Michael Delaunoy

Rencontre avec Michael Delaunoy, nouveau directeur du Rideau de Bruxelles. Évocation de sa première saison, de ses objectifs et de son rapport à la scène.

Votre nomination à la tête du Rideau a-t-elle été une surprise pour vous ?

Oui ! Quand je suis rentré chez moi après l’entretien avec le comité de sélection, j’ai dit à ma compagne que je pensais n’avoir aucune chance. Aussi lorsque j’ai reçu un coup de fil m’annonçant que j’avais été désigné, je n’y ai d’abord pas cru. J’ai posé ma candidature tardivement. Au départ, je n’étais pas persuadé que les jeux étaient ouverts. Ce qu’a démenti une personne travaillant au Rideau qui me demandait si je comptais me présenter. Il m’a semblé après réflexion que c’était le bon moment pour moi d’assumer une responsabilité comme celle-là. Si une telle opportunité s’était présentée des années auparavant, je n’aurais peut-être pas postulé. Ou si je l’avais fait, je n’aurais pas pu être un bon directeur. J’étais encore trop soucieux de reconnaissance personnelle. Je n’aurais pas été capable de me consacrer suffisamment aux autres, ce qu’implique à mon sens la fonction de directeur artistique. Cela vous paraîtra peut-être anecdotique, mais je suis devenu père le mois de ma prise de fonctions… A quarante ans, je me sens plus appaisé qu’à trente. Sans que cela signifie un quelconque embourgeoisement, du moins je l’espère ! Le Rideau est une institution qui correspond bien à ce que j’ai envie de faire, c’est un théâtre à échelle humaine mais suffisamment important pour pouvoir y mener un travail d’envergure.

Le Rideau vient de connaître ses premiers « Jours de Fête » ; quel était le but de cette initiative ?

Nous voulions d’une part fêter l’ouverture de la nouvelle salle (provisoire), l’auditorium Paul Willems, et d’autre part donner joyeusement le coup d’envoi du nouveau projet artistique. J’ai aussi voulu une ouverture en fanfare afin d’insister sur le fait que dorénavant, l’accueil au Rideau serait chaleureux et convivial. Je ne parle pas du personnel du Rideau, qui a toujours été très accueillant, mais des infrastructures. Ces dernières années, le Rideau se démarquait tristement de la plupart des théâtres bruxellois par un manque, voire une absence d’espaces d’accueil. Il n’était que trop rarement possible, quand on venait voir un spectacle du Rideau au Palais des Beaux-Arts, de boire un verre, de se restaurer, de rencontrer les artistes... Et quand c’était le cas, ça se passait souvent entre deux portes, dans un environnement évoquant d’avantage un caveau funéraire qu’un foyer vivant où on a envie de passer un bon moment. En outre, nous montons essentiellement des pièces contemporaines et les gens ont parfois tendance à associer les nouvelles écritures à une certaine sinistrose ; en ouvrant la saison par une fête, nous voulions affirmer le contraire. Cela ne veut pas dire que nous allons désormais nous spécialiser dans les vaudevilles et les comédies grivoises ! Mais je crois profondément que, quelles que soient les thématiques abordées, le théâtre doit toujours garder une dimension authentiquement festive. Je dis authentiquement, car la fête est malheureusement une notion galvaudée, qui recouvre souvent des intérêts plus mercantiles que fraternels. Et puis nous espérions bien sûr, avec ces Jours de Fête, éveiller la curiosité de nouveaux spectateurs…

Avez-vous peur des réactions des abonnés par rapport au changement de projet artistique ?

A l’heure où nous parlons, les abonnés de la saison passée ne se sont pas encore tous manifestés mais nous ne nous inquiétons pas car généralement les gens s’abonnent jusqu’à la fin du mois de septembre. Quoi qu’il en soit, le changement fait peur et un projet artistique différent entraîne toujours le risque de perdre des abonnés… mais aussi la possibilité de fidéliser de nouveaux spectateurs ! Je ne vous cache pas qu’un enjeu important est pour nous de toucher un public plus jeune qui ne vient pas assez au Rideau, et plus généralement pas assez au théâtre. La tranche 18-40 ans est difficile à sensibiliser. Et c’est le cas dans la plupart des théâtres. Les jeunes adultes associent trop souvent le théâtre à une forme de traditionalisme poussiéreux, et lui préférent souvent le cinéma, la musique, les nouvelles technologies… Le projet artistique que nous mettons sur pied, s’il conserve la parole en son centre, se veut ouvert aux métissages artistiques et aux pratiques scéniques les plus novatrices, sans que cela signifie un quelconque hermétisme. On verra comment ça se passe mais notre nouveau projet me semble plus proche des spectateurs de ces jeunes générations. A la fois, pas question pour le Rideau de céder à la démagogie, au « jeunisme » et au racolage. Je rêve d’une salle métissée où se mélangeraient des hommes et des femmes de toutes générations, de toutes classes sociales, issus des cultures les plus diverses… Mais je suis conscient de la difficulté de réussir ce pari !

Pouvez-vous nous parler du principe des « artistes associés » ?

Le principe est de faire confiance à un artiste sur la durée et non plus au coup par coup. Christophe Sermet et Frédéric Dussenne sont dès cette saison metteurs en scène associés au Rideau. Cela signifie qu’ils ont la garantie de pouvoir présenter au moins une création par saison au Rideau durant cinq ans (ce qui correspond au mandat qui m’a été confié). Dans le cas de Frédéric, chacune de ses créations sera coproduite par l’Acteur et l’Ecrit, sa compagnie. Nous sommes également associés à un auteur, Paul Pourveur, car il me semble important que l’auteur ne reste pas le parent pauvre de la création théâtrale ; le Rideau a toujours suscité de nouvelles écritures, a souvent commandé des pièces – en rémunérant ses auteurs en plus de leurs droits d’auteur, c’est suffisamment rare pour être souligné. Le principe d’auteurs associés prolonge et amplifie cette confiance que le Rideau a toujours manifesté vis-à-vis des auteurs vivants (belges notamment) y compris au moment où il était de bon ton de prétendre qu’il n’y avait plus d’auteurs ! A contrario du mythe de l’artiste bohème puisant son inspiration dans le dénuement et la pauvreté, il est important d’affirmer que nos artistes ont besoin d’un minimum de confort de travail.

Vous avez également mis en place un comité de lecture ?

Oui, on l’a appelé « La Liseuse ». Comme nous montons des auteurs contemporains, nous recevons beaucoup de textes et il me serait impossible de tous les lire ! Je me suis donc entouré d’un staff de lecteurs. Des gens de la maison, des artistes, associés ou non… Nous menons également un travail de prospection, afin d’être informés de ce qui s’écrit d’intéressant aux quatre coins du monde...

L’auditorium Paul Willems vient d’être inauguré et sera utilisé durant trois ans. Quels sont les projets pour la suite ?

Nous sommes en discussion avec le Palais des Beaux-Arts. Il est évident que cette salle de 140 places n’a pas une capacité suffisante ; il nous faut une grande et une petite salle, comme dans la plupart des théâtres bruxellois. Nous avons exposé nos nécessités infrastructurelles à la Communauté française et au Palais. Et puis nous devons savoir si notre politique artistique est compatible avec celle que le Palais des Beaux-Arts a développée depuis 2000. En outre, il s’agit d’un problème complexe dans le contexte politique actuel : le Palais dépend du fédéral alors que nous sommes une institution de la Communauté française… Pour les trois saisons qui viennent, je programmerai beaucoup à l’Auditorium et ponctuellement au Studio mais j’ai déjà des problèmes logistiques pour certaines productions. Dont un projet à grande distribution que nous allons coproduire la saison prochaine avec le Théâtre de la Place à Liège - qui a une ouverture de plateau de vingt mètres contre huit mètres ici !

Le fait de partager le même bâtiment vous permet-il un partenariat intéressant avec Bozar ?

Nous essayons d’optimiser notre implantation au Palais, nous sommes en discussion permanente avec eux ! Mais ce n’est pas toujours simple. Bozar a pour ligne de conduite de monter des spectacles en relation avec les grandes expositions proposées au Palais ; il ne nous est pas possible de faire de même car notre programmation a sa logique propre, mais certains thèmes peuvent ponctuellement nous inspirer. Si Bozar met à l’honneur un pays particulier, nous pouvons tout à fait envisager de donner à entendre des auteurs de ce pays. En outre, nous organisons des activités en partenariat avec Bozar, comme le cycle « Musique et Poésie » ou les « Jeudis Lire », organisés jusqu’à présent par la Promotion des Lettres et le Rideau et auxquels Bozar s’associe cette saison. Bozar sera également partenaire pour certains des nombreux colloques et rencontres que nous organisons en marge de nos créations.

Allez-vous continuer à mettre en scène ?

J’aimerais trouver le temps de le faire ! Je souhaite pouvoir assumer la mise en scène d’une production par saison. Mais il m’est difficile de gérer mon emploi du temps entre l’administration, l’institutionnel, la direction artistique et la mise en scène. J’ai diminué ma charge en temps que professeur d’art dramatique au Conservatoire de Mons, mais j’y dirige toujours un atelier par année académique car je trouve important de développer un lien entre l’école (où Frédéric Dussenne et Christophe Sermet, les deux metteurs en scène associés du Rideau, enseignent également) et le théâtre. En tout cas, je ne serai pas de ces directeurs qui signent la moitié des productions d’une saison. Un partage de l’outil est plus que jamais indispensable, compte tenu de la vitalité de la création théâtrale aujourd’hui et des difficultés que rencontrent de nombreux créateurs de talent.

En tant que metteur en scène, votre ambition de « replacer la parole et le corps de celui qui la transmet au centre de l’attention du spectateur » passe-t-elle forcément par une mise en scène dépouillée ?

Pas systématiquement, mais souvent, je le reconnais. Cette caractéristique est partagée par pas mal d’artistes de ma génération. Je parle des gens qui ont commencé à faire du théâtre à la fin des années quatre-vingt. Nous arrivions après une période où la scénographie avait pris énormément de place, de volume ! Comme nous avions, en tant que jeunes créateurs, des moyens de production très limités, nous avons été contraints de concevoir des scénographies légères. Mais il n’y a pas que des raisons budgétaires à ce choix d’espaces dépouillés. La génération théâtrale qui nous précédait avait globalement évacué les problématiques intimes au profit des problématiques « politiques ». L’intime, suspect, relevait de la sphère bourgeoise ! Beaucoup d’artistes de ma génération – celle qui a commencé à faire du théâtre au moment de la chute du mur - ont réinvesti la question de l’intime, développant un théâtre davantage centré sur la parole et l’interprète que sur l’image, le monumental... Et encore aujourd’hui mon ambition est de faire du théâtre à échelle humaine. C’est d’ailleurs pourquoi je ne veux pas au Rideau d’une « grande salle » qui excéderait 300 ou 350 places. Au-delà, on renonce progressivement à une des choses qui, à mon sens, fait la force du théâtre : la présence réelle, et on glisse vers le « spectaculaire ». J’ai voulu que l’Auditorium Paul Willems soit polyvalent, qu’on puisse y modifier le rapport entre le public et les acteurs à volonté ; les gradins peuvent donc être disposés de multiples façons, de sorte que chaque création soit l’occasion de repenser la question du rapport acteurs-spectateurs, sans être tributaire d’une architecture théâtrale figée.

N’avez-vous jamais eu envie de quitter la Belgique pour travailler ailleurs ?

J’ai connu une évolution par rapport à cela. Ado, j’avais envie de partir. J’ai pas mal voyagé et la Belgique me semblait petite, grise et mesquine. Ce sentiment s’est modifié au cours des années. J’ai pris conscience des richesses artistiques et culturelles de ce pays (bizarrement foutu, il est vrai !). Sur un plan plus matériel, je me suis rendu compte que, même si la situation sociale des artistes est loin d’être idéale, les gens de théâtre ne sont pas les plus mal lotis en Belgique. Les artistes bénéficient ici d’une couverture sociale, d’allocations de chômage, ce qui n’est pas le cas en Italie ou au Québec, pays où j’ai eu l’occasion de travailler. Je suis originaire de Liège. Bruxelles - où je vis depuis vingt ans – m’apparaissait comme un peu froide quand j’y suis arrivé. Mais je m’y suis fortement attaché. C’est une ville à dimensions humaines qui me convient parfaitement. Il s’y passe beaucoup de choses sur le plan culturel et son côté cosmopolite curieusement teinté d’un certain provincialisme fait de Bruxelles une ville plus singulière qu’on ne peut le penser au premier abord. J’aurais beaucoup de mal à quitter Bruxelles ! En revanche, j’ai envie, tout en étant ancré ici, de collaborer avec d’autres pays, d’être confronté à d’autres façons de faire, de penser… Le Rideau a traditionnellement travaillé en production propre, quasiment comme une entreprise familiale ; cela faisait sa force mais était aussi, sous certains aspects, son talon d’Achille. Le fait d’avoir choisi quelqu’un d’extérieur à la maison pour en assumer désormais la direction artistique dénote une certaine volonté d’ouverture. Et je sens l’équipe très enthousiaste à l’idée que nous allons mettre en place des partenariats avec d’autres structures, chez nous mais aussi à l’étranger. Je vous éviterai le refrain sur le village mondial, mais il est vrai qu’il serait absurde de ne pas profiter aujourd’hui de l’incroyable rapidité des moyens de communication à travers le monde. Travailler avec des collaborateurs qui habitent à l’autre bout du globe est devenu, sur un plan pratique, beaucoup plus facile que par le passé. Je prends un exemple bête mais éclairant : il m’est arrivé d’organiser des essayages de costumes via webcam avec le Québec ! Bien entendu, cet intérêt pour des collaborations avec des structures et des artistes étrangers ne doit pas nous entrainer à négliger les artistes belges, ce qui ne pourrait à terme que faire à nouveau de la Belgique francophone une morne province culturelle de Paris (comme au début du vingtième siècle) ou d’ailleurs !

Y a-t-il des textes ou auteurs que vous avez particulièrement envie de monter ?

Il y a certains auteurs qui me passionnent et auxquels je reviens, comme René Kalisky ou Paul Pourveur. J’aime creuser certaines écritures mais je suis toujours désireux de découvrir de nouvelles choses. De même en ce qui concerne les acteurs, il faut trouver un équilibre entre ceux avec lesquels on collabore régulièrement et les nouveaux venus qui apporteront une autre dynamique au travail. Cet équilibre m’apparaît comme la seule façon d’éviter l’écueil du fonctionnariat d’une part, du « don juanisme artistique » de l’autre.

N’avez-vous jamais eu envie de faire autre chose ?

C’est un peu particulier… Ma mère était comédienne. J’ai passé une partie de mon enfance dans les coulisses et les salles de spectacle. Mon grand père faisait du théâtre amateur à un très bon niveau et je possède une photo de mon arrière-grand-père jouant dans un mélodrame, « Les deux gosses ». Il s’agit donc d’une tradition familiale ! Paradoxalement, j’ai fait un rejet de cet héritage à l’adolescence, ce qui est un peu à contre-courant de ce qui se passe généralement dans la plupart des familles, où les ados qui souhaitent faire du théâtre s’en trouvent empêchés par leurs parents. Vers la fin de l’adolescence, je suis finalement revenu vers le théâtre, j’ai vu des réalisations exceptionnelles qui ont inscrit profondément en moi le désir des planches. Au départ, je voulais devenir comédien, c’est d’ailleurs avec cet objectif en tête que je me suis inscrit au Conservatoire de Bruxelles, chez Pierre Laroche et Charles Kleinberg. Le goût de la mise en scène m’est venu progressivement durant mes études, quand mes camarades me demandaient de les conseiller sur leurs scènes. J’ai alors compris que ce métier me conviendrait parfaitement car il me permettrait de me trouver à l’exacte intersection de deux passions : la littérature et le plateau. Cela peut sembler surprenant mais le théâtre m’a aussi apporté une certaine structure dont j’avais besoin. C’est au théâtre que j’ai appris la ponctualité, la discipline... J’y ai surmonté ma timidité et l’enfant unique que je suis s’y est créé une famille nombreuse. A quarante ans – un âge propice aux bilans dit-on - je fais le constat que je suis un homme heureux et que mon métier y est pour pas mal. Bien qu’il m’aurait dévoré depuis belle lurette si l’amour et l’amitié étaient absents de ma vie !

Interview réalisée par Solange De Mesmaeker

 

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