Michel Kacenelenbogen

- Alors que cesse le contrat du dernier comédien payé à l’année (Jean-Claude Frison) le Théâtre Le Public, dont vous êtes le directeur, revient avec cette coutume et engage une troupe de 9 comédiens !

Oui, c’est une volonté qui répond à plusieurs objectifs. Premier objectif : je pense qu’il est bon – quand on fait du théâtre depuis un certain temps – de se confronter de manière forte et directe avec de nouvelles générations. Cela est difficile en n’engageant que de temps en temps de jeunes acteurs pour jouer dans certaines pièces, de manière épisodique.

Mais par contre, en procurant un emploi pour minimum un an, à un groupe qui, à un moment donné, comportera 20 actrices et acteurs, eh bien forcément, cela nous permettra de nous confronter à cette nouvelle génération, à des désirs, à des comportements, à une manière de pratiquer le théâtre, de ressentir le monde. Notre deuxième objectif, c’est de pouvoir aborder toute une partie du répertoire devenu inaccessible en raison du trop grand nombre d’acteurs. Et dans ce répertoire, il y a de magnifiques rôles et d’autres moins intéressants. Si par le passé c’était encore réalisable, aujourd’hui cela ne l’est pratiquement plus si l’on n’a pas une troupe. Et enfin, engager des acteurs à l’année, jeunes ou moins jeunes, comporte des avantages économiques, parce qu’ils sont mensualisés du premier jour de répétition au dernier jour de représentation. Ils répètent pendant qu’ils jouent, donc il y a des économies par rapport à un engagement au rôle ponctuel. Voilà donc les 3 raisons principales, qui nous ont amenés à prendre cette décision. Une chose importante également, c’est que cette troupe est engagée pour une saison et non pour une durée indéterminée. Pour éviter ce qui parfois est lourd dans les troupes : l’usure, le côté obligatoire de continuer à faire du théâtreavec les mêmes. Donc toutes les saisons – en novembre – on réorganise de nouvelles auditions pour rencontrer de nouveaux des jeunes et moins jeunes acteurs. Voilà pour les troupes.

- Comment avez-vous constitué cette première troupe ?

On a invité des metteurs en scène de la saison pour choisir les comédiens avec nous, et nous avons rencontré une centaine d’acteurs. La saison prochaine, je pense qu’on sera 15 ou 20 metteurs en scène, parce qu’à mon sens, il est intéressant d’avoir un débat collectif sur ce que ces acteurs ont à nous proposer.

- Il faut évidemment des comédiens avec des talents divers et complémentaires

Voilà !

- Impressionnant ! Et donc si j’ai bien regardé votre programme Quelle Belle Saison, Point d’Exclamation ! a fait 5 spectacles dans lesquels ils vont jouer .

Ils jouent toute l’année. Si vous regardez le planning, en début de saison ils sont répartis entre La Fausse Suivante et Désordre Public, et par la suite entre Georges Dandin in Afrika et Quand j’avais Cinq Ans, Je m’ai tué. Enfin, la troupe sera réunie dans Dracula ainsi que dans Cyrano de Bergerac (mais cette fois avec des comédiens plus chevronnés, dont notamment Olivier Massart dans le rôle titre). Au total, cela leur fait 150 représentations !

- Je vois aussi Jeanne Kacenelenbogen qui ne se retrouve pas dans les 9. C’est votre fille ? Oui, c’est notre fille. Que vous voulez vous ? On a auditionné une centaine d’acteurs. On allait auditionner notre fille ? Et dire On la prend, on ne la prend pas ? Cette jeune fille est sortie de la classe de Frédéric Dussenne au Conservatoire de Mons. Je trouve qu’elle joue très bien, je n’allais pas faire une fausse audition. Donc nous assumons totalement d’avoir engagé cette jeune actrice et de ne pas l’intégrer à la troupe, et de ne pas biaiser le rapport aux auditions. Être la fille de Patricia Ide et de Michel Kacenelenbogen quand on fait ce métier en Belgique, ça n’a pas que des avantages. Ça comporte aussi pas mal de désavantages, comme subir la position que j’occupe dans le paysage culturel francophone de la Communauté française. Je trouve donc normal de lui mettre le pied à l’étrier. Nous assumons entièrement ce choix. Je pense qu’elle est très bien, maintenant il faudra voir ce que le public en pense.

- En dehors de la direction du Théâtre Le Public, vous avez 6 mises en scène pour la prochaine saison, dont 2 reprises en tournée : ce sera en octobre Le Fil à la Patte à Liège et Namur et en janvier Soudain l’Été Dernier à Namur, Huy et Charleroi...

... Ces spectacles mis en scène la saison passée ont fait de gros succès et ils sont repris en tournée...

... et puis 3 mises en scène "chez vous" [1] et une création : L’Ange Bleu au Théâtre Royal du Parc

Oui, c’est le nouveau directeur – Thierry Debroux – qui m’a demandé de mettre en scène cette première adaptation pour le théâtre du roman de Heinrich Mann [2]

- Vous ouvrez votre saison avec la création et mise en scène de La Vie devant Soi de Romain Gary avec Janine Godinas et Itsik Elbaz, lequel sera confronté en janvier avec Patrick Descamps dans Red. Que peut-on déjà dire de cette œuvre moins connue ?

Ce sera la création en langue française d’une pièce américaine de John Logan [3] autour du célèbrissime peintre expressionniste abstrait [Mark Rothko>http://fr.wikipedia.org/wiki/Mark_R...].

Sous forme de dialogue entre le peintre (Patrick) et son jeune assistant (Itsik), Red est avant tout un questionnement sur le sens de l’acte artistique, la manière dont on est perçu en tant qu’artiste, l’amitié, les convictions ou les a priori, et en particulier sur ce rapport complexe entre l’Art et l’argent. Avant d’aborder cette pièce, nous avons passé un très grand nombre d’heures de discussions autour de ces sujets.

- Il me semble qu’il y a de plus en plus d’échanges et d’interaction entre les théâtres. Ils étaient, je crois, plus cloisonnés avant.

Je pense qu’aujourd’hui, les nouveaux metteurs en scène n’arrivent pas à obtenir des moyens pour créer leur propre compagnie. Pendant une vingtaine d’années, un grand nombre de metteurs en scène – parallélement au rapport qu’ils entretenaient avec les institutions – ont demandé de l’argent à la Communauté Française pour créer une compagnie aux fins d’acquérir une autonomie de création. Aujourd’hui, il est très difficile d’obtenir de nouveaux moyens et donc un grand nombre de metteurs en scène pour vivre et pratiquer leur métier, ont pour seule solution de travailler dans toute une série d’institutions. Mettre en scène gratuitement, à la participation, ce n’est pas difficile dans ce pays. Par contre il n’est pas évident d’être payé pour faire ce métier lorsqu’on n’est ni directeur de théâtre, ni directeur de compagnie. Je pense que c’est une des raisons de cette ouverture. Les metteurs en scène qui ont besoin de travail, sont prêts aujourd’hui, sans se perdre ni se compromettre, à aller travailler dans différentes maisons.

- Justement je vois que pour Dracula, vous avez engagé une nouvelle metteure en scène Sofia Betz dont jusqu’ici je n’avais pas entendu parler.

Voilà. Elle a travaillé au 210 et dans des lieux alternatifs. On a été voir son travail, on l’a apprécié et donc on lui donne la possibilité de mettre en scène le projet Dracula avec la jeune troupe. Réunir 9 jeunes acteurs pour faire un spectacle mis en scène par quelqu’un de la même génération est une aventure désormais possible. Pour une jeune metteure en scène, ça n’arrive pas si souvent en Belgique.

- En quoi consiste votre travail lorsqu’il s’agit de reprises ?

C’est évidemment beaucoup moins lourd. Une reprise, ce n’est pas faire une création, ensuite j’ai de très bons assistants et de très bons acteurs qui ont déjà joué la pièce 40 fois, alors une semaine de répétition cela suffit. Ils font des "italiennes" pour revoir leur texte, une ou deux enchaînées avec l’assistant et puis moi j’assiste encore à 2-3 séances de répétition pour les dernières mises au point.

- Lorsque les dimensions des plateaux diffèrent, je suppose qu’il y a alors des modifications de mise en place ? Pour les 2 spectacles dont il est question aujourd’hui, non. Pour Le Fil à la Patte, on peut poser le même plateau tournant partout et Soudain l’Été Dernier a également un espace bien défini. Parfois, quand on monte des spectacles dans une petite salle et qu’ils sont appelés à être repris dans une grande salle, ou l’inverse, cela nécessite un travail plus important. C’est vrai que j’ai une année assez consistante comme metteur en scène mais je ne joue pas la saison prochaine. C’est quand même beaucoup plus fatiguant de jouer que de mettre en scène. Il n’y a pas de débat là dessus. Ceux qui vous disent le contraire ne jouent pas (rires). Être acteur est plus contraignant parce qu’on ne peut pas se permettre de remettre au lendemain ce qui se fait le jour même. Quand on fait ce métier avec exigence, on doit être à 100% tous les soirs.

- Et en bonne santé !

Oui, et si on joue un peu moins bien, on ne peut pas rejouer pour les spectateurs de la veille ! Tandis que lorsqu’on met en scène et qu’un jour on est un peu moins en forme, on peut avoir une bonne idée le lendemain.

Ma saison est bien organisée parce qu’entre les différents projets j’ai un peu de temps de préparation. Ceci dit, dès que je trouverai des metteurs en scène capables de faire des spectacles pour 12-13 ou 14 000 personnes, j’en ferai moins. Avec plaisir. Ça m’arrangerait de trouver des artistes qui peuvent mettre en scène des œuvres pour un large public, ce qui n’est pas si évident en Belgique. On trouve beaucoup de metteurs en scène pour faire des spectacles très intéressants, très passionnants mais pour 2 à 3000 spectateurs, mais ça n’a rien à voir avec la réalisation d’un spectacle pour 12-13 ou 14000 personnes. Ce n’est pas mieux ou moins bien, simplement c’est un autre métier...

La majorité des spectacles en Belgique sont vus par très peu de gens. 98 % des spectacles sont vus par moins de 2000 personnes, dont plus ou moins 1000 invités : presse, milieux socio-culturels, etc. Il y a donc très peu de spectateurs qui vont voir ces spectacles en payant leur place. Ce qui ne veut pas dire que ces spectacles ne sont pas bons. Faire du spectacle de qualité et populaire – dans le bon sens du terme – pour un large public, des spectacles qui ont un sens politique ou humain profond et qui dépassent le cadre de la comédie pour la comédie, n’est pas aussi évident qu’on pourrait se l’imaginer. De même, peu de gens font du cinéma comme Clint Eastwood ou Woody Allen.

Notre but est de proposer un théâtre populaire tout en offrant un haut niveau artistique. C’est plus facile de réunir un très grand nombre de spectateurs autour d’un thème comme celui de Sois Belge et Tais-toi que sur des thèmes parfois complexes.

Le Théâtre Le Public a une économie qui repose à 60% sur des recettes propres, ce qui signifie que 60% de l’emploi de mon théâtre dépend des spectateurs. Donc il faut qu’il y en ait ! C’est une des raisons pour lesquelles je mets en scène autant. Par moment, je ne trouve pas de metteurs en scène libres ou qui désirent travailler sur un certain nombre d’œuvres pour ce qu’elles valent, pour ce qu’elles racontent. Beaucoup de metteurs en scène en Belgique ont le souci – et il est légitime – de montrer comment ils racontent des histoires et pas de raconter des histoires.

- Alors la saison s’annonce bien au Public Tiens un petit scoop, mais ce n’est pas très artistique… En septembre, le Théâtre Le Public ouvre aux Planches, un lieu de plaisir des sens (rires) où, sur le modèle du Théâtre d’Art à Moscou, l’on on vendra du thé, du chocolat, et du café de très grande qualité. C’est le théâtre de Stanislavski, un des plus grands au monde ! Eh bien, pratiquement toutes les personnes qui vont au Théâtre d’Art de Moscou passent par une boutique de thé. Quand il y a quelques années, nous avions été à Moscou avec La Cerisaie, cela m’avait magnifiquement marqué et cette pratique n’existe pas encore en Belgique. Il est vrai que nous n’avons pas la même culture du thé qu’en Russie. Donc il me semblait sympa qu’il y ait un tel endroit où l’on peut avant et après discuter du spectacle autour d’une tasse de thé, qu’on ne soit pas qu’à la bière et au Coca light.. C’est dans cet esprit que l’on inaugurera notre boutique de thé à la rentrée. C’est amusant, non ? Je trouve que le thé va très bien avec le théâtre. On est en train de composer des mélanges.
- Et c’est vous qui faites les mélanges ? Moi je goûte ! Je suis devenu un grand buveur de thé, alors je goûte du thé vert avec tous ces toutes ces senteurs merveilleuses. Et il y aura également de très bons chocolats – j’aime beaucoup le chocolat noir avec des noix – et aussi de très bons cafés. Ce n’est pas lié à des spectacles à proprement parler, mais c’est lié au plaisir et j’essaye de faire que le théâtre du Public soit tout à la fois, un lieu de plaisir et de divertissement intelligent. Mais en fait, voyez-vous, je suis le grand spectateur de tout cela. Les gens pensent que je suis un grand stratège. Les choses sont beaucoup plus simples : j’essaye de voir ce que j’ai envie de voir. Vous comprenez ? On va aussi présenter des œuvres d’art d’artistes encore inconnus et on va pouvoir acheter des livres. Parce que, par dessus tout, nous souhaitons partager ce que nous aimons avec notre public…

- Interview : Nadine Pochez - 6 juillet 2011
- Photo logo : ©Bertrand Sottiaux
- Crédits photos spectacles : ©Isabelle De Beir

[1] La Vie devant Soi, Red, Cyrano de Bergerac

[2] Une première adaptation pour le théâtre d’après le roman d’Heinrich Mann qui inspira en 1930 le film culte Der Blaue Engel avec Marlène Dietrich.

[3] Cette pièce a remporté de nombreux prix. Elle fut notamment lauréate en 2010 du Tony Award pour la meilleure pièce américaine

 

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