Muriel Jacobs

Sur ton CV, je vois que c’est assez bien balancé entre théâtre et cinéma*. Et – comble de l’ironie – parmi les pièces que tu as jouées, il y a 2 adaptations théâtrales de films : UNE LIAISON PORNOGRAPHIQUE de Philippe Blasband et SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE de Ingmar Bergman , actuellement reprise au Public (>30/06/07).

Avais-tu vu les films avant de jouer les pièces ? Si oui est-ce important, si non, était-ce une volonté ?
Pour moi, ce n’est pas important. En tout cas pour SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE. Je ne l’ai pas vu mais je compte le voir un jour. De toute façon, je ne pense pas que ça m’aurait apporté quelque chose. Par contre, j’ai vu SARABANDE de Bergman qui est sorti, il y a 2 ans ; c’est la suite des SCÈNES dans cet univers Bergmanien avec les mêmes personnages mais plus âgés. Il fait des choses incroyables. Pour nous il fallait faire avec ce qu’on avait et c’est ce que j’ai fait. Pour UNE LIAISON PORNOGRAPHIQUE, j’avais vu le film et à ce moment-là, on ne savait même pas qu’il en ferait une pièce. Philippe l’a réécrite bien après. ET ça c’est tout à fait autre chose. Donc, oui j’avais vu le film, mais cela ne m’a pas influencée. Le théâtre et le cinéma sont tellement différents que ce sont souvent des paris difficiles de pouvoir replanter ces choses-là sur une scène de théâtre. Mais pour ces 2 pièces, c’était réussi : il faut dire que ce sont aussi les auteurs qui sont à l’origine de la transformation.

Je voulais te demander dans laquelle des 2 disciplines tu te sens le mieux, ou quels sont les différents plaisirs que tu éprouves avec l’une et l’autre et – ô surprise – je lis dans votre programme, une 1ère réponse que Bergman avait donnée en 1950 : « Le théâtre c’est l’épouse fidèle. Le cinéma c’est la grande aventure, la maîtresse exigeante et coûteuse. On adore l’une et l’autre. D’une manière différente bien sûr » 20 ans, après il raillait : « Oubliez tout cela, je suis devenu bigame » et en 1973 à Cannes : « Du point de vue du travail, je préfère le théâtre » Et toi ?
Moi mon cœur est plus au théâtre. Cela dit, je n’ai jamais eu un premier rôle ou quelque chose à porter dans un film de cette envergure au cinéma. Et je pense que c’est vraiment un tout autre métier. Être actrice pour la télé ou le cinéma et comédienne au théâtre, pour moi, cela n’a pas grand-chose à voir. Déjà le travail est différent : au théâtre il y a tout un travail en amont et c’est un travail en équipe, au cinéma, il y a de ça aussi, mais au moment de la représentation, on est maître du temps, on est maître à bord avec son partenaire, avec le metteur en scène et avec le public. C’est un échange qui ce fait ce jour-là, à ce moment-là… Ça, je trouve magique. Et je n’ai jamais vécu ça —comme ça — au cinéma. Il y a parfois une prise qui se passe vraiment bien et tu sens qu’ils sont avec toi, que quelque chose se passe sur le plateau. Ça arrive, mais c’est quand même plus rare. Après cela, on ne sait ni ce que cela va donner après le montage et le public ne recevra jamais ce qui s’est passé sur le plateau du tournage.

Tu aimerais avoir un grand rôle au cinéma ?
Je ne vais pas dire non, parce que ce serait mentir. À la fois, je n’ai plus d’attentes. Être une star de cinéma, une grande vedette, c’est un peu des rêves de petite fille… Mon état d’esprit a changé parce que j’ai grandi.

Il n’y a pas que des rôles pour petites jeunes filles au cinéma, mais toi, quand tu as commencé le Conservatoire tu as pensé au théâtre ou au cinéma ?
J’ai pensé théâtre parce qu’on est en Belgique. Moi je ne suis pas allée à Paris pour étudier.

Est-ce qu’il n’y a pas de bonne formation plus spécifique pour “fabriquer” des acteurs et actrices de cinéma en Belgique ?
Finalement, je pense que le cinéma ne s’apprend pas forcément à l’école. C’est aussi le fruit de rencontres. C’est quelque chose qui se passe à l’écran. On a plein d’exemples de stars belges qui sont montées en France et qui n’ont pas fait grand chose avant et qui font d’excellentes actrices de cinéma…

Du côté du théâtre belge, quelles seraient tes attentes ?
En tant que comédienne, je ne sais pas. Je n’en connais pas les rouages ni toutes les histoires sous-jacentes entre les différents théâtres : les machines, les machins, les copinages etc. Moi je suis un peu naïve et mes attentes seraient que ça puisse plus voyager, que les familles se mélangent, qu’on puisse aller voir un peu plus facilement ce qui se passe chez le voisin…

Tu te sens liée au Public par exemple ?
Pour le moment, j’ai beaucoup de travail au Public et je suis liée d’amitié avec eux, mais je ne suis pas liée autrement, dans la mesure où je ne travaille pas rien que pour eux. Avant ça, j’ai beaucoup travaillé avec Frédéric Dussenne et l’on était — en quelque sorte — liés par le travail. Et c’est normal parce que cela procède d’une progression dans le travail. Je comprends qu’un metteur en scène aime travailler avec des personnes qu’il commence à bien connaître, ça lui permet d’aller plus loin. À l’époque, les grands rêves de Frédéric de créer une compagnie c’était magnifique. Cela permettait à tout le monde de se frotter aux métiers des autres. Être comédien signifie aussi qu’on fait partie d’une équipe, et je suis très attachée à tout ce qui entoure l’équipe technique. J’ai besoin d’être en confiance avec les gens qui, dans l’ombre, sont là avec nous, sinon je ne fais pas le quart du tiers…

Un très bon souvenir de rôle ?
Le rôle qui m’a fort marquée c’est PHÈDRE. C’est un rôle magnifique que j’ai joué, il y a 10 ans. C’est à la fois un excellent souvenir et une énorme frustration parce qu’on n’a pas pu aboutir là où on le voulait, parce qu’on l’a joué trop peu de temps. Frédéric m’avait fait confiance pour ce rôle : dans sa tête, Hippolyte et Phèdre étaient de jeunes enfants. J’étais encore très jeune et je n’ai pas pu faire 1/100ème de ce que j’aurais voulu, alors maintenant, avec le recul en plus…

En Belgique les pièces restent peu de temps à l’affiche : souvent 4 semaines au plus. En cela Le Public fait souvent mieux. Les reprises sont aussi de bonnes idées pour permettre à un spectacle de bonifier.
Je n’ai jamais vécu un spectacle en reprise qui se casse la gueule. J’ai fait souvent des reprises et beaucoup joué en tournée. Ça mûrit, comme le bon vin. Même si on n’a pas l’impression de travailler pendant ces 3 mois, le rôle ou la pièce, ça s’ouvre comme une petite fleur ? C’est quelque chose de luxueux.

Donc Phèdre, tu pourrais le reprendre.
Oh oui !

Demain, avec quelques balais en plus ?
Demain, oui. Pas trop tard.

Pour transposer de la Liaison Pornographique : As-tu un fantasme secret de rôle ?
Je crois, j’espère — et c’est à cela que je tends — d’être la plus ouverte et la plus disponible possible. J’espère pouvoir être un bon outil de travail. Je n’ai pas envie d’avoir d’idées préconçues sur un rôle, un texte ou un metteur en scène

Tu as été fort remarquée dans L’ATELIER de Jean-Claude Grumberg . Que retiens-tu de ce beau rôle au milieu de toutes ces femmes ?
L’ATELIER, eh bien c’est encore une grande surprise, parce que je ne m’attendais à rien ! Je revenais de voyage de noces. J’étais très contente de retrouver une grande équipe : jouer à 13 c’est le rêve et j’étais ravie. C’est très rare qu’on puisse être 6 filles, un groupe de fille si nombreux et qui font bloc. C’est vraiment un atelier de couture. ET puis au milieu de cela il y avait Simone, le rôle que je jouais. Et cette petite dame, cette petite bonne femme m’a vraiment pris… je l’ai… comment dire ? Elle m’a fait un bien fou. Je ne m’y attendais pas du tout. Elle m’a attrapée… je n’ai pas d’adjectif pour dire ce qui s’est passé, mais je l’ai aimée à un point … parce que c’est une belle personne. Une personne incroyable ! Défendre cela pendant tous ces mois ; je l’ai baladée comme ça dans la journée, mais j’étais pleine de cette femme, de cette dame. Et c’était magique ! J’avais envie de transmettre cette force, son positivisme. L’ATELIER, c’est généreux et moi, Simone Murielatelier.jpeg m’avait émue, d’autant plus que Jean-Claude Grumberg était venu et m’avait complimenté sur mon interprétation. Ça m’avait été droit au cœur car ce rôle, c’est l’histoire de sa mère avec toute la charge émotionnelle que cela suppose. Il m’a dit : « Ce rôle n’est pas écrit, c’est quelque chose que je ne savais pas faire : il faut tout y mettre et ce n’est pas facile ». Et là, il a été assez bouleversé, et ça a été le plus beau cadeau. Franchement, pour une comédienne, quel beau cadeau. Sa femme m’est tombée dans les bras. Je suis contente. Ça s’est vraiment très bien passé. Une belle expérience de plus.

Ton rôle de Marianne dans le duo des SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE avec Alain Leempoel est une expérience tout à fait différente…
Oui, c’est très exigeant. D’abord c’est long : 2 fois 1 heure avec 20 minutes d’entracte. Et puis c’est un face-à-face constant. Ce n’est pas un métier où l’on peut tricher. Tu ne peux pas donner, si toi-même tu n’es pas plein, fort et généreux. À un moment donné où, dans ma vie, j’ai vécu une période difficile, je ne pouvais plus jouer. Cela ne m’était pas possible, je me sentais vide de l’intérieur. Pour moi je n’avais plus le droit de jouer, parce que je n’avais plus rien à donner. J’ai dû arrêter un moment pour me ressourcer, pour me refaire, me reconstruire et puis et puis pouvoir recommencer avec cet enthousiasme qui est si nécessaire. Ce n’est pas un métier facile et pas toujours facile à vivre, c’est un métier où l’on reçoit énormément, mais il faut aussi pouvoir donner en échange… et cela tous les soirs. Et je le répète : tu ne peux pas tricher, ce qui est difficile c’est de trouver le juste milieu. Et Bergman est difficile, parce que c’est vraiment du cinéma au théâtre : ça peut paraître faux et ça peut être construit.

Évidemment c’était plus agréable de se sentir Simone, parce que de la journée tu faisais tes courses en sifflotant, mais comment vis-tu le quotidien de ton rôle de la Marianne des SCÈNES DE LA VIE, parce que sur scène tu te donnes énormément dans des situations très difficiles. Par ailleurs, elle a aussi des beaux côtés.
Tant Simone était plus proche de moi — mais ça, je le savais — Marianne, elle, est à 500 km. À la différence de Johann, Marianne évolue quand même très fort, plus que lui. Elle a toute une introspection, elle se remet en question. Il y a 7 ans qui se sont passés entre le début et la fin. Elle évolue, tandis que lui s’enfonce et il ne grandit pas. Et dans la vie de tous les jours, tu te lèves le matin et il y a plein de choses à faire et jusqu’à l’heure où tu joues, tu te prépares et tant que ce n’est pas fini, tu ne te reposes pas.

Et tu fais quoi pour t’endormir après ça ? Tu comptes les moutons ? Est-ce qu’il existe des trucs qu’on vous apprend pour décompresser ?
Moi j’aime bien arriver au théâtre une heure, une heure et demie plus tôt pour qu’il y ait un sas entre ma vie active et puis ma vie de comédienne. Je trouve très difficile de monter dans ma voiture et puis hop de monter sur la scène. J’ai besoin d’un moment. C’est une manière de prendre son temps et de laisser un peu la vie derrière soi, de faire le vide. Comme j’aime bien être un peu dans les coulisses avant que le public s’installe.

Et le cinéma continue dans ta tête lorsque tu reprends ta voiture pour rentrer chez toi ?
Oui, ça continue, ça n’arrête jamais. Je ne sais plus quel rêve j’ai fait, mais j’ai encore rêvé cette nuit, ça m’a fait rire, mais c’était tout à fait en rapport avec ce que je joue sur scène. Ou alors quand j’ai des demi-sommeils la journée, quand j’essaye de récupérer quelques heures, le cerveau n’est pas du tout inactif. Il continue et c’est sûr que dans ma vie aujourd’hui - comme l’a été beaucoup Simone avant Noël, mais là ça me fait rire - il y a des attitudes que je pourrais avoir dans mon couple qui me font penser à Marianne… et c’est dur ou à l’inverse. Puis tu te balades dans la rue, tu vois les rapports des couples et c’est vraiment très enrichissant de regarder les autres, le comportement des gens c’est génial. Et pour décompresser, c’est vrai que c’est plus facile si quand je rentre, je peux parler à Yves… C’est vrai que cette pièce demande beaucoup d’énergie et qu’en devant mener une vie « normale » à côté de cela, on n’a pas beaucoup le temps de se reposer, mais c’est quand même une très belle expérience aussi.

Et tes projets pour la saison prochaine ?
• Il y aura d’abord tout le mois d’octobre la tournée avec SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE, particulièrement à Namur du 9 au 21 octobre 2007.

• Ensuite je prends un peu de temps pour moi et puis du 21 février au 22 mars 2008, je serai au Théâtre Royal du Parc avec ROBESPIERRE la nouvelle pièce de Thierry Debroux qui en signe aussi la mise en scène.

Et tu as lu la pièce, c’est bien ?
Je n’ai pas encore d’avis, mais je suis contente de changer, de rencontrer Thierry Debroux

Alors, en tout cas rendez-vous la saison prochaine et on verra ce que nous réserve Thierry Debroux pour ton prochain rôle de l’“ enragée ” révolutionnaire Claire Lacombe

Interview : Nadine Pochez (24 mai 2007) Photos de presse du Public – Cassandre Sturbois

* Muriel fait partie de la distribution du long métrage 100 % belge de Thomas François et Bernard Declercq CONTROLX présenté en première à Bruxelles ce 10 mai 2007 image

 

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