Laurent Kaye

On oublie trop souvent qu’un spectacle c’est d’abord une équipe formée de plusieurs corps de métiers, qui, en symbiose et parfaitement réglés, nous offre une unité. Prêtons plus d’attention à ce que représente le travail en amont des créateurs techniques, qu’ils soient éclairagistes, scénographes, costumiers et sans oublier la maîtrise du détail des techniciens. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous rencontrons le créateur lumière Laurent Kaye, fort d’une belle expérience lumineuse qu’est son métier qui se fait dans l’ombre, et à qui nous devons de voir et de ressentir ce qui se passe sur scène.

Quel a été ton parcours ?

J’ai fait l’Insas, en section mise en scène où l’on avait notamment des cours de lumière, de scénographie, de production et je me suis très vite dirigé vers la lumière. Et puis j’ai fait des stages à gauche à droite le plus vite possible et j’y ai fait des rencontres, par exemple Michaël Delaunoyavec qui je travaille depuis 15 ans ; et après avoir fait quelques années de régie, c’est à 30 ans, que j’ai décidé de refuser toutes propositions de régie pour me consacrer uniquement à la création lumière en me disant « il faut prendre un risque maintenant ! ». Depuis, je ne fais que ça.

Est-ce pour toi un métier plus technique ou artistique ? Comment pourrais-tu le définir ?

C’est vraiment un mélange des deux, de la technique et de l’artistique, l’un est au service de l’autre. Je ne peux pas faire des propositions artistiques, sans connaître la technique, et inversement. En Belgique, il n’existe pas de formation spécifique pour la création lumière : la technique s’apprend sur le tas, se transmet et chacun fait son parcours personnel. Celui qui m’a donné envie de travailler cette non matière, c’est Alain Prévôt. Que je remercie encore.

Comment se passent les échanges avec le/la metteur en scène lors de la création artistique ?

Je suis quelqu’un d’une grande souplesse, je ne vais pas me braquer sur une idée fixe. Au contraire je me mets au service au maximum de la vision du metteur en scène et à moi d’amener des choses qu’il n’aurait pas imaginées ou de traduire des envies qu’il aurait. Et c’est aussi savoir dire oui ou non, et dans ce cas, ce sont des discussions : plus vite on discute de ça et plus vite on se met d’accord et moins on a de mauvaises surprises ensuite. C’est toujours une discussion de fond qui se fait avant le début des répétitions. En général, (pas systématiquement), une ou plusieurs rencontres ont lieu avec le metteur en scène, le scénographe et le créateur lumière, pour établir la base du projet. Après chacun part un peu de son côté et réfléchit et l’on revient avec de nouvelles propositions. Pendant les répétitions, je "quitte" le projet pour y revenir à la fin, pour reprendre le travail où ils sont arrivés et voir ce que je dois adapter et proposer. Et en fonction des lieux et du matériel dont on va disposer et du budget, je fais le plan lumière du spectacle., Et le travail concret peut commencer.

Eclaire donc un peu ma lanterne…Quelle est la différence entre le créateur lumière et le régisseur lumière ?

Le créateur lumière ou éclairagiste c’est celui qui crée artistiquement la lumière. Je donne les indications au régisseur pour tout le montage technique, je lui demande d’enregistrer les effets dans la console. Le jour de la première j’ai fini mon travail. Le régisseur, lui, fait un métier plus technique : il fait le montage, accroche les projecteurs et sera là tous les soirs pour envoyer les effets pendant le spectacle : il doit être attentif au moindre détail technique.

Est-ce qu’ il y a une hiérarchie dans l’équipe de la régie ?

Non. J’ai beaucoup plus de rapport avec les régisseurs qu’avec les comédiens, Avec l’équipe régie, on travaille vraiment main dans la main, donc il me tient vraiment à coeur d’avoir un bon rapport avec tous, de manière à être clair envers eux : d’abord pour ne pas faire du travail inutile, pour ne pas avoir à démonter ou remonter des choses. C’est là où je dois être sûr de moi. C’est donc avec le régisseur et le directeur technique que j’ai des liens « journaliers », ensuite vient le scénographe et après il y a le travail des comédiens. Avec eux je suis moins proche, car nous avons chacun notre partition respective et l’on essaye de jouer en parallèle. Mon souci avec les comédiens depuis quelques années est que j’essaye de faire en sorte d’éviter de faire de longs raccords techniques, de faire de longs placements lumières, parce que je sais que c’est très fatigant pour tout le monde, surtout pour les comédiens. J’essaye de préparer le travail plus en amont, pour que je puisse travailler en direct avec les comédiens sans qu’ils se rendent compte. Tout le monde y gagne.

Qui sont les acteurs pour toi en tant que créateur lumière ?

C’est quelque chose qui fait entièrement et intimement partie d’un espace, donc c’est un rapport sur le regard, c’est un rapport sur le corps : un acteur fait partie de la scénographie. C’est un travail sur sa présence, sur son regard. Je travaille aussi en danse contemporaine et là on travaille beaucoup sur le corps. Il y a un travail très important qui s’exprime comme cela : "Quel est la présence de ce corps ? Quel est son sens ? Que nous dit-il ?" Macamagie 2008 La présence d’un acteur dans l’ombre peut être pour moi plus significative voire plus importante qu’en pleine lumière. Donc c’est une recherche très particulière, et par rapport à cela il faut trouver un sens à chaque chose en permanence, tout doit être justifié. Souvent il y a des metteurs en scène qui me disent : « Attention, il faut bien l’œil de l’acteur. » Je comprends bien quand ils disent cela, mais ce n’est pas du cinéma, et ça me fait doucement rigoler dans la mesure, où souvent ils ne se rendent pas compte qu’effectivement quand on est à 10 mètres de la scène, on a l’œil de l’acteur mais que si l’on est au fond d’une salle de 400 personnes, on ne l’aura pas ! C’est plus une question de ressenti que de voir de façon réelle. Les différences d’intensité de lumières créent des atmosphères et cela a donc son importance. Il faut que la lumière ne fatigue pas le public et c’est un équilibre difficile à trouver.

Pour " Le cercle de craie caucasien" (mise en scène : Jasmina Douieb, joué en février à l’atelier 210), j’ai été très sensible à l’ambiance lumineuse… Justement, comment s’est passé le travail sur les masques ?

On s’est très vite rendu compte qu’il fallait travailler la lumière avec 3 axes : de face, latérale et venant du sol. En tenant compte des masques et des ombres. D’autre part, avec les costumes on s’est rendu compte qu’on allait travailler dans les sépias : les beiges, les gris les bruns, mais de manière complètement uniforme : les masques, les costumes, les perruques. Donc il était assez vite évident que je n’allais travailler qu’avec une seule couleur de manière à compléter l’unification de la chose. Si j’amenais moi d’autres couleurs, j’aurais brisé l’harmonie de la scénographie et j’aurais été contre le travail des costumes. Les quelques moments rares de focalisations sont des moments où l’on entre dans une vraie poésie, parce qu’ils sont rares alors ils ont plus de force. Fatalement ça surprend et emmène le spectateur. Il ne faut pas le faire trop tôt, car ce n’est pas ce que le comédien dit à ce moment qui est important, mais plutôt l’atmosphère : par exemple, lors d’un resserrement sur le personnage de Groucha, ses pensées s’envolent avec le public qui la suit : alors tout l’espace vit…

Quelles vont être tes prochaines créations ?

Là, pour le moment je travaille sur « L’abécédaire des temps modernes », (de Paul Pourveur, écrivain contemporain flamand) . Ce sont les 3 tomes de A à Z que Michael Delaunoy monte pour le Rideau de Bruxelles ( du 17 mars au 4 avril). On avait déjà travaillé le 1er tome de A à H il y a 2 ans, monté à Mons et repris ensuite aux Martyrs. Là maintenant on va faire la totalité. Et puis je travaille directement après sur « Facteur humain », au Théâtre Le Public à partir du 25 mars . Et puis après ça va un peu se calmer, ça va faire du bien car ça n’a pas arrêté depuis le mois d’août.

Donc tu es très demandé ?

Oui… C’est très agréable d’être demandé. C’est exactement la même chose que pour un comédien : on naît du désir des autres.

Tu choisis ce qu’on te propose ?

Ça m’arrive de dire non. Je dis non lorsque deux projets s’emmêlent et vont l’un sur l’autre. Quand c’est compliqué, je privilégie les gens avec qui je travaille depuis longtemps. Je suis assez content quand un projet peut se faire, que j’ai le temps. Et même si sur le papier le projet ne paraissait pas si excitant et bien souvent ces styles de projets moins excitants au début deviennent, à l’arrivée, extrêmement intéressants. Ce sont toujours des rencontres.

Il y a des pièces de théâtre que tu préfères ?

En général ce sont les metteurs en scène avec qui je préfère travailler et en deuxième lieu c’est l’équipe technique avec qui je travaille : c’est très important parce que si on se sent bien avec les gens, on pourra dans le respect de tout un chacun, demander plus, pour le bien du spectacle.

Est-ce- que tu penses que ton métier est bien reconnu ?

Ça c’est la grande question ! Il se fait qu’il y a quelques années, j’ai « ouvert ma gueule » à ce sujet et je suis très content de l’avoir fait, pas assez à mon goût évidemment, mais c’est bien parce que ça a quand même bougé. J’estimais qu’après une quinzaine d’années de métier, je pouvais me permettre de pousser un coup de gueule par rapport à la reconnaissance et par rapport à la presse, deux problèmes qui me touchaient à cœur. D’abord, dans les remises des prix du théâtre, il n’existait pas de reconnaissance pour les créateurs lumière. J’ai envoyé des lettres à tout le monde : aux politiques, aux responsables des prix du théâtre, aux comédiens pour exprimer mon désappointement et ça a bougé ! Depuis ils ont créé un prix pour la meilleure création artistique et technique, qui peut s’adresser à la lumière, aux costumes comme au son, à l’image…Donc c’est une très belle avancée. Le manque de reconnaissance est aussi dans la presse. Comme les comédiens et les comédiennes d’ailleurs, lorsqu’ils sortent d’une école. Ce qui me chagrine c’est que ni au conservatoire, ni à l’Insas ni à l’Iad, on ne puisse pas prendre, sur 3 ans d’études, 1 jour ou 2 pour expliquer aux comédiens quels sont les différents métiers du théâtre et de dire « ce sont tous des gens qui travaillent non pas pour vous mais avec vous dans le but de créer un spectacle » : il faut en être conscient et il faut savoir qui fait quoi, dans quelle mesure et à qui l’on peut demander les choses. C’est à mon avis, un manque flagrant . Il y a des comédiens qui en sont tout à fait conscients et d’autres qui n’en sont pas du tout conscients.

Est-ce que tu as déjà fait du cinéma ?

Très peu, avec 1 ou 2 copains pour des courts-métrages.

C’est très différent…

Oui c’est différent dans le regard. Ça reste un travail sur la lumière donc ça reste exactement le même genre de travail, simplement ça passe à travers une pellicule et non pas à travers les yeux, et il faut avoir des connaissances techniques, connaître le prisme de la caméra, tandis qu’au théâtre, on passe à travers le prisme de l’œil du spectateur, ce qui n’est pas du tout le même : l’œil du spectateur est mille fois plus sensible que n’importe quelle caméra au monde. C’est pas du tout le même rapport au niveau de l’intensité, au niveau de ce que ça raconte. Le théâtre est une création globale. En théâtre, on parle donc d’un concept global, d’un plan lumière qui doit tenir compte de tout : de tout l’aspect technique du plateau et en sachant que sur un plateau il y a aura très peu de changements. Au cinéma c’est différent, on peut se permettre de changer, de bouger etc.. Je pense d’ailleurs que quelqu’un qui travaille la lumière au théâtre aura plus facile de travailler dans le cinéma, et inversement, ce sera plus difficile.

C’est intéressant…

Oui, on doit savoir à quoi les éclairages vont servir, qui doivent pouvoir resservir pour telle et telle autre chose et qui, si on les marie à ceci, on obtient une lumière de scène précise, donc c’est un mode de pensée globale. Il faut savoir exactement à quoi vont servir les dizaines et dizaines de projecteurs, parce qu’une fois que c’est monté, on ne va plus pouvoir toucher à ça. Au cinéma, c’est complètement différent, on peut couper quand on veut, on les met à l’endroit, à l’envers, tout est déplaçable et interchangeable.

Il y a une « feuille de route » faite par l’éclairagiste ?

Oui c’est ce qui s’appelle une « conduite lumière » : le régisseur sait qu’à tel réplique ou mouvement, il doit envoyer tel effet lumière. C’est pas très compliqué, tout est maintenant informatisé. C’est la dernière partie de la création lumière. On la fait, en général, une semaine avant la première, mais parfois on n’a que 2 jours. Dans ce cas, il faut se préparer à l’avance, être sûr de ce qu’on veut, sinon on n’a pas le temps.

Pourquoi l’équipe technique et créative ne descendrait pas sur le plateau, lors des applaudissements des comédiens, se faire applaudir elle aussi ?

En général, la difficulté c’est que le régisseur est toujours coincé derrière tout le public dans une cabine, loin ou en l’air... Donc le temps que le régisseur descende.. et puis de toute façon il ne peut pas le faire il doit attendre la fin du spectacle c’est-à-dire : la sortie du public. Mais ce qui se passe c’est qu’en général, à la première le/la metteur en scène vient saluer avec les comédiens et il/elle décide si oui non les collaborateurs artistiques viennent saluer, cela dépend. Personnellement, je déteste ce genre de moment. Et puis il y a ce salut venant des comédiens au régisseur pour lui dire merci qui témoigne du travail d’équipe.

Quels sont tes envies et tes buts dans ta profession ?

Je ne sais pas si j’ai un but, tout ce que je peux dire c’est que, si il y a 20 ans on m’avait dit que je ne vivrais que de la création lumière, j’aurais jamais cru ça possible. Sinon j’avais quand même une envie depuis toujours, c’était de travailler avec le metteur en scène Thierry Salmon, et cela s’est fait. Ça a été comme un accomplissement. Maintenant, à côté de ça, il y a toujours une remise en question en permanence, par rapport à ce qu’on veut, si on veut travailler dans un autre pays, sur d’autres projets…Mais ce qui est clair, c’est que s’il y a 2 choses qui m’attirent et sur lesquelles je n’ai jamais travaillé mais que j’espère faire un jour, c’est l’opéra et la comédie musicale. Il y a peu de comédies musicales en Belgique, on verra les opportunités que m’offrira la vie. Pour moi, l’opéra et la comédie musicale sont les deux formes de spectacle total.

En ce moment, Laurent Kaye est le créateur lumière pour :

L’abécédaire des temps modernes jusqu’au 04/04/09 au Rideau de Bruxelles Facteur Humain du 25/03 au 25/04/09 au Théâtre Le Public

Les photos numérotées dans l’ordre d’apparition sont celles des spectacles suivants : photos 1 et 4 "Aïda vaincue", photos 3 et 5 "Le cercle de craie caucasien" et photo 2 "Festival Macamagie"

Interview recueillie par Claire Drach le 8 mars 2009

 

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