équilibre fait défaut. Ils se débattent entre l’excès et la réflexion et cherchent à comprendre ce problème que représente l’amour comme s’il fallait continuer à se sentir vivants ou dans une possibilité d’exister car chacun d’eux est coincé dans des blessures et dans une problématique face à cela mais aucun n’a trouvé de solution. D’ailleurs l’idée n’est pas de trouver une solution. Et de plus, le spectacle évolue avec nous chaque fois que nous le retravaillons.

Comment fonctionne le rapport au public qui est omniprésent dans la représentation ?

C.C. : C’est assez simple. Le public est invité à ce mariage. Nous les accueillons, nous leur donnons à boire, à manger, nous leur parlons... Il n’y a pas de séparation ente la scène et la salle... Les comédiens circulent au milieu du public, nous invitons parfois quelqu’un à monter sur le plateau sans qu’il y ait quoi que ce soit de traumatisant mais par contre nous leur parlons comme à des invités directs. Puis ce rapport évolue, le public devient plus voyeur en assistant à des choses qui ne sont normalement pas destinées à des invités au mariage...

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

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