Marie-Hélène Remacle

Cette année, le Festival Bruxellons fête ses 10 ans. À cette occasion, Marie-Hélène Remacle, une de ses fondatrices, sera à l’affiche de la création Shirley Valentine du 29 juillet au 7 septembre.

- Après avoir passé de longues minutes coincée dans les embouteillages du boulevard du Midi, je découvre l’écrin de verdure qu’est le château du Karreveld. C’est dans le parc que Marie-Hélène répond à mes questions, bien vite rejointe par une invitée surprise : Martine Willequet qui la met en scène.
- Dans la brochure du festival, on vous présente comme en étant une des fondatrices. Pourriez-vous nous expliquer en quoi vous avez participé à l’organisation de ce festival ?

Marie-Hélène Remacle : À la genèse, on était tout un groupe de comédiens qui formait la Compagnie Jean Bertoche. Olivier Moerens, Magali Heller et Didier Dieudonné (Bulles Production) sont venus nous voir. Ce sont des amoureux du théâtre à la base et nous avions besoin d’une structure : ils nous ont donc soutenus d’un point de vue administratif. Ils ont eu l’occasion d’être administrateurs lors d’un spectacle qui avait lieu ici, mais qui n’avait rien à voir avec nous. L’année suivante, ils ont donc demandé si on ne voulait pas faire un festival avec eux. À la base, c’étaient surtout des spectacles. Je me suis prise au jeu et j’ai commencé à participer aux réunions. On l’a construit ensemble, mais la base du festival, ce sont vraiment Olivier Moerens, Magali Heller et Didier Dieudonné. En fait, je suis au Karreveld depuis 10 ans. On a commencé par un ou deux spectacles chaque année. On a fait entre autres Cyrano de Bergerac, Le Bourgeois Gentilhomme et Silence en Coulisses. On avait l’objectif de faire plus tard plusieurs spectacles, mais on s’est d’abord laissé vivre. Puis, au fur et à mesure, comme ça remportait quand même un certain succès, on s’est tourné vers la formule festival.

Martine Willequet : Au début, ils ne jouaient qu’en extérieur, dans la cour du château. Puis, au fur et à mesure, ils ont investi l’espace intérieur qui était précédemment le bar dans la grange. Cette année-ci, il y a deux créations qui viennent s’ajouter aux accueils de spectacles. Il y en a une à l’extérieur : La Vie de Chantier de Dany Boon, et une autre création plus intimiste qui est le spectacle que nous préparons et qui s’appelle Shirley Valentine. Ça se jouera donc à l’intérieur car ce n’est pas du tout un spectacle qui peut se produire en plein air : le lieu de la pièce est confiné... c’est trop intimiste.

Quel est le but de ce festival ?

M.-H. R. Au départ, ce sont trois amoureux du théâtre qui ont mis de leur argent propre pour rendre le spectacle possible, ce qui en fait quelque chose de très important dans leur vie à eux trois. Le but initial était celui de faire une fête du théâtre.

D’où Bruxellons ?

M.-H. R. D’où Bruxellons, oui. Ce n’est pas spécialement intéressé, c’est vraiment dans le but d’amener des spectacles d’été, d’amener aussi à Molenbeek la culture ouverte à tout le monde. Dès le début, on a voulu avoir des places qui étaient démocratiques. On n’a jamais été excessifs dans les prix qu’on a demandés, puis au fur et à mesure on a dû un peu s’aligner, mais pas tant que ça finalement. Pour un spectacle d’extérieur, ça reste fort abordable [1]. Il faut savoir qu’Olivier Moerens est un amoureux de Jean Vilar qui était pour lui un exemple et un modèle. L’esprit d’Avignon le motive certainement.

M. W. L’idée, c’est surtout de monter des spectacles pour le grand public : des spectacles qui s’adressent à un public le plus large possible, tous âges confondus, toutes cultures confondues. Ce sont vraiment de bonnes pièces évidemment - parce qu’ils sont très exigeants sur le choix des pièces - mais qui peuvent s’adresser à un public vraiment large. Ce qui était à l’origine l’envie de Vilar avec le Théâtre Populaire.

Cette année, on pourra vous voir au Karreveld dans Shirley Valentine Pourriez-vous nous parler de l’histoire en quelques mots ?

M. W. C’est un « seule en scène ». donc Marie-Hélène est seule sur le plateau... La pièce elle-même raconte le parcours d’une femme qui, à l’âge de 40 ans, fait le bilan de sa vie et se rend compte qu’après une vingtaine d’années de vie conjugale elle a perdu tout ce qui était sa personnalité de départ. Elle a perdu sa folie, sa fantaisie, le sens de l’imprévu, ce qui faisait sa joie de vivre. Elle est entrée dans un train-train, dans une petite vie très réglementée, petite bourgeoise, et elle prend conscience que cette vie qu’elle mène est devenue un peu ennuyeuse et ne correspond pas à ses attentes et à ce qu’elle est profondément. Il va y avoir une remise en question de ce qu’elle vit et elle va se révolter contre le fait que sa personnalité soit tellement éteinte. Elle va donner un grand coup de pied dans tout ça et repartir sur d’autres bases où elle se retrouve telle qu’elle était à vingt ans, c’est-à-dire une jeune femme aimant la vie, la liberté et les cadeaux que fait la vie. Elle n’a pas de projets pharaoniques : elle veut voir la mer, boire un verre de vin dans une calanque grecque, etc. Elle veut retrouver ses folies d’adolescente et elle y parvient grâce à Willy Russel, l’auteur, qui lui permet de retrouver ce qu’elle avait perdu.

C’est donc une pièce qui n’a pas d’âge et qui ne peut pas vieillir parce que je pense que partout dans le monde, dans toutes les couches sociales et à toutes les époques, il y a des femmes qui se disent : “J’avais d’autres aspirations, d’autres envies, d’autres désirs et je n’avais pas envie de cette petite vie monotone, un peu médiocre, dans laquelle je me suis étiolée depuis des années.”

Ce qui me semble essentiel, c’est qu’il s’agit d’une pièce qui aborde un sujet important : le retour vers ce qu’on est et la trahison qu’on peut avoir vis-à-vis de soi-même si on se laisse prendre dans quelque chose de banal. Mais Dieu merci, on ne glisse pas dans quelque chose de sinistre, parce que c’est écrit par un Anglais. Les Anglais ont toujours cet humour, cette distance, cet esprit qui fait qu’on ne s’apitoie pas sur son propre sort. On rit des choses sinistres pour ne pas se plaindre. Il y a quelque chose d’enjoué dans la façon dont elle envisage les choses et de drôle, parce que c’est une femme qui a beaucoup de fantaisie en elle, même si elle est un peu étouffée sous un couvercle matrimonial. La pièce est structurée de façon à ce qu’on passe subitement de choses drôlissimes à des choses plus profondes. Il y a de belles ruptures qui font qu’on aborde un éventail assez large de sentiments, d’états d’esprit. C’est non seulement agréable à jouer pour une comédienne qui montre toutes ses facettes, mais c’est aussi très agréable à suivre pour les spectateurs : on rit puis on est subitement très ému avant de retrouver l’élégance du rire grâce à une pirouette.

C’est vraiment plein d’une humanité très bien observée, très juste et très attachante. Plusieurs fois, on a eu l’impression que la pièce avait été écrite par une femme. Il sent tellement la façon dont les femmes peuvent réagir dans telle ou telle situation, il a une sensibilité très féminine. Et on ne tombe jamais dans quelque chose de macho, ou au contraire de MLF. C’est simplement une grande parabole sur une humanité, sur les rapports entre les gens, sur le déclic que peut provoquer une phrase qui nous fait réfléchir.

M.-H. R. C’est le réveil de cette femme.

M. W. C’est tout à fait exact : elle s’était endormie, elle avait endormi sa personnalité. Elle se réveille et retrouve le chemin pour redevenir comme elle était avant, c’est-à-dire curieuse, enthousiaste, aimant la vie et les choses simples qui donnent des bouffées de bonheur.

Comment en êtes-vous venue à travailler sur ce projet ? Une proposition ou une envie personnelle ?

M.-H. R. Olivier Moerens m’a proposé cette pièce il y a dix ans. Je ne sais pas pourquoi, mais il m’avait associée à ce personnage. Il m’a proposé de le monter un ou deux ans plus tard. Je l’ai relu et je me suis dit : « non, c’est trop tôt, je n’ai pas vécu assez de choses ». Je trouve que c’est une pièce pour laquelle il faut au moins avoir passé les quarante ans. Il faut avoir une maturité de vie, avoir été confronté à certaines choses, parce que ça se sent. Tout le monde peut comprendre cette pièce, mais pour la jouer il faut avoir vécu tout ça. Il y a un an, il est revenu avec cette pièce en me disant que j’avais presque l’âge du personnage (je l’ai maintenant). Moi je n’osais pas le faire. Finalement j’ai dit ok. Mais si je le fais, je veux que ce soit avec Martine Willequet. Parce que je la connais bien et aussi parce que c’est la personne en qui j’ai le plus confiance pour un tel projet. En effet, on a besoin de beaucoup se livrer dans cette pièce et on ne peut pas le faire avec quelqu’un en qui on n’a pas confiance ou qu’on ne sent pas qu’il va pouvoir vous guider et vous épanouir. En fait, depuis dix ans on se croise au moins chaque année. Soit comme metteur en scène soit comme comédien.

M. W. C’est vrai aussi qu’il y a des comédiens avec qui on a envie de travailler. Parce qu’on les sent bien, le feeling passe. Quand je lui dis par exemple le « zéphyr nostalgique », elle voit de quoi je parle ! On a un langage commun.

Shirley Valentine est une pièce britannique très connue, un film a notamment été tourné en 1989 avec Pauline Collins dans le rôle titre. Vous êtes-vous inspirée de ces autres représentations ou avez-vous au contraire tenté de garder l’esprit libre ?

M.-H. R. Je n’ai jamais rien vu en fait. Quand je suis arrivée à Bruxelles, je sais que c’était Francine Blistin qui le jouait, mais comme j’étais étudiante et que je ne connaissais personne je n’ai jamais été le voir, mais j’ai toujours entendu parler de cette pièce.

M. W. Ah tu ne l’a jamais vue alors ?

M.-H. R. Non, et heureusement. Sinon je n’aurais jamais fait le rôle !

M. W. Marie est une grande anxieuse.

Vous sentez-vous proche du personnage de Shirley Valentine ?

M.-H. R. Oui, parce que je crois qu’arrivé à cette âge-là, on a eu pour la plupart une vie de couple, des enfants… Oui je me sens proche de Shirley. Je crois que chaque femme va se retrouver dans Shirley Valentine quand on voit ce qui lui passe dans la tête, sa manière de réagir. C’est vrai ce que disait Martine, Willy Russel a une manière d’écrire la réflexion féminine par rapport aux situations qui est énorme. Parce qu’on ne se dirait jamais qu’un homme puisse avoir capté ça. C’est justement souvent un problème qu’on a dans les couples, c’est qu’on ne capte pas la sensibilité de l’autre. Et lui… C’est vrai que c’est fabuleux : c’est exactement ce qu’on a pensé à tel ou tel moment. C’est finement observé, c’est finement senti.

M. W. Je lisais une bibliographie de Willy Russel qui disait que dans plusieurs de ses pièces, il veut que l’héroïne se soustraie à la médiocrité de la vie. Et je trouve que c’est très juste. Elle veut se soustraire à la médiocrité qui lui est tombée dessus. Ce sont donc en général des femmes assez idéalistes et exigeantes vis-à-vis d’elles-mêmes et vis-à-vis de la vie. Je trouve ça très beau.

Un monologue, un « seule en scène », est-ce une première pour vous ?

M.-H. R. Oui, et c’est très particulier. Je ne sais pas vraiment ce que ça fait… En tout cas, ça fait très peur.

M. W. C’est excitant quand même, non ?

M.-H. R. Oui, tout à fait. C’est également une tout autre manière d’aborder le travail de la scène.

Depuis quand travaillez-vous la pièce ? Il y a aussi un sérieux travail de mémoire, non ?

M.-H. R. Depuis un mois. Il y a eu d’abord un premier travail de lecture. Chacun a sa manière d’étudier, mais moi je ne sais pas le faire si on n’a pas réalisé un travail du texte au préalable, si on n’a pas bien compris ou si on n’est pas sur la même longueur d’onde. Autrement, ça ne rentre pas. Or là, c’est rentré plus facilement après que Martine m’ait quasiment donné le texte à la becquée après avoir fait tout un travail dessus pour l’éclaircir. Par contre, ça fait plusieurs années qu’on en parle, ça fait plusieurs mois que j’y pense, j’ai relu la pièce, etc. Puis on a commencé le travail proprement dit le 15 juin.

Une phrase semble caractéristique dans la présentation de Shirley Valentine : « il n’est jamais trop tard pour réussir sa vie ». Qu’en pensez-vous ?

M.-H. R. Je ne trouve pas cette phrase juste. Parce que ce n’est pas ça Shirley. C’est plutôt « il n’est jamais trop tard pour vivre ». Parce que réussir sa vie, ça veut dire quoi ? Je préfère « il n’est jamais trop tard pour se décider à vivre, pour recommencer à vivre ».

M. W. C’est une phrase dangereuse. Réussir sa vie, c’est très subjectif. Pour moi réussir sa vie, c’est être en accord avec soi-même, ce n’est pas du tout une réussite sociale. C’est être honnête vis-à-vis de soi-même.

M.-H. R. Comme elle dit à un certain moment, on est tous là à se dire qu’on est content, que tout va bien et finalement on se laisse aller comme ça jusqu’à ce qu’on meure. Alors qu’il y en a plein parmi nous qui sont déjà morts avant de mourir parce qu’on laisse ternir cette vie et qu’on ne croit plus à ce que l’on est, à la force qu’on peut avoir pour ressurgir. N’est-elle pas un Phénix ?

M. W. C’est un Phénix, exactement.

Pourra-t-on vous voir dans Shirley Valentine ailleurs qu’au Karreveld à l’avenir ?

M. W. Ça ne dépend pas de nous, mais on l’espère.

Shirley Valentine vous laisse-t-elle le temps pour d’autres projets ?

M.-H. R. On se retrouve déjà la saison prochaine, puisque nous travaillons ensemble pour les Belles-Sœurs d’Eric Husse au Théâtre Royal des Galeries

Merci à vous deux pour cette interview. La prochaine fois, je prendrai le métro, mais je reviendrai !

Interview réalisée par Sarah Heinderyckx le 13 juillet 2009.

On peut voir Marie-Hélène dans -

Shirley Valentine au Château du Karreveld à 21 heures, en juillet (29), août (les 3-11-12-18-20-26) et septembre (les 2-3 et 7)

-

Les Belles-Sœurs programmées au Théâtre Royal des Galeries du 10 février au 7 mars 2010.

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