Jean-Marie Pétiniot

En mai, dans Stabat Mater au Poche Jean-Marie Pétiniot endosse son premier rôle de femme ! Et puis il reprend Couturière avec ses potes musiciens, un spectacle très personnel qu’il espère jouer longtemps encore.

Dans cette interview on parlera de son spectacle "pas-tout-seul-en-scène" : Couturière déjà présenté à Mons, Spa et Huy et bientôt à Thorembais-les-Béguines. Mais avant cela pour parler de son actualité, nous nous retrouvons au Théâtre de Poche après une répétition du Stabat Mater, de Antonio Tarantino [1], dans une mise en scène de son directeur : Roland Mahauden.

La genèse de ce projet ?

On n’avait jamais travaillé ensemble mais on s’aime beaucoup. On va manger ensemble environ une fois par mois et Mahauden m’avait parlé d’une pièce magnifique qu’il avait vue à Paris. Il m’a dit : Il me faudrait une bonne actrice pour monter cette pièce, et on a parlé de cela, de certaines actrices... et trois jours plus tard, il m’a téléphoné en pleine nuit : "J’ai trouvé mon actrice ! - Ah oui qui ?" et il m’a dit "C’est toi !" Voilà ... Roland avait envie de travailler avec moi et comme il le dit "Pourquoi un homme pour jouer une femme ? Pourquoi pas ?" Le prochain rôle, que je vais jouer, après Stabat Mater c’est Le Roi Lear que j’aurai la grande chance de faire avec Lorent Wanson – mon gamin – et je vais jouer un des rôles les plus puissants et des plus lourds du répertoire, et si vous avez vu Shakespeare in Love, à l’époque c’étaient les hommes qui jouaient les femmes. Alors est-ce une coïncidence ? Si je vais jouer Le Roi Lear de Shakespeare, pourquoi ne pas jouer une femme avant ?

Ce sera la première fois que je joue une femme... Même si, dans Un Faust de Jean Louvet – monté par Lorent Wanson – à un moment donné, dans un jeu de séduction, mon personnage de Méphisto revêt la robe de Marguerite pour venir taquiner Faust...

Et maintenant ?

C’est une femme jouée par un homme. Et j’essaie de la jouer, j’ai une robe, je porte des chaussures de femme et je ne fais pas la "folle". Je tache de me souvenir de certaines positions de ma maman, de femmes que j’ai connues. Mon personnage est une femme du peuple qui a un langage cru. C’est une femme qui souffre. Stabat Mater, c’est la vierge au pied de la croix qui se tient debout : La mère debout. Et dans la pièce, c’est une maman qui s’appelle Marie, elle aussi. Elle a un fils qui s’appelle Jésus et qui, dans l’Italie d’il y a quelques années est un peu – comment dire ? "brigate rosse", brigades rouges. Elle cherche son fils qu’elle ne retrouvera pas et elle imagine comment elle va le retrouver, c’est à dire mort.

Mais sinon, il n’y a pas de rapport direct avec la Vierge Marie des croyants, car ici, son homme est parti et d’ailleurs il s’appelle Jean ...

Il s’appelle Jean, comme l’apôtre préféré du Christ qui était avec la mère au pied de la croix. Le commissaire de police s’appelle Ponce et il s’en lave les mains avec du Palmolive ! Ce juge, qu’on ne parvient pas à trouver, s’appelle Caïphe. C’est pratiquement l’homme invisible. Or, le grand prêtre qui a décidé de la mort de Jésus s’appelait Caïphe. Et elle dit : "Eh bien j’espère qu’ils vont me le trouver. Même si c’est samedi. Oh j’espère qu’il est pas juif, le juge Caïphe, parce qu’ils ne travaillent pas le samedi... Alors comment je vais faire, moi, pour avoir mon entretien avec mon fils ?" Il y a quatre tableaux qui pourraient être les quatre derniers jours. Et à la fin elle est toute seule, et une tempête se lève, il pleut et elle dit : "Je n’ai même pas de parapluie. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui peut me passer un parapluie ? Non évidemment. Je pourrais pleurer des larmes de sang d’arabe ou de chinois. Parce que les choses sont comme ça. Les gens ne veulent pas et maintenant je vais à l’arrêt du bus, et je pars prendre le bus. Je m’en vais." Elle a vu. Les flics sont venus la trouver en disant, "Venez voir Madame". On la mène dans un endroit fermé, là sur une table, il y a un corps. "Et vous le reconnaissez le corps ? On est là pour l’identification. Parfait Madame ! " Elle le reconnaît mais ne dit rien. Le juge Caïphe viendra après lui aussi pour l’identification... mais elle ne le verra toujours pas.

Et donc vous êtes tout seul en scène et prêtez votre voix à tous ces personnages ?

Oui. C’est une sorte d’écho, de visions et puis de flash-back comme avec Ponce : "Qu’est ce que vous voulez que je vous dise de la bande, commissaire Ponce ? – Qu’est-ce qu’il lisait votre fils, Madame ? Tous ces petits livres interdits"

Et vous devez changer de voix ?

Oui un peu mais pas pour faire la femme. Là c’est ma voix ; mais la voix, surtout l’intonation change quand il s’agit des autres personnages.

J’ai appris que Natacha Belova dont on a récemment fait une interview filmée est chargée de votre costume. Elle vous a fait une sorte de masque ? Non pas du tout. J’ai une perruque noire avec une frange qui me donne pas mal de soucis mais que je ne veux pas couper. D’ailleurs je ne serai pas maquillé. J’ai simplement les yeux qui seront un peu maquillés et la perruque.

Voilà un petit aperçu qui donne déjà fort envie de voir ce spectacle.

Il ne faut pas vendre la peu de l’ours avant de l’avoir tué. On est encore en plein travail. Moi je suis un homme de la dernière minute. La difficulté ici, avec ce texte c’est qu’il est très pointu. C’est mon 10e seul-en-scène, si on peut dire que Couturière est mon 9e, puisqu’avec les musiciens nous sommes cinq en scène, mais que je suis le seul acteur. [2] C’est mon 10e et c’est le plus difficile parce que je suis tenu à respecter très fort le texte et qu’il est très compliqué. C’est très difficile parce que cela demande beaucoup de rigueur. Je travaille beaucoup.

Eh bien, puisque Couturière va être repris très bientôt – entre autres ces 17 et 19 juin à Thorembais-les-Béguines chez Nele Paxinou, parlons-en, de ce 9e seul en scène qui n’en est pas vraiment un. D’abord pourquoi ce titre ?

Couturière, est le nom qu’on donne à cette dernière répétition avant la Générale, où les couturières venaient faire les dernières retouches. Ce spectacle c’est exactement cela et j’espère que jusqu’à la fin – si on peut la jouer 40 ou 60 fois – cela restera toujours une "couturière". Je pars du principe que les choses ne sont jamais finies, qu’elles sont toujours en devenir. Le théâtre c’est cela. Si après la Première, les gens vous disent : "C’est très bon ce que tu fais" et que vous les croyez, vous êtes foutu. La création, cette chose difficile et rare – au fil du rasoir – n’est jamais finie. Le jour où l’on pense ça, on est fini, on est mort. Donc couturière = répétition, et quand je dis répétition, je pourrais dire "répétiniot" qui est mon anagramme.

Quelle différence y a-t-il entre le Pétiniot d’aujourd’hui et celui d’hier ?

Il y a plusieurs choses qui sont différentes : l’âge, le temps qui est passé. C’est une chose terrible de savoir cela. Lorsqu’on était au Festival de Spa avec Couturière, je venais de perdre un de mes meilleurs amis : Philippe Avron. C’est de lui que je parle dans ce texte "Dis-lui... Dis-lui..." et je dis à Philippe que le monde est difficile et que pour lui, comme pour moi ; le manque de responsabilité c’est peut-être cela la Liberté aujourd’hui... "Dis-lui que nous sommes faits de la même essence que nos rêves... La vie bien courte se termine par un long sommeil. Quels seront nos rêves dans ce long sommeil ?" Il nous faut toujours regarder les choses avec étonnement. Philippe avait encore été jouer son dernier spectacle : Montaigne, Shakespeare, mon Père et Moi ! en Avignon, pendant le festival, en juillet dernier au Théâtre des Halles, avant de disparaître le 31 à jamais. Quelques jours avant qu’il ne parte, je l’ai encore eu au téléphone. Ces gens-là, lui et Benno Besson, m’ont tout donné….

Pour en revenir à ta question ... Le Pétiniot d’avant, celui qui buvait, qui fumait, l’addict à tout, le voyou, le salaud, la petite crapule, celui-là n’est plus. Le 20 octobre 2008, je reçois un appel de mon ami Lorent Wanson qui me demande si ça va, car je l’ai appelé à 4 h 47 du matin (sic). L’appel a duré 7 minutes et je ne m’en rappelais pas. Il m’a demandé si je voulais mourir ? "Non, bien sûr !" Cela a été un choc décisif ! J’ai versé dans l’évier le verre de Leffe, et depuis, je n’ai plus rien bu d’alcoolisé ni fumé. Cela fait 663 jours aujourd’hui ! [3] ! Oui, je les compte et cela me conforte dans ma décision.

Pourtant dans ce spectacle très personnel émaillés de bouts de textes choisis de Shakespeare, ou Kafka... il est beaucoup question de boisson, bière, mais aussi vodka par exemple. Un exorcisme ?

C’est parce que je me raconte...

On sait qu’en Belgique, l’alcool a tué de très bons acteurs, comme Christian Maillet, pour ne citer que celui-là...

Oui, j’ai fait de nombreuses virées avec lui

Alors si tu devais donner un conseil à un comédien qui est accro et se détruit, qui pense ainsi pallier le trac ou – à ses yeux – rester créatif ?

Je ne me permets pas de donner des conseils. De plus je fréquente très peu les acteurs. Je suis un loup solitaire. Mes amis sont ceux avec qui je travaille. Tout est éphémère dans le théâtre.

Ce qu’il y a aussi de nouveau, c’est qu’en décembre dernier (2009) je me suis marié avec Marianne. Nous ne nous étions jamais rencontrés, elle ne savait rien de moi, ne m’avait jamais vu jouer... et coïncidence ou non, elle travaille dans la couture... donc oui couturière... et cela, alors que j’avais choisi ce titre 3 semaines avant notre première rencontre !

Vous le disiez à Spa en août dernier, Couturière restera une éternelle répétition, un spectacle qui évolue avec le temps. Et c’est facile puisque au delà d’auteurs cités, tout le reste est de votre plume. Alors y a-t-il eu des changements depuis Spa ?

Si vous venez revoir Couturière, vous verrez qu’il y a des choses qui ont changé, de petits mots par ci par là. Et puis vous pouvez ajouter que je dis une fable de La Fontaine et que je parle du 50e anniversaire de la mort de Céline. Céline qui a fait quand même 2 ans de prison au Danemark – où il s’était enfui après la guerre avec sa femme – pour avoir écrit les choses pas très belles que l’on sait.

Et pourtant son écriture est magnifique...

Ah, c’est le plus grand. C’est un géant. Et alors, voyez-vous, il y avait Frédéric Mitterrand qui avait décidé de commémorer ce 50e anniversaire, mais le Maire de Paris, Delanoë et Klarsfeld s’y sont opposé : "Non, non, pas de commémoration Céline, c’est un salaud !"

Donc en 2011, il n’y aura de commémoration que pour Astérix et Obélix, formidables Français !

En prison, Céline avait 2 bouquins : Châteaubriand et La Fontaine dont il disait : "Après La Fontaine, il n’y a plus rien"

Et dans le spectacle je dis : "Dans les cieux, Gaston Gallimard et tous les géants de la NRF sont en plein désarroi... Et Céline, lui, il s’en fout et il se marre !"

Allez, maintenant il faut que je parte pour aller étudier mon texte !

Eh bien merci à vous de nous avoir par 2 fois consacré un peu de votre temps. Et puis, merde, comme on dit aux comédiens...


OÙ et QUAND VOIR J-M. PÉTINIOT :

- au Théâtre de Poche du 3 au 21 mai à 20:30 h dans Stabat Mater
- à Thorembais-les-Béguines (1360) Chemin du Bois-des-Dames les 17 et 19 juin dans Couturière
- à Bruxelles au Théâtre Royal du Parc du 19 janvier au 18 février dans Le Roi Lear et ensuite à Mons au Théâtre du Manège


Interviews Nadine Pochez (à Spa 13 août 2010 et Bruxelles, 20 avril 2011)

[1] ne pas confondre avec Quentin Tarantino

[2] Kathy Adam (violoncelle), Pascal Chardome (guitare et piano), Didier Laloy (accordéon diatonique) et, Frédéric Malempré (percussions)

[3] Cette partie d’interview a eu lieu le 13 août 2010 à Spa. Aujourd’hui, depuis qu’il a dépassé les 900 jours, il ne les compte plus !

 

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