Janie Follet

Petit bout de femme, Janie Follet est vraie, brute de décoffrage et…picarde. Elle est actuellement sur scène dans Nuit avec Ombres en Couleurs au Rideau de Bruxelles, un texte de Paul Willems mis en scène par Frédéric Dussenne.

Parlez-nous un peu de ce spectacle, Nuit avec Ombres en Couleurs… Quel rôle y tenez-vous ?

Il s’agit d’un texte surréaliste et poétique de Paul Willems, assez difficile à définir : certains rôles sont tenus par des chats ou des ombres ! Le spectacle a été créé au Théâtre de l’Ancre en 2007. J’y tiens le rôle de Josée, la sœur du personnage principal, Vincent, qui est un adolescent traumatisé par la perte de son amoureuse. Mon personnage est assez dur, car je joue une sœur très possessive, amoureuse de son frère jusqu’à l’inceste. J’aime beaucoup ce rôle car il est intense. La langue et l’écriture, très poétiques et si particulières de Willems amènent une ambiance très spéciale ; on oscille tout au long du spectacle entre légèreté et profondeur, entre le drôle et le tragique.

Ce spectacle vous donne l’occasion de travailler avec Frédéric Dussenne, qui a été votre professeur au Conservatoire de Mons…

Effectivement. J’ai dû passer une audition comme tout le monde, et il faut croire que pour une fois ça s’est plutôt bien passé (rires). Bien sûr, Fred m’avait vue jouer dans tout ce que j’ai fait depuis ma sortie du Conservatoire, mais si quelqu’un d’autre avait convenu pour le rôle, il me l’aurait préféré !

Le travail de Fréderic est un travail très rigoureux sur le rythme et sur le texte. Nous avons tous une partition à jouer très précise, comme en musique. Il est passionné par l’œuvre de Willems, qu’il a lui-même bien connu. Durant la création, il nous a raconté toutes sortes d’anecdotes, il nous a transmis son amour pour cet auteur, que moi, je connaissais peu.

Vous êtes d’origine française ; pourquoi avoir choisi la Belgique pour vos études ?

Je suis Normande et j’ai vécu cinq ou six ans à Lille. J’ai tout d’abord travaillé dans l’administration culturelle, en tant qu’assistante dans une compagnie de théâtre professionnelle. C’est en étant derrière que je me suis rendu compte que je voulais être devant ! Certaines choses déterminantes m’ont en effet fait comprendre que je n’étais pas à ma place ; mais j’avais déjà 24 ans, ce qui est un peu tard pour s’en rendre compte ! (rires). Je me suis alors donné un an pour passer les concours, et il se fait que dans le calendrier, les premiers concours se passaient en Belgique. J’ai été admise à Mons. Cela m’arrangeait d’ailleurs plutôt bien car Mons et Lille sont assez proches, ce qui m’a permis de garder mon réseau professionnel en France tout en m’en créant un en Belgique.

Vous avez coécrit avec Gilles Defacque Moi y’a une chose que j’comprends pas…c’est la beauté, un solo de clown…

Le déclencheur de mon envie de jouer, et d’en faire mon métier, ça a été un stage au Prato à Lille avec Gilles. Nous avons ensuite créé ce solo en janvier 2006, sur base d’improvisations, et de textes de Gilles que je me suis appropriés. Sans bien sûr prétendre l’égaler, je place mon personnage dans ce solo dans la lignée de celui de Yolande Moreau, une actrice que j’admire énormément. J’incarne Greta, un personnage populaire qui fait partie des “gens simples”, qui s’interroge sur son rôle dans ce monde et sur la féminité. C’est un personnage explosif, qui ne contrôle pas les débordements de son corps. Mais attention, ce n’est pas un spectacle uniquement drôle, car Greta est avant tout une femme seule, avec ses fêlures intimes…

Et d’où avez-vous tiré votre inspiration pour la création de ce personnage ?

Quand j’ai mis le nez de clown, le personnage est sorti avec un accent picard, ce n’était pas un choix préalable. Comme je suis née en Normandie, à la limite de la Picardie, cet accent m’est venu tout naturellement. J’ai été fortement inspirée par mon grand-père et par le milieu d’où je viens, un milieu très terrien ! J’ai grandi à la campagne où j’entendais parler de la chasse, de la forêt, de la rivière, d’animaux de basse-cour... alors je me suis forcément inspirée de ce patois-là, de cette vie “simple” où l’on tue les lapins et où l’on fabrique le cidre tous les ans !

Avez-vous déjà présenté ce solo en Belgique ?

Non, je n’en ai pas encore eu l’occasion. Moi, y’a quelque chose que j’comprends pas…c’est la beauté a été créé à Lille en 2006, je l’ai présenté à Avignon en juin 2007 et je dois l’avoir joué environ septante fois. Ce n’est pas moi qui m’occupe de la diffusion, c’est le Prato à Lille, qui a pas mal de réseaux en France mais a un peu de mal à traverser la frontière. J’ai déjà invité quelques programmateurs belges à venir voir le spectacle à Lille mais ils ont du mal à se déplacer jusque là... Je ne désespère pas de trouver des bonnes conditions pour le proposer ici ! J’avais déjà présenté avant la création une petite forme au Bar des Clandestins et ça avait bien accroché, mais maintenant je n’ai plus envie de faire des petits bouts mais bien de présenter le solo dans son entièreté…

Avez-vous remarqué une différence dans l’enseignement du théâtre en France et en Belgique ?

Je n’ai fait que des stages de théâtre en France, mais j’ai tout de même pu remarquer un rapport un peu plus intellectualisant au texte là-bas qu’en Belgique. Il est aussi très difficile d’intégrer des écoles nationales françaises de théâtre ! Le nombre de participants aux concours d’entrée est énorme.

Ici, j’ai l’impression que les gens abordent les textes de façon plus simple, plus humaine, avec plus de légèreté. Il me semble que c’est encore davantage le cas dans le théâtre flamand, que je connais mal mais que j’apprécie beaucoup.

En France on est un peu prise de tête, c’est le cas pour tout, le rapport à la vie ici est beaucoup plus relax ! Je me sens vraiment bien en Belgique, après tout le Nord de la France c’est un peu le même état d’esprit… Et puis, l’activité culturelle foisonne ici, surtout à Bruxelles !

Et que pensez-vous du soutien apporté aux créations artistiques en Belgique ?

Ah, là, on touche à un point sensible. Je trouve que c’est très difficile pour des jeunes créations de réussir à obtenir la CAPT, alors qu’au contraire il y a beaucoup de gens qui sont installés et auxquels on donne de l’argent. Il me semble aussi qu’il y a un gros manque au niveau des structures de soutien, il y a tellement de jeunes talents qui mériteraient d’être aidés ! Ce serait bien que les décideurs ouvrent un peu leurs portes, car je trouve un peu étrange et bête de fonctionner comme ça…

Avez-vous des envies particulières, que ce soit de travailler avec des personnes en particulier ou d’interpréter des textes précis ?

J’avais envie d’écrire un solo, et ça m’a pris 28 ans ! (rires) Ce projet, il a fallu le temps qu’il grandisse en moi pour que j’arrive à le sortir. Et comme là il tourne encore, je n’ai pas d’envie d’en refaire un autre, je ne suis pas du tout dans un processus de création en ce moment. Et puis, comme j’ai tourné deux ans en solo et en duo (avec la compagnie Arsenic, voir plus loin), là j’ai plutôt envie de travailler avec des gens, de me nourrir des autres !

Je fais en outre partie d’un projet de la Compagnie des Orgues, orchestré par Peggy Thomas, un concept de danse-théâtre, Babel, qui attend les résultats de la CAPT. Nous avons comme base de travail les personnages du Misanthrope de Molière, et nous travaillons sur les relations qu’ils entretiennent entre eux, sur les questions du paraître, de la sincérité... Nous travaillons sous forme d’improvisations collectives, et menons des ateliers d’écriture et appréhendons la danse. La danse m’intéresse d’ailleurs beaucoup, dans le solo il y a des moments assez corporels. Je ne serai évidemment jamais danseuse, c’est trop tard pour moi ! Mais je trouve intéressant de voir des acteurs s’approprier le mouvement. Il en ressort quelque chose d’autre, et à travers l’imperfection se dégage une singularité parfois très émouvante. Au niveau des textes, j’aime beaucoup le théâtre allemand contemporain et les écritures assez corrosives. Pour ce qui est de mes projets futurs, je crois surtout beaucoup aux histoires de rencontres artistiques, et je fais confiance à la vie pour ça.

C’est comme cela que ça s’est passé avec la Compagnie Arsenic pour le spectacle Dérapages : pendant deux ans on a tourné à travers la Wallonie dans un camion, il s’agissait d’un spectacle contre l’extrême-droite, et ça a été une aventure très enrichissante ! J’ai adoré la vie de tournée, je ne pourrais certainement pas vivre continuellement comme ça car c’est très éreintant mais j’aimerais beaucoup renouveler l’expérience !

J’ai également un projet en cours avec Thibaut Nève, Politico-vskaia

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. Il a écrit le texte et a confié la mise en scène à Peggy Thomas. On est 5 acteurs sur le projet, je suis la seule fille, c’est très chouette ! (rires). La pièce sera montée aux Riches-Claires dans un an, c’est très excitant car c’est une création, un texte encore jamais joué ! J’y tiens le rôle d’Anna Politkovskaïa, c’est un rôle difficile mais ça me plaît de m’éloigner un peu des rôles burlesques qu’on me confie d’habitude. Mon rôle dans Nuits avec Ombres en Couleurs est mon premier rôle tragique, alors je me dis que si on m’en donne l’occasion, je peux tout jouer ! (rires).

L’envie de faire du théâtre remonte-t-elle à votre enfance ?

Quand j’étais petite, je voulais être chanteuse-danseuse de cabaret ! (rires). Dans ma famille personne ne fait de théâtre, j’ai vraiment été élevée dans un petit désert culturel ! Je voulais faire de la danse mais comme il n’y avait pas d’école à proximité, j’ai fait du handball pendant douze ans. Après le lycée je suis partie vivre à Lille, et là j’ai été prise d’une boulimie de stages de théâtre ! J’avais pourtant des clichés plein la tête, je m’imaginais la vie de comédien comme une vie très difficile, je ne me trouvais pas assez belle, et surtout je croyais que moi, j’avais besoin de stabilité. C’est marrant comme on se connaît mal quand on a dix-huit ans ! Je me suis en effet rapidement rendu compte que les horaires de bureau, très peu pour moi…

Un jour j’ai donc dû m’avouer à moi-même que je voulais monter sur scène, je crois que j’ai toujours eu une personnalité exacerbée mais il me fallait un déclic pour me donner les chances de réaliser mon ambition. Et comme je n’avais pas envie d’être frustrée, j’ai essayé et heureusement on m’a acceptée ! (rires). Les années d’école, ça a vraiment été fort, je suis restée trois ans dans la même classe, alors forcément on crée des liens avec les gens, on se crée son réseau dans tout ce foisonnement en devenir…

Je crois donc que j’ai toujours eu ce désir de monter sur scène, de faire rire, de dire des choses, de prendre la parole, de revendiquer des choses, de dire “Ecoutez moi” ! Mais ça a mis du temps à sortir, je suis passée par plein d’étapes, j’ai même voulu devenir secrétaire médicale parce que j’aimais bien répondre au téléphone et compléter des fiches Bristol ! (rires)

Le clown, qu’est-ce que ça apporte de différent par rapport au théâtre classique ?

J’en fais depuis un petit bout de temps, et ça m’a vraiment permis d’exprimer des choses que je n’aurais pas forcément sorties sur scène, sans nez rouge, pour moi la forme minimale du masque. Le clown, ça permet vraiment d’aller loin dans la folie, dans le dépouillement, et grâce aux improvisations on arrive à sortir beaucoup de choses personnelles. C’est d’ailleurs comme ça qu’est née la petite forme, “Les dents”, qui a donné naissance à la Greta de “Moi y’a une chose que j’comprends pas…c’est la beauté”. Ce qui me plaît aussi, c’est que le clown permet de jouer à la fois sur les registres burlesque et tragique, car on est vraiment sur le fil, on peut basculer d’un côté ou de l’autre et les gens passent du rire aux larmes.

Cette expérience avec la compagnie Arsenic vous a-t-elle donné envie de faire du théâtre engagé ?

Avec le solo, je suis allée jouer dans des bleds paumés, dans des salles des fêtes de campagne, et il me semble que ça aussi c’est une forme d’engagement ! Après “Dérapages”, il y avait systématiquement une animation organisée avec les spectateurs. Cela m’a permis de découvrir la Wallonie, d’être à la rencontre des gens, de découvrir comment ils vivaient eux, le “vivre ensemble”, le rapport à l’autre, à la politique... C’est avant tout pour les gens qu’on fait du théâtre ! Je trouve d’ailleurs la démarche de la compagnie Arsenic, d’aller sur les places des villages, tout à fait admirable au niveau de l’éducation populaire. Cette notion de partage, de dialogue avec des gens qui n’ont pas forcément accès au théâtre, c’est indispensable. Il me semble que le théâtre est un lieu de rencontre qui peut certainement renforcer les liens de solidarité.

Quel projet vous tient particulièrement à cœur en ce moment ?

Là, j’espère vraiment que Babel va obtenir les subventions de la CAPT ! C’est un chouette projet avec une chouette équipe et si on obtient assez d’argent on pourra créer au Varia en novembre. On travaille avec un chorégraphe : Laurent Flamant. Hélène Cordier

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travaille sur l’écriture et Peggy mêle tout ça. Je n’ai pas d’autre projet personnel pour l’instant car mon solo tourne encore donc j’ai du mal à me projeter dans l’avenir… J’ai un peu lu les interviews des autres pour me préparer à celle-ci et j’ai pu constater qu’ils avaient plein de projets, alors que moi, pour le moment, je suis vraiment dans le présent, j’espère avant tout que la série au Rideau va bien se passer !

Nous aussi !

Interview réalisée par Solange De Mesmaeker

Mise en ligne Sophie Didier

 

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