Huguette Van Dyck et Christian Labeau

La Samaritaine, c’est une longue et belle histoire, comment a-t-elle débuté ?

Hug : Il y a 26 ans, j’ai vu par hasard cette cave et j’ai décidé d’y faire un café théâtre… comme ça voilà… décidé de changer de vie totalement. Je ne savais pas dans quoi je m’engageais puisque que je n’étais pas du tout en contact avec ce milieu qui m’était totalement étranger : la communauté culturelle, comme on dit. Je n’y connaissais personne et ce n’était certainement pas dans la population "normale" si je puis dire, que l’on risquait de croiser de jeunes artistes. Et c’est encore le cas aujourd’hui : il y a beaucoup de très bons jeunes artistes qui, à part d’un certain milieu, ne sont pas encore connus du grand public.

Et ça a tout de suite démarré ?

Hug : Ça a d’abord démarré avec la cuisine avant ou après le spectacle. Il y avait le spectacle à 10 heures. On pouvait manger avant ou après, jamais pendant le spectacle. Disons que cela a démarré avec une formule qui était de la très bonne restauration, et pour cela, il y avait beaucoup de personnel, mais au bout de 6 mois j’ai dû arrêter cette formule-là qui n’était pas viable et j’ai recommencé avec une formule beaucoup plus simple. Et puis, petit à petit, les artistes sont venus vers moi et maintenant j’ai le choix. (rires) Je pourrais dire qu’il m’est plus facile de remplir ma saison que de remplir ma salle (rires). Des fois c’est plein, mais des fois pas.

Et comment choisis-tu tes artistes ?

Hug : C’est eux qui viennent me voir et je prends ce que j’aime bien. C’est très subjectif.

On peut dire que tu as lancé pas mal d’artistes.

Hug : C’est le rôle du café-théâtre en général. Je n’ai rien inventé.

Chr : C’est l’histoire d’une femme passionnée qui arrive sans préjugés – c’est ça qui est bien – et qui donc voit les choses sans appartenir à un clan. Parce que des clans, dans le milieu théâtral, il y en a. Huguette a bâti la réputation de La Samaritaine en choisissant ce qui lui parlait, ce qui lui plaisait, ce qu’elle sentait, sans a priori. C’est ce qui explique que ce café-théâtre a démarré de manière très saine. Il n’était pas là pour favoriser l’un ou l’autre

Hug : Et c’est resté comme ça !

Chr : La première fois que je suis venu voir Huguette, c’est grâce à André Debaar. Il m’a dit "il y a une cave qui s’est ouverte avec une dame". Je suis venu voir et immédiatement le contact est passé : J’ai proposé un texte d’humour et elle a accepté

Hug : Et il est toujours là ! Il est même Président de l’asbl maintenant

Chr : Ce n’est qu’un titre, mais il faut… Enfin, je surveille Huguette pour qu’elle fasse tout très bien (rires)

Hug : Dans les moments difficiles, je l’appelle. Comme pour aller voir les Ministres par exemple. Je le laisse parler : c’est un comédien, il sait mieux parler que moi.

Les Ministres sont aussi des comédiens

Hug : Justement (rires) Mais moi pas !

Chr : La Sama, c’est Huguette. S’il n’y a plus d’Huguette, il n’y a plus de Sama

Hug : Oui, souvent les cafés-théâtres sont le fait d’une personne, tout comme La Soupape c’est Michel, Le Jardin de ma Sœur c’est Arthème

Chr : C’est le choix de ces personnes qui dirigent ces lieux. Au niveau de la Communauté Française, ce sont des "petits lieux"

Au fond, tous les petits lieux trinquent un peu avec la crise, mais le problème de la survie de La Sama est tout autre…

Hug : C’est un fait que je n’ai pas assez de subsides, mais en faisant tout toute seule, je tiens. J’ai encore une stagiaire régisseuse parce qu’il faut quand même quelqu’un pour cela. Mais pour le reste, je fais tout, y compris le nettoyage – sauf une fois par semaine j’ai une femme de ménage qui vient nettoyer à l’eau – mais tout le reste c’est moi : donc le nettoyage, la programmation, le courrier, les réservations, le téléphone, les comptes, les commandes, le bar, tout.

Un one-woman show en quelque sorte

Hug : Ça me fait des journées d’au moins 10 heures, … mal payées… Mais comme ça je tiens.

Chr : De toute façon, il n’y a personne qui est bien payé dans ce milieu. Que ce soient les gérants des lieux ou les artistes… Et ce qu’il y a de magnifique ici, c’est que c’est le seul lieu qui donne 80% de la recette aux artistes.

Hug : Le seul ?

Chr : Oui, j’ose le dire parce que je l’ai vérifié. Généralement c’est 50, 60 mais pas 80.

Hug : Il n’y a que 70 places alors, comme pour le moment par exemple, ils sont à 4 sur scène, même en remplissant la salle, ça ne leur fait pas grand’ chose. C’est plutôt pour le plaisir de jouer ici.

Chr : Oui, c’est vraiment pour ça qu’on aime venir jouer à La Sama

Hug : Mais aussi parce que c’est le seul endroit où il y a des séries.

Chr : Oui, ça aussi c’est important. C’est le SEUL endroit qui offre la possibilité de jouer si longtemps d’affilée.

Hug : Actuellement, à Bruxelles en tout cas, c’est le seul "petit lieu" ouvert du mardi au samedi. Souvent ils ne sont ouverts que les vendredis et samedis ou alors du mercredi au samedi comme le Jardin de ma Sœur, mais je suis la seule à ouvrir 5 jours semaine et pour des séries quelques fois de 2 – 3 semaines.

Chr : Malgré tout cela, il faut demander des subsides chaque année et on dépend un peu de leur bonne volonté

Hug : La Communauté Française et la COCOF me demandent de rentrer des comptes, ce qui est normal, et d’ailleurs on peut les voir, ils sont clairs. Je n’ai aucun problème avec cela.

Chr : Mais par contre, jusqu’ici, la Ville ne nous a accordé aucun subside, alors qu’on est vraiment en plein centre…

Hug : … et alors que maintenant, nous sommes reconnus comme étant d’utilité publique

Donc le problème de survie de la Samaritaine dont la presse s’est faite l’écho c’est uniquement une question de bail ?

Hug : J’avais un bail qui pouvait se renouveler 3 x. Les 2 premières fois le propriétaire avait déjà essayé de le casser

Hug : Je n’avais pas de problème avec le propriétaire, jusqu’au moment où il y a eu des fuites d’eau dans l’entrée de la loge. Il a toujours prétendu que ce n’était pas lui, que cela ne venait pas de là, que c’était de la condensation, que sais-je ? Ce n’en était pas en tout cas. J’ai gagné un premier procès en 1988 qui le condamnait à faire des travaux, ce qu’il n’a jamais fait. Donc entretemps j’ai eu des soucis d’argent puisque je n’avais pas de subsides et qu’au départ, je n’imaginais même pas qu’on puisse demander des sous… Pour pouvoir faire le nécessaire, j’ai vendu des maisons.

Et comme le propriétaire ne faisait toujours rien, au début des années 90, on a repris un procès. Cela a duré plus de 20 ans pour qu’on arrive enfin à avoir gain de cause. On avait gagné en justice de paix mais il a fallu aller en appel – parce qu’il va toujours en appel – et ça vient de sortir. Dès qu’il a été obligé de faire faire les travaux, du jour au lendemain, ces fuites d’eau ont cessé… mais cela avait duré 25 ans. Avec ces fuites d’eau nos relations se sont détériorées à tel point qu’il n’a plus eu qu’une seule envie, c’est de me foutre dehors. Au premier anniversaire des 3 ans il a essayé : juge de paix, juge d’appel et, même si ça a coûté beaucoup d’argent d’avocats, j’ai gagné cette première manche. Pour le deuxième anniversaire pareil et maintenant, pour le renouvellement du bail auquel j’ai droit après 9 ans, selon mon contrat, il me le refuse pour soit disant occupation personnelle… Or il ne peut pas faire un appartement ici vu qu’il n’y a pas de fenêtre donnant vers l’extérieur, ce qui est illégal. Maintenant j’ai fait nettoyer l’endroit qui était toujours très sale à cause de l’humidité, j’ai fait remplacer la porte qui était pourrie du fait de l’eau qui arrivait tout le temps jusqu’ici, et si jamais on me met dehors en février, eh bien j’aurai au moins été une année au sec (rires). Un procès se termine – un clou chasse l’autre – et un autre commence. Donc au mois de juin, notre affaire sera présentée au juge de paix. Notre avocat a remis ses conclusions et nous on attend. C’est une affaire civile et non politique. Même s’ils reconnaissent que je suis d’utilité publique, les Ministres, La Ville ne peuvent pas intervenir… ça n’a pas de poids auprès d’un juge de paix.

Chr : Le problème c’est que étant donné que c’est SA maison et qu’il y a conflit, cela doit nécessairement passer par la justice.

Hug : Il a plusieurs maisons dans la rue. Ici on est au N°16 et ça va jusqu’au 22. Et toutes ces maisons, il les loue. Alors je me demande pourquoi, tout d’un coup, il aurait besoin de cette cave pour occupation personnelle. Cela fait longtemps qu’il essaye de nous mettre dehors. Il a cru que j’allais me casser la figure plus tôt et que de cette manière le procès n’aurait même pas lieu. Si vous regardez les 2 fenêtres juste au dessus de la porte d’entrée de notre cave, elles sont franchement dégueulasses. Les rideaux sont crasseux et c’est à l’abandon depuis toujours. Moi je suis gênée vis à vis des gens qui arrivent ici en pensant que cela fait partie de la Sama.

Chr : Huguette - il faut souligner - a fait d’importants travaux. Il y a des nouvelles tables, de nouvelles chaises, la loge a été refaite.

Hug : Mon contrat m’oblige à tout… sauf les toits et les lucarnes. J’ai remplacé tout le chauffage. Il y avait une fuite, on ne savait pas où et il a fallu tout ouvrir, changer les tuyaux du chauffage dans le sol. On a aussi changé les radiateurs, tout cela à mes frais. Il y avait aussi un problème avec la cheminée d’évacuation de la chaudière qu’on ne pouvait pas arranger parce que c’était une très vieille cheminée avec de l’amiante. Donc il a fallu la démolir et la remplacer. Et c’est moi qui paye tout ça. Il a une locataire en or car le jour où il retrouvera son bien, il le retrouvera en meilleur état qu’il ne l’a laissé.

Et à part cela, quoi de neuf à la Samaritaine ?

Chr : Alors pour le présent, là où on aimerait vraiment que le bouche-à-oreille fonctionne, c’est que nous avons une nouvelle formule pour faire marcher la cave après le spectacle.

Hug : Nous aimerions que La Samaritaine devienne un rendez-vous d’artistes le soir. On s’est dit que quand ils jouent ailleurs et qu’ils vont boire un verre, pourquoi ne pas venir soutenir La Samaritaine en venant le boire ici, tout en dégustant un de nos petits en-cas ? [1] Après le spectacle, Laurence nous fait des tartines succulentes garnies de plein de bonnes choses et ça, je ne pouvais pas le faire avant parce qu’il a fallu lui installer un petit coin cuisine dans la partie qui était si humide. Allez venez voir mon petit coin

(et nous passons la porte "Loge des Artistes" - Pour Christian, c’est la première fois)

Chr : Quels incroyables changements. C’est super. On sent vraiment la différence et c’est enfin sec.

Hug : Tous ceux qui – comme toi – ont connu les loges avant n’en reviennent pas.

Chr : Ce que je voudrais ajouter c’est qu’il n’y a pas que des jeunes qui jouent ici. Il y a aussi des vieux – comme moi – qui viennent à la Sama par plaisir, parce qu’ils peuvent créer ici, ce qu’ils ne peuvent pas faire dans un plus grand théâtre. Et c’est une des originalités en plus, parce que si tu prends l’Arrière-Scène par exemple – qui par ailleurs fait de l’excellent boulot – on n’y voit que le travail de jeunes qui se lancent. Les programmes d’Huguette sont plus éclectiques… Et il n’y a pas que du théâtre… Puisqu’on attend l’issue du procès pour voir si la Samaritaine va pouvoir continuer à vivre, Huguette a établi sa programmation jusque fin février 2012 avec comme dernier spectacle Coming Out

Sortant ?

Chr : Oui… sortant des placards. (rires) C’est un montage de textes de Tom Lanoye qui est l’auteur flamand le plus important, non seulement en Belgique mais aussi en Europe. C’est l’un des tout grands. Cela n’a pas été évident, mais finalement il a accepté que son traducteur, Alain Van Crugten, [2] fasse un montage de ses romans pour en faire une pièce. Nous serons deux sur le plateau, un chanteur et moi et c’est Dirk Opstaele qui assurera la mise en scène. C’est un excellent comédien néerlandophone qui habite Ostende et Bruxelles et qui parle très bien le français. On a pu le voir à la Sama avec l’Ensemble Leporello dans Une Nuit Arabe en avril dernier

Et qui chantera ? Arno ?

Chr : Non ça c’est impayable. Et d’ailleurs ça n’irait pas dans la pièce car il faut un homme jeune. Arno est déjà trop vieux (rires). Donc ce sera un chanteur flamand – on est encore occupé à le chercher – qui va nous chanter de belles choses et cela se rapprochera plus de l’opéra que de la chanson française…

Hug : Lorsque Dirk est venu ici, tout se passait en néerlandais et c’était sous-titré en français. On est à Bruxelles, donc on s’adapte.

Chr : Et les sous-titres projetés sur nos briques, ça marche très bien. Il n’y a aucun problème.

Et de ton côté, à part Coming Out, d’autres projets théâtraux ?

Chr : Non. J’avais tellement joué ces dernières années que pour le moment je suis content de faire une petite pause sur les planches, car à côté de cela je suis prof dans les Académies de Waterloo et Auderghem. Je donne 4 cours (éloquence, déclamation, art dramatique et orthophonie) ce qui représente 24 périodes/semaine, sans compter le travail à côté. Tu vois le genre ? C’est un peu fatiguant. On espère évidemment que Coming Out sera repris ailleurs et, à ce moment-là, je prendrais un congé sans solde…

À côté de cela, je fais tout ce que je peux pour aider Huguette dans ses contacts avec avocats et Ministres

Hug : Tout le monde nous appuie. J’ai reçu copie de lettres magnifiques d’artistes et de spectateurs fidèles qui expliquent aux différents Ministres les raisons pour lesquelles ce lieu est important…

Si je comprends bien, le sort de la Sama est dans les mains d’un juge de paix et on n’a plus qu’à croiser les doigts et attendre son verdict en juin pour savoir si votre bail sera renouvelé ?

Alors avec tous nos lecteurs, croisons les doigts en espérant que la magie fonctionne.

Interview et photos : Nadine Pochez – 19 mai 2011

[1] Prix démocratiques : 5€ max et qualité supérieure testée par l’auteure !

[2] bien connu également pour ses traductions d’Hugo Claus

 

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