Julien Roy

Fragments d’une passionnante rencontre avec l’un des grands monstres sacrés du théâtre francophone d’aujourd’hui, Julien Roy nous parle, non sans profonde sensibilité, de son parcours, du théâtre et d’un héritage aux jeunes comédiens.

D’origine française, d’un père philosophe et d’une mère fervente catholique, tu te destinais à une voie tout à fait différente de celle que tu as empruntée tout au long de ta vie puisque tu étais sur le point de terminer des études de commerce. Peux-tu nous raconter ce virage ?

Les évènements de Mai 68 à Paris où j’étais étudiant n’y sont peut-être pas pour rien ; ils m’ont aidé à faire ma petite révolution personnelle. J’étais dans une grande école de commerce (ESSEC) sans joie ni projet porteur d’avenir ; et le théâtre, qui jusque-là me semblait interdit, tel un lointain inaccessible, s’est imposé à moi comme la seule voie offerte. Donc en 1969, malgré l’opposition de ma famille, je largue tout, je prends le large. Je m’inscris au cours de Tania Balachova : un monde nouveau s’ouvrait à moi… Je dois beaucoup à ma grand-mère qui m’emmenait souvent au théâtre. Je n’oublierai jamais « Tête d’or », mis en scène par Jean-Louis Barrault. L’enfant de douze ans que j’étais, n’a sans doute rien compris alors à cette pièce. Pourtant les acteurs, Alain Cuny, Laurent Terzieff notamment, leur présence, leur voix, leur phrasé, et le souffle inouï du verbe de Claudel, m’ont littéralement emporté…

Durant ta formation, tu as rencontré des grandes figures comme Claude Régy, Michael Lonsdale, Raymond Rouleau, Jean-Marie Serreau. Tu t’es aussi formé au mime à l’école Marceau. Tu as été à l’école Mudra de Maurice Béjart pour enfin atterrir au Conservatoire de Bruxelles dans la classe de Claude Etienne.

À l’époque, la formation des acteurs n’était pas aussi complète qu’aujourd’hui et je pensais qu’un acteur ne pouvait pas ne pas se servir de son corps. Donc j’ai fait du mime puis je suis entré à Mudra, l’école que Béjart venait de créer à Bruxelles pour former aux arts pluriels et leurs techniques, qu’exigeait sa vision du « spectacle total ».

Comment cette diversité dans ton parcours accompagne-t-elle ta façon d’aborder le travail ?

Danse, théâtre, chant, sont conjoints. Corps et voix sont un. Un tout qui fait l’acteur. Cette formation m’a conduit en tout. Sans doute m’a-t-elle particulièrement servi pour des spectacles personnels où j’ai voulu aller là où aucun metteur en scène ne m’aurait amené ; par exemple avec mon « Nijinski ou le fou de Dieu », ou bien encore « Le monologue d’Adramélech » de Valère Novarina.

Tu es donc arrivé en Belgique pour ta formation et tu ne l’as finalement plus quittée. Qu’est-ce qui t’as décidé à rester ?

La vie, le destin ! (rires) La première personne à m’accueillir dès mon arrivée à Bruxelles fut une danseuse du Ballet du XXème Siècle que je ne devais plus quitter. Sans doute n’y a-t-il pas de hasard dans la vie, ou alors il en est d’heureux !… Je ne regrette pas d’avoir principalement exercé en Belgique. On y travaille plus sereinement qu’en France, sans doute plus humblement et plus généreusement. Seulement l’absence de tout vedettariat expose dangereusement et en permanence à la précarité.

Tu as terminé la tournée du « Roi Lear » mis en scène par Lorent Wanson, où tu as défendu à merveille le rôle de Gloucester. Comment as-tu abordé le travail Shakespearien ?

J’ai déjà joué plusieurs pièces de Shakespeare, je pense notamment à une « Mégère apprivoisée » dans les années 70, plus récemment à Macbeth puis à Roméo et Juliette mis en scène par Stuart Seide, ou encore au Hamlet(s) de Frédéric Dussenne… Les approches sont diverses, jamais semblables. Je me mets au service du metteur en scène.

De manière générale, comment abordes-tu le travail d’acteur ?

Quand je commence un travail, j’ai l’impression très vive à chaque fois (et c’est sincère) de devoir repartir à zéro. Comme si je ne savais rien, absolument rien ! Tel un débutant, je me mets à l’écoute : de l’auteur, de son écrit, du metteur en scène, de mes partenaires, de l’autre et de soi… Attention et écoute, en attente du dialogue infini qu’exige l’acte théâtral. Je me tiens en l’attente de quelque chose de plus grand que soi, dont on ne sait rien encore, qui nous dépasse et nous appelle, ne demandant qu’à nous traverser, à nous prendre, pour apparaître. Qui parle ?... « Je est un autre » dit Rimbaud. Cette alchimie nous impose de résister à toute surdimension de l’égo où s’égare parfois l’acteur.

Tu as été récompensé en 2005 du prix du meilleur acteur pour ton rôle de Louis II de Bavière dans « Le roi lune » de Thierry Debroux mis en scène par Frédéric Dussenne et Jack dans « Aïda vaincue » de René Kalisky mis en scène par Michael Delaunoy. Mais avant cela tu as reçu le prix de la meilleure mise en scène et de la meilleure scénographie pour « Pelléas et Mélisande » de Maurice Maeterlinck en 1997. Comment envisages-tu la mise en scène par rapport à ton travail d’acteur ?

L’une et l’autre activité sont liées... Le metteur en scène et l’acteur sont également interpellés par l’énigme posée par l’écrit du poète. Par exemple avec Maeterlinck, ça a commencé en tant qu’acteur (à l’époque avec Henri Ronse sur « Les aveugles ») où j’ai découvert des terres nouvelles dont l’exploration s’est prolongée dans l’enseignement puis la mise en scène.

En plus d’un riche parcours d’homme de théâtre, tu es aussi un pédagogue assidu et régulier en Belgique et en France. Qu’as-tu envie de transmettre à la nouvelle génération de comédiens ?

Je n’ai rien à apprendre au jeune acteur, qu’il ne sache déjà lui-même plus ou moins secrètement. C’est lui, c’est sa génération, qui fera le théâtre de demain dont chacun ignore ce qu’il sera. Je ne puis que l’assister un temps dans l’approche de la source qui fonde son engagement en lui ouvrant quelques voies à l’aide de quelques outils susceptibles de l’aider à usiner ses rêves, comme disait Antoine Vitez. Mais le chemin est dans ses pas. Je ne puis que l’aider à grandir l’allant de son pas. Reste que, dans le cadre d’une école, il importe que l’équipe pédagogique s’accorde sur un projet pédagogique commun... Je n’attends pas d’un élève qu’il me ressemble et me suive ! On sait depuis Socrate que l’école ne peut s’enfermer sur la transmission du savoir ! Le « maître » n’a pas la prétention d’enfanter : il se met à distance, dans une humilité extrême, pour permettre au « sujet » en gestation d’apparaître en pleine lumière. Et l’échange opéré questionne autant l’un que l’autre. En sorte que je reçois autant de lui qu’il reçoit peut-être de moi.

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

L’enseignement toujours, et la saison prochaine un spectacle mis en scène par José Besprosvany au théâtre du Parc : une pièce d’Olivier Kemeid, « Œdipe », où je ferai encore un aveugle ! (rires)

Que penses-tu de la situation de l’artiste en Belgique aujourd’hui ?

Difficile… et elle ne s’arrange pas du tout ! J’ai l’impression qu’on régresse. Le roi Lear de Wanson n’aurait pas été possible sans sacrifices financiers sur les salaires d’acteurs. Ce qui n’est pas normal. Et la conjoncture actuelle n’annonce rien de bon…

Robert Bui

 

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