Mourad Boucif

Mourad, qu’est-ce qui t’a amené à faire du cinéma ?

Je suis éducateur de formation. J’ai, pendant 12 ans, travaillé dans le secteur social, à Molenbeck notamment. J’ai toujours manifesté un réel intérêt pour la vie de quartier et ai ainsi voulu en faire mon métier. Parallèlement à cela je m’intéressais beaucoup à l’audiovisuel. Mes premières expériences ont été réalisées avec la caméra de mon père que je prenais en cachette, mais cela c’est vite su puisque mes frères passaient mes films dans le salon familial le soir. Ces films étaient essentiellement des parodies de films d’action. Ils étaient réalisés avec très peu de moyens et nécessitaient ainsi beaucoup de créativité. A force d’essais, j’ai réalisé avec des amis mon premier court-métrage : "l’Amour du Désespoir". Il avait pour sujet la réalité de l’exclusion sociale. Nous avons avec ce film participé au concours organisé par la Communauté Française : " Culte de la haine". Là ce fût une grande surprise puisque le film a été très bien accueilli. Il a suscité de l’intérêt et de nombreux débats et à ensuite voyager dans toute la Belgique.

Après ce court-métrage l’un des comédiens est mort d’une overdose, ce qui nous a donné envie de réaliser un moyen-métrage autour de ce sujet, de là est né "Kamel". Ce film représentait pour nous un outil pour essayer de contrer le fléau en essayant de faire réagir les jeunes.Là encore nous avions très peu de moyens et ne pouvions compter que sur la bonne volonté des gens. Ce film à totalement décollé internationalement et à fini meilleur film belge de l’année 1998. La RTBF et Arte ont acheté le film. De là j’ai enchainé avec "Au-Delà de Gibraltar", long-métrage élu meilleur film de l’année 2002. Aujourd’hui je continue à réaliser et suis actuellement sur un autre projet de long-métrage, à suivre...

Proposer des films "engagés" doit rendre la promotion de ces films d’autant plus délicate. Comment sont accueillis tes films ?

Il est certain que certains sujets dérangent. Par exemple pour le film "Au-Delà de Gibraltar" , il a été difficile d’avoir de grandes salles pour présenter ce film au public. Pourtant son succès était incontestable puisque dans la salle ou il a été projeté : à l’Aroberg Gallerie, il a fait 18 000 entrées sur une seule et même copie. Même les critiques ont été positives, mais le sujet dérangeait.

Le film devait être programmé en ouverture au Festival de Namur, mais quand les programmateurs ont vu le film ils ont refusé. En effet pour ce festival, des ministres étaient présents. Aborder les lacunes de la politique sociale était donc dérangeant, le sujet était trop délicat. Je trouve cela injuste, d’autant plus qu’il s’agit là, contrairement à beaucoup d’autres films, d’un film 100% belge et le sujet ne devrait pas changer son destin.

Heureusement l’accueil du public est tout autre. Le film a plu aux spectateurs. Le discours du film est volontairement engagé et cela plait au public. Il a attiré des gens issus de toutes les classes et de toutes origines : marocains, beges, africains...ils se sont croisés et à cette occasion se sont parlé. C’est ça que j’attends de mes films : un échange. Heureusement que dans la profession il reste des acharnés pour projeter ce genre de films et faire vivre ce "vrai cinéma" !

Pour finir, la dernière difficulté que je rencontre en proposant des films engagés est que la reconnaissance des professionnels ne se fait que par rapport au sujet traité par l’éducateur, spécialiste de l’immigration.

Je suis aussi réalisateur et j’aimerais que mon travail soit estimé de la même manière pour son aspect purement cinématographique. Il n’y a eu que très peu d’enthousiasme de la profession, je trouve cela dommage. Le comble est que je me suis entendu dire par les représentants de la profession que j’exerce que je devrais "faire des films de quartier" qui sont eux dans mon domaine. Ces remarques m’ont décidé à produire seul mon prochain film, ce que je trouve regrettable pour un réalisateur. Ce genre d’attitudes me pousse à aller chercher ailleurs ce que je ne peux malheureusement pas trouver dans le pays ou j’habite et ou je travaille. Je ressens une réelle amertume, la Belgique devrait être plus attentive...

Comment as-tu commencé à participer à ce festival ?

Je connaissais les personnes qui organisent le festival. J’ai beaucoup d’estime pour ces gens qui travaillent dans l’ombre avec un réel acharnement. Ils proposent un vrai travail de qualité. Je me suis de plus en plus intéressé à ce qu’ils faisaient et ai eu envie de participer au festival. Outre les films qu’ils proposent il est possible d’assister à de nombreux débats réellement passionnant, souvent avec les réalisateurs de ces films, c’est très fort. Grâce à cette manifestation, on peut voir se rencontrer à Bruxelles, à l’heure de la Star Ac’, des gens qui essaient de se parler, d’échanger des idées. Ce sont des moments forts. Il devrait y avoir beaucoup plus de rencontres de ce genre.

Peux-tu rapidement nous présenter ce festival ?

Le but de ce festival est de promouvoir une certaine créativité artistique que le public ne connait pas forcément. Ce sont des films de qualité qui sont proposés, il suffit de jeter un coup d’oeil à la programmation. Beaucoup de courts-métrages, longs-métrages ou documentaires traitant de sujets engagés actuellement étaient présents ( Resist, Lilya 4 Ever, Frontières et beaucoup d’autres).

Le festival cherche à faire se rassembler des gens de tous les horizons, les faire se parler et surtout : échanger. Pendant une semaine tu t’arrêtes pour réfléchir et tu partages. C’est une expérience à l’encontre de notre quotidien. L’échange se fait entre professionnels et amateurs, ces débats sont particulièrement intéressants et révèlent un réel aspect socio-culturel. Il n’y a pas de côté élitiste. Le public est mélangé comme rarement.

Enfin ce festival présente également un intérêt purement cinématographique pour les étudiants en audiovisuel entre-autre.

Existe-t-il d’autre manifestations de ce genre en Belgique, réunissant les professionnels "engagés" du cinéma ?

Le festival qui me vient en tête spontanément est le Festival de Mons. Il ne s’affiche pas comme "engagé" mais est dans la même lignée que le Festival du cinéma d’Attac. Il s’agit d’une manifestation qui, grâce aux moyens qu’elle a,connait actuellement un succès international. Le thème de ce fetival qui se tient en février, autour de la date de la St Valentin, traite logiquement de l’amour avec un grand A. Là aussi il y a ce principe de rencontres, d’échanges et de débats. C’est un festival très intérressant qui fait lui aussi appel à beaucoup de bénévoles et d’acharnés du cinéma.

Quel est ton combat à toi au quotidien en tant que réalisateur engagé ?

Le cinéma est pour moi une continuité du social. En exerçant la profession d’éducateur je me suis rendu compte au bout d’un moment que la façon dont on me demandait de travailler allait à l’encontre de mes principes. Il s’agit pour moi d’une façon qui tend à renforcer le fossé entre les jeunes et nous ; je n’avais pas envie de contribuer à ce système. C’est ainsi que j’ai décidé d’agir, grâce au cinéma, mais de manière indépendante. A côté des films que je réalise j’anime aussi des débats dans les écoles autour de ces films. Les sujets abordés dans mes films sont l’exclusion ( L’Amour du désespoir) la toxicomanie ( Kamel), la rencontre de l’autre ( Au-Delà de Gibraltar) ; se sont des sujets qui interpèllent les jeunes et les concernent. Pour moi il est vital pour un réalisateur de s’intéresser au monde. Un cinéaste observe le monde pour pouvoir le retranscrire à travers l’art. C’est une connexion indispensable : tu dois sentir les gens, vivre avec eux.

Après presque une semaine de festival, peut-on tirer un bilan de la manifestation ?

Il y a eu cette année encore plus de monde que l’année passée, c’est fantastique. Face au succès croissant de ces rencontres, la programmation de cette 4ème édition était encore plus riche que les années précédantes. La qualité du festival ne cesse de croitre. Le travail de l’équipe du festival n’est pas assez récompensé, les institutions belges ne sont pas assez attentives.

Il se passe vraiment des choses fortes pendant ce festival, les réactions provoquées par les différents débats sont intenses. Les gens repartent toujours grandis. Ils sont moins ancrés dans leurs certitudes et montrent une plus grande tolérance face au monde.

Enfin, cette organisation "vit", même si elle ne bénéficie que de très peu de subventions par rapport aux nombreux festivals à "paillette" qu’on peut voir un peu partout. C’est dommage. Les paillettes, l’artifice sont ici remplacés par l’authenticité, les tripes, la passion et l’amour. Pourvu que ça dure...

Pour celles et ceux qui voudraient en savoir plus sur ce qui se fait en Belgique dans le cadre du cinéma engagé, ou peuvent-ils se renseigner ?

Pour toute information je conseille aux gens de passer par l’asbl Liberation Films. Il s’agit d’un distributeur non-commercial de films et de vidéos support-animation, fictions et documentaires, qui permettent d’appréhender certaines réalités sociales, économiques, humaines, ici et ailleurs. La plupart des films présentés lors de cette semaine sont disponibles chez eux. Leur adresse : liberationfilms@skynet.be

Interview et photos : Anne Antoni et Elodie Vreux

 

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