Marie-Paule Kumps

A l’occasion de la création de Madame Marguerite (Théâtre le Public), nous avons rencontré Marie-Paule Kumps. On ne présente plus cette comédienne qui enflamme la scène belge depuis de nombreuses années.


Quel enseignement as-tu suivi ?

J’ai fait l’IAD, dans la section théâtre. A l’époque c’était Armand Delcampe qui dirigeait l’IAD. J’en suis sortie en 1984 si je me rappelle bien.

Quand tu es sortie, tu avais déjà une idée précise du théâtre que tu voulais défendre ?

Non, pas réellement. Nous avions eu une super formation, vraiment très variée. On avait à l’époque des metteurs en scène et directeurs de théâtre comme enseignants. Ils avaient l’habitude d’aborder les grands textes du répertoire, avec l’exigence qui l’accompagne. Du coup, j’étais assez prête à travailler ce genre de chose, mais je demeurais curieuse de découvrir du répertoire contemporain. De même, j’ai suivi des cours d’improvisation à l’IAD avec André Burton que j’avais adoré. Je savais alors que c’était une chose importante pour moi. Aussi, j’ai toujours un peu écrit pour moi Durant notre enseignement, nous avons eu plusieurs fois l’occasion de faire des créations collectives à partir de choses que nous avions écrites et cela m’avait également fort intéressé. Je pressentais qu’un jour, je ferais quelque chose dans cette voie.

Quand je suis sortie de l’école, j’avais très envie d’être engagée ou de connaître le plus possible de théâtres qui existaient en Belgique ou ailleurs. Je ne souhaitais pas vraiment faire partie d’une seule famille. Chaque fois que j’eus l’occasion d’être appelée par un nouveau théâtre ou une nouvelle « famille », je me sentais toujours très heureuse de faire de nouvelles rencontres, de travailler différemment... Cela reste encore aujourd’hui une ligne que je voudrais suivre : rester curieuse et variée dans mon travail.

Et peut-être se mettre en danger ?

Je me suis souvent mise en danger, à chaque essai d’une nouvelle chose. Dans l’écriture notamment, mais aussi dans l’improvisation, la mise en scène. Je suis même un workshop de danse contemporaine, je me mets à la photo, je me suis inscrite à une formation d’écriture de scénario. J’ai d’ailleurs co-écrit un long métrage, ce que je voudrais recommencer. Est-ce vraiment prendre des risques ? Je ne sais pas, mais c’est toujours intéressant et vivifiant.

Tu chantes aussi un peu ?

Oh oui ! Mais j’ai toujours eu une voix assez fragile. Ce serait dans les limites de mes possibilités, mais j’adorerais chanter. J’ai rêvé mille fois que je ferai un spectacle de chanson, à la Samaritaine par exemple.

Peut-être un jour ?

Oui, pourquoi pas !

Dans Madame Marguerite, d’où vient cette petite chanson que tu apprends au public ?

C’est dans le texte mais c’est moi qui l’ai mise en musique (rire) . Cette phrase : « Quand je chante vive l’enfance, je chante, vive l’obéissance », c’est terrible et totalement idiot. J’ai gardé le texte et j’ai posé ma mélodie.

On te compte finalement pas mal de passions. As-tu déjà songé à la littérature ?

Oh j’ai toujours dix - mille idées, cela ne manque pas. J’ai déjà commencé à écrire une espèce de roman, mais il ne se terminera peut-être jamais, et c’est très bien. J’aimerais également écrire des textes liés à des photos, écrire de petites nouvelles à partir d’images... J’adorerais éditer un livre composé de textes et des photos. J’ai aussi commencé à écrire des haïkus, pour le plaisir. Ce sont de toutes petites choses mais j’y tiens beaucoup. Et puis j’ai récemment écrit une pièce pour moi, un seul en scène dont j’espère qu’il se fera un jour.

Pour Madame Marguerite, tu as travaillé sous la direction de Virginie Hocq, mais vous n’en êtes pas à votre première collaboration. Comment s’est faite la première rencontre ?

La première fois, ce fut avec les comédiens de sa promotion au conservatoire. Ils avaient envie de reprendre un texte qu’ils avaient travaillé en exercice de fin d’année, un texte de Michel Tremblay. Ils m’avaient demandé si je ne voulais pas remettre cela « en vie » pour une série de représentations à l’espace Delvaux. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Virginie. On s’est très bien entendues. Ensuite, il y eut notre collaboration dans Les monologues du vagin avec Colette Emmanuelle. Là, on s’est amusé comme des folles, on est devenus très amies toutes les trois. Par la suite, nous avons continué à nous voir, nous avions envie de faire des choses. Sur son dernier seul en scène, Virginie m’a demandé de travailler avec elle. J’ai finalement écrit des sketchs et je l’ai mise en scène. J’en fus très heureuse, elle également. Ce spectacle à bougé en Suisse notamment, je l’ai accompagnée. Par la suite, nous parlions beaucoup de nos désirs d’actrices et de nos projets. Un jour que nous en discutions, Virginie m’a parlé de monter Madame Marguerite. C’est un texte qu’elle connaissait très bien et moi également. Au départ, elle nourrissait l’envie de jouer ce personnage, mais étant trop jeune, elle a ensuite pensé que c’était bien pour moi. Après y avoir réfléchi, je me suis dit que c’était une bonne idée. Michel Kacenelenbogenn et Patricia Ide étaient d’accord avec cette proposition puis m’ont demandé avec qui je voulais travailler. Je me suis alors dit que si je travaillais avec Virginie sur ce projet, la boucle serait bouclée. Elle n’avait alors jamais vraiment fait de mise en scène mais j’étais persuadée qu’elle pouvait le faire. Et puis on a le même humour, on se connaît bien. Je l’ai appelé alors qu’elle rentrait de Paris et il se trouvait qu’on avait eu la même idée ! Donc ça s’est fait tout seul. Ce fut un travail formidable.

Cela a pris du temps ?

Ah oui, ça a pris du temps ! Il a fallu faire un travail important sur le texte. On sent que c’est une pièce écrite dans les années 70, or nous ne voulions pas vraiment la dater. Nous n’avons pas changé des milliards de choses, il a fallu faire quelques adaptations « à la belge », mais cela nous a pris quand même pas mal de temps. Naturellement, il y eut le temps des répétitions. Un seul en scène demande beaucoup de travail. Ce fut un gros boulot, je dois bien l’avouer.

Tu trouves que le texte est quelque peu daté ?

Oui, je trouve qu’on sent que ce texte provient des années 70. Nous avons coupé ce qui pouvait poser problème, parce que mal vieilli. Ce que l’on a surtout gardé, c’est le parcours d’une femme résolument folle. Elle est dépassée par l’époque dans laquelle elle vit. C’est assez commun dans le fond, ce sentiment que le monde va trop vite pour soi. A tout point de vue, ce siècle a été à une vitesse affolante. Concernant Madame Marguerite, la vie elle-même s’est déroulée trop vite pour elle. Elle a certainement dû être élevée dans un carcan et une éducation très serrés – probablement très catholiques et remplis de valeurs désormais vides de sens pour elle.

Elle pressent qu’elle ne sait plus ce qu’il y a derrière tout cela. Elle a été tellement victime de ce carcan... elle est aussi très obsédée par le sexe, elle a des pulsions physiques comme tout le monde, mais cela lui a été tellement interdit que pour elle, ce genre de chose ne peut-être que vicieux ou mal. Madame Marguerite est perdue dans ces valeurs qui n’ont plus de sens. Elle s’épuise, elle va souvent trop loin. Curieusement, elle se sent investie d’une responsabilité excessive par rapport à ses élèves : elle leur dit qu’elle est leur « seconde maman », qu’elle les « met au monde » ce qui est énorme à dire et qui ne relève d’ailleurs pas du tout de la responsabilité d’un professeur. C’est elle-même qui se met des butes inatteignables et qui ne sont pas justes d’ailleurs. Au final, elle ne peut que se sentir dépassée. C’est pour cela qu’elle crie « Au secours » à la fin de la pièce. Je l’imagine comme quelqu’un qui a voulu tout bétonner dans sa vie, tout savoir et tout maîtriser. Elle est persuadée qu’il faut tout contrôler, ne jamais avoir aucune surprise. Mais la vie naturellement, c’est tout le temps apprendre à lâcher prise, accepter de tomber dans le trou. C’est cela qui nous intéressait Virginie et moi : le parcours d’une femme malheureuse un peu victime de son enfance et qui souffre dans son époque. La pièce a peut-être vieilli sur l’approche de certaines thématiques, mais ce décalage par rapport à la société demeure toujours d’actualité pour certaines personnes. On peut encore rencontrer des gens victimes d’une éducation trop serrée, inadaptée à l’époque, et qui ne sont pas capables de gérer leurs pulsions.

Ce texte est plus existentiel qu’engagé ?

On parle parfois de l’engagement politique de l’auteur et de son texte. Aujourd’hui, je ressens davantage le parcours d’une femme qui est relativement touchante. C’est également drôle, car son enseignement est tellement grotesque qu’elle en devient absurde. Cependant, ce n’est pas le sens politique que je défends dans cette pièce. En même temps, il y a des valeurs intéressantes. J’espère qu’en sortant du spectacle, on pourra se rendre compte à quel point il est idiot de prôner l’obéissance à tout crin. Il y a quand même un peu de révolution dans tout ceci.

Cette Madame Marguerite est quand même un drôle de personnage : on sent qu’elle a ce besoin affectif immense tout en voulant maintenir cette figure d’autorité qui induit de la distance. C’est un affrontement continuel.

Pour moi, c’est comme si elle avait des crises. Elle se rend compte en permanence qu’elle va trop loin dans l’autorité, elle projette ses propres problèmes sur ses élèves, elle projette en eux ce qu’elle hait en elle. Puis, à chaque fois qu’elle sent qu’elle va trop loin, elle revient vers un extrême totalement inverse, fait d’amour et de désir de reconnaissance.

Pour travailler un personnage tel que celui-là - des personnages en général, dois-tu concevoir leur vie en dehors de la pièce ?

Je travaille en effet à l’ancienne. J’aime pratiquer une approche psychologique du personnage, mais pas uniquement, cela va de soi. Je m’invente un peu un passé, un contours du personnage en dehors de la pièce mais naturellement à partir de la pièce. Une amie me disait justement : « Cette femme n’existe pas, elle n’est absolument pas réelle ». Oui peut-être (tout le monde ne pense pas cela d’ailleurs), mais malgré l’irréalisme supposé du personnage, j’aime toujours le nourrir d’une réalité psychologique. J’ai envie de présenter quelque chose de crédible. Il faut que l’individu que l’on incarne soit crédible, qu’il devienne un peu notre frère, même le temps d’une histoire.

Pourquoi Marguerite craque précisément à cette rentrée selon toi ?

Je ne sais. C’est comme pour n’importe qui en définitive : il peut tous nous arriver d’avoir un jour de trop. Aujourd’hui je n’irai pas au boulot c’est terminé. Au fond c’est l’accumulation, c’est la rentrée de trop. Cette fois, elle sera allée trop loin dans son désir de contrôle total. A l’aboutissement de la pièce, elle finit par résumer sa vie à des mots de grammaire. C’est assez terrible dans le fond que de résumer sa vie à des injonctions, à des règles. D’ailleurs, elle le dit elle-même : « Voilà ce que font les gens les uns avec les autres, ils ne font que du verbe ! » C’est comme si elle était passée à coté de sa vie finalement. A partir du moment où elle se rend compte de cela, qu’elle n’est qu’une succession de verbes – boire, dormir, manger, baiser, aimer, chercher, etc. - c’est comme si elle faisait le bilan de son existence. Ces lueurs de lucidité sont quelquefois dures. Je pense donc que c’est ce qu’elle vit au terme de l’histoire : elle est passée à coté de sa vie.

Cela finit plutôt bien pourtant ?

Ah pas pour moi !

Tu penses qu’elle fait un burn-out complet et qu’elle ne reviendra plus ?

Oui ! Je pense même qu’elle se suicide. Oui certes, elle veut garder la face devant ses élèves en fin de journée, mais j’ai l’impression qu’elle réalise enfin sa solitude. C’est ce qui, je crois, la rend capable de songer au suicide.

C’est intéressant. Tu comprends, le personnage devient tellement touchant à la fin - même peut-être aimable par l’acception de sa solitude, que j’avais personnellement eu le sentiment que tout irait bien dorénavant.

Tu sais, la porte est ouverte. Par exemple, dans la pièce d’origine, il doit y avoir un jeune comédien complice dans la salle. Or à la fin, le jeune gamin en question va fouiller le sac de Madame Marguerite. Il en sort des bonbons, pleins de trucs, mais surtout un flingue. C’est un élément qu’on a voulu primordialement utiliser mais l’on s’est finalement dit que ce serait un peu démonstratif. Nous avons donc préféré opter pour une fin ouverte, de telle sorte que chacun se fasse son histoire. Pour moi, l’important est qu’elle veut se persuader qu’elle sera toujours là. Elle le dit d’ailleurs à ses élèves : aujourd’hui elle est là pour eux, mais elle sera également là pour leurs enfants, leurs petits-enfants... Je crois qu’elle se rend compte que sa vie ne changera jamais, qu’elle devra éternellement faire ce qu’elle a toujours fait. Elle veut garder la face, mais à l’intérieur je pense qu’elle est cassée. C’est ma vision du personnage, mais il y en a d’autres possibles.

Par le dispositif que tu installes avec Virginie, ce rapport de proximité avec les élèves/public, cela doit générer quelque chose de très particulier.

Oui, en effet. Certains viennent me dire : « j’ai eu une institutrice comme vous, ma grand-mère était comme ça, etc. » Tu vois, je n’ai pas besoin d’être particulièrement agressive dans mon jeu parce que le rapport qui s’installe dans le dispositif propre au spectacle fait que tu as une autorité naturelle. Les profs ont une autorité naturelle, même sans crier. On a tous été élève un jour et les expériences sont diverses, parfois un peu traumatisantes.

C’est comme ce cahier distribué au début aux spectateurs, cela nous met dans une position un peu angoissante d’être potentiellement interrogés sur nos notes.

Les gens réagissent de façon très diverses, certaines prennent note de ce que je dis, d’autres font réellement des rédactions. Naturellement, on ne vient pas au spectacle pour se sentir mal à l’aise, certains aiment simplement jouer le jeu mais ce n’est évidemment pas une obligation. Je ne vais pas embêter les gens.

Le spectacle doit-il tourner devant un public plus jeune ?

Je crois que ce serait très bien. Pour les jeunes ados et les adultes, cela fonctionne particulièrement bien.

Merci Marie-Paule !

Mais de rien !

 

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