Jasmina Douieb

Née à Bruxelles, tu as d’abord fait des études de philologie romane à l’ULB avant d’entrer au conservatoire de Bruxelles d’où tu sors diplômée en 1999. Comment s’est passé la sortie pour toi ?

J’avais 8 ans d’études derrière moi, donc forcément j’en avais marre, je voulais travailler. Et comme je m’attendais à ce que ce soit la jungle dehors, j’ai lancé mes projets avec ma petite « bande » du conservatoire notamment avec Georges Lini. On est tout de suite parti avec l’idée de créer notre propre destin et notre propre travail. Comme j’ai toujours eu conscience que c’est un métier difficile, j’ai enchaîné les projets personnels sans un sou, j’ai créé et participé à des compagnies notamment la compagnie Chéri-chéri et finalement cette façon de faire est restée, et c’est ce qui m’a amené, je crois, à faire de la mise-en-scène. Paradoxalement, je crois que le début est moins difficile que la suite parce qu’au début on a l’ardeur, l’énergie du départ. 10 ans plus tard je dirais que la vraie difficulté est de rester, rester honnête et juste.

Tu es lauréate en 2008 du défunt prix Jacques Huisman. Tu as pu suivre Wajdi Mouawad lors d’une création. Comment s’est passé cette expérience ?

C’est un auteur que j’adore que j’ai découvert d’abords à travers la lecture. J’avais commencé par « Incendies » et j’ai eu un vrai choc ! J’ai joué cette pièce dans la mise en scène de Georges Lini et lui devait jouer dans « Littoral » mis en scène par moi, on avait envie de monter le diptyque. Du coup, quand j’ai vu que le prix proposait de le suivre lui, j’ai tout de suite envoyé ma candidature. J’étais en plein travail de « Littoral », c’était donc assez logique pour moi parce que j’allais terminer avec sa tétralogie à lui, avec « Ciel ». Ce qui me fascinait le plus c’était de le voir écrire. Cette dernière pièce est plus particulière par rapport aux trois précédentes, en particulier parce qu’elle a été plus ramassée dans le temps (2 mois), donc il venait le matin avec des scènes qu’il avait écrire la nuit dernière ! Après, le travail de plateau était très technique et puis surtout, j’étais à une place d’observation, c’était très dur pour moi de rester inactive. Par contre j’ai énormément réfléchi, écrit et lu ! Je prenais des notes tout le temps même le soir en rentrant. Finalement ça s’est passé comme une retraite pour moi. Je suis rentrée avec un appétit et une envie de travailler énorme ! Je pense que c’est une expérience qu’on n’oublie jamais.

Comment choisis-tu une œuvre ou un auteur avant de te lancer dans le travail ? Qu’est-ce qui t’inspire en général ?

Ca dépend. Il y a des textes que je porte dans mon cœur depuis longtemps, c’est le cas de « La princesse Maleine », « Mademoiselle Julie »,… Il y a des auteurs que je traine comme ça depuis des années. Après je lis pas mal mais dans les auteurs contemporains, j’ai moins de flashs ou en tout cas, c’est plus rare comme avec Mouawad ou Mayorga. Il faut lire beaucoup pour dénicher les trésors !

Tu as monté « L’éveil du printemps » au Public avec une équipe de jeune comédien. Comment as-tu travaillé ? L’aurais-tu abordé différemment si tu avais pu choisir tes acteurs ?

Sûrement. On est forcément obligé de travailler dans la conjoncture. Tous les éléments tels que l’époque, le cadre, les gens avec qui je travaille, etc. constituent le spectacle. Si j’avais travaillé avec d’autres acteurs, ça aurait été un autre spectacle. Je l’ai notamment observé sur « La princesse Maleine » ; on ne peut pas affirmer que telle pièce se monte de telle façon. Non : « C’est comme ça que moi je la monte, à ce moment-là de ma vie ». La question ne se pose pas comme ça ; l’enfant qui est né sera celui-là et pas un autre, avec ses défauts et ses qualités. Après, la principale difficulté sur ce spectacle a été qu’ils sont des très jeunes acteurs (en termes d’expérience) pour un texte très compliqué. C’est là qu’était le challenge. Mais je crois qu’on est arrivés à quelque chose de très beau.

Est-ce spécialement pour cela que tu as retraduit la pièce ?

Je fais toujours un travail d’adaptation. Quand c’est un auteur étranger, j’essaye toujours de trouver quelqu’un qui parle la langue afin de voir si les choses sont bien traduites, comment elles sont traduites. J’ai travaillé sur « L’éveil du printemps » avec Jacques de Decker, qui en a fait la traduction. De toute façon je crois qu’il faut adapter ce texte aujourd’hui ; le rendre un peu plus accessible, couper et alléger certains passages indigestes. Ici je l’ai fait aussi en fonction de l’équipe ; j’ai changé notamment les deux homosexuels en deux femmes lesbienne, simplement parce que ça marchait mieux. Et puis ça m’intéressait de traiter de l’homosexualité féminine parce que ç’est un thème peu abordé ; les écrivains étant souvent des hommes, on a souvent des rôles d’hommes homosexuels, et puis le lesbien fait partie des fantasmes masculins, comme si c’était moins une réalité. J’ai également distribué des répliques à d’autres personnages. Certains diront que j’ai trahi le texte, mais je crois qu’un texte doit être un peu trahi. De toute façon, monter un texte est une trahison. Mais c’est une trahison nécessaire. J’essaye toujours de comprendre et de sentir ce que l’auteur a voulu faire, mais il l’a fait dans une conjoncture qui était la sienne. La société bouge, l’esthétique bouge,… ça fait partie de la réalité théâtrale : la pièce échappe à son auteur.

« L’éveil du printemps » parle de l’éveil à la sensualité et à la sexualité. Comment le spectacle a-t-il été reçu ?

Il y a vraiment deux écoles de spectateurs, et même, de critiques : certains disent que « c’est complètement dépassé, qu’on en est plus là aujourd’hui » et d’autres qui disent « au contraire, on en est complètement là ». L’éveil à la sexualité est intemporel et le discours qui en découle est omniprésent, aujourd’hui encore. La difficulté à assumer sa sexualité, à la développer, à la vivre, est toujours là. L’association de la sexualité à la culpabilité, à la violence, est toujours là aussi – parce qu’il y a une violence dans la sexualité qui est inhérente à cela – et qu’on a beau faire les cools et lire des milliards d’articles dans les magazines, on en est quand même à vivre sa sexualité avec difficulté : Comment vivre son chemin personnel ? Comment vivre son couple ? Comment construire sa différence en fait. La dualité des avis, je la trouve très intéressante. Parce que la sexualité est un chemin obligatoire, même si l’on décide d’être moine, parce que si on décide de ne pas avoir de sexualité, c’est par rapport à la sexualité ! La question de la sexualité est centrale dans une vie et le passage est périlleux. Et puis les jeunes de 14 ans aujourd’hui savent comment ça marche, notamment avec internet. Mais le passage entre les sites pornos ultra-violents et leurs propres expériences n’est vraiment pas simple. Au sortir de la pièce, j’ai rencontré des jeunes qui étaient très bouleversés par le spectacle, bien plus que les plus vieux. « L’éveil du printemps » parle de beaucoup de choses qui sont au-delà du temps.

Que penses-tu de la situation de l’artiste actuellement ?

Je pense qu’on est beaucoup à vouloir exister, du coup il y a beaucoup d’agitation. Je parle pour moi aussi. Les jeunes sont obligés de le faire sinon ils meurent. On est tous dans ce cas-là, à s’agiter : faire beaucoup, produire beaucoup, dire beaucoup,… Avec plus de 100 comédiens par an qui sortent des écoles, c’est la folie ! La société ne peut pas absorber ça et le milieu artistique non plus ! On est dans une aberration où tout le monde veut être un artiste et qui n’a pas forcément quelque chose à dire. Ça peut avoir l’air rétrograde comme discours mais je trouve qu’on parle beaucoup pour rien du tout. C’est un art en soi d’ailleurs ! Du coup ont dit pas mal de conneries et on produit beaucoup, parce qu’on veut exister. Je trouve qu’on est dans une drôle de société où la consommation atteint des degrés qu’on n’a sans doute jamais atteint auparavant... Et dans toute cette masse de productions égocentriques, il y a des petites pépites. Mais il faut débroussailler pour les voir. Je m’inclus dans cette masse, je ne juge personne. Mais je trouve qu’on devrait plus se taire pour voir ce qui peut émerger du silence. L’autre problème en francophonie, c’est qu’il n’y a jamais les moyens et cela concerne tous les arts. Il faut des coups de chance, par exemple, pour pouvoir ouvrir un lieu et le tenir. En Flandre, les bons spectacles sont extrêmement plébiscités et promus parce qu’il y a une volonté d’affirmer une qualité internationale de l’art belge (flamand). En fédération Wallonie-Bruxelles, il n’y a absolument pas ça, pas de soutien. Un spectacle ou un film qui cartonne ne bouge pas et donc les artistes sont obligés de s’agiter à produire d’autres choses pour exister ; il n’y a pas la place pour maturer un art, même pour les artistes confirmés – il n’y a qu’à observer le combat de Michael Delaunoy pour continuer à faire exister le Rideau. On se focalise sur les émergences, les premiers jets, mais pas sur le suivi après. En fait, en résumé : il n’y a pas de politique culturelle en francophonie.

Robert BUI

 

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