Hélène Theunissen

Invité

Nous partons aujourd’hui à la rencontre d’Hélène Theunissen. Forte de près de 40 ans d’expérience du métier d’actrice, elle est membre de la compagnie Théâtre en Liberté (1992) du Théâtre de la Place des Martyrs, et professeur au Conservatoire de Bruxelles. A l’occasion de la mise en scène de "La Cantatrice Chauve" par Daniel Scahaise, elle nous détaille son vécu d’actrice.


 [1] Marrakech (2007) Tu joues du théâtre depuis maintenant près de 40 ans. C’était ton choix ?

Oui, c’était mon choix. J’ai commencé à l’Académie de Woluwe-Saint-Pierre, à 15 ans. A l’Athénée Royale d’Uccle II, j’avais un professeur de français qui était un fou de théâtre […], et chaque année, il montait une pièce avec des élèves. Au début de l’année, ceux qui voulaient participer à la pièce devaient s’inscrire, et je me suis inscrite. […] Je suis arrivée là à 10 ans, et dès lors chaque année, je me suis inscrite avec d’autres élèves. Et vers 14-15 ans, je me suis vraiment dit que j’adorais ça, que je me sentais bien dans cette ambiance-là, et j’ai commencé à suivre des cours de diction et d’art dramatiques à Woluwe-Saint-Pierre. C’est donc vraiment un professeur de français qui m’a donné cette passion. C’est un homme formidable qui faisait ça hyper sérieusement, […] ces spectacles étaient très très bien, de grande qualité pour des spectacles scolaires.

Après avoir joué des dizaines de personnages, tu t’amuses toujours autant sur les planches à jouer et à découvrir ?

Je m’amuse autrement en fait. Je ne m’amuse plus comme quand j’étais jeune actrice, où j’étais dans une espèce de nécessité d’exister, de prouver, une forme d’envie qu’on me regarde, que mon nom soit sur une affiche, la fierté d’être dans un spectacle. Ces choses-là ne m’intéressent plus, […] sans doute parce que j’ai eu la chance de jouer beaucoup, de jouer des très beaux rôles. Donc, je ne suis plus en quête de quelque chose qui est simplement « égothique », de narcissique, voilà. Le stade narcissique est tout à fait dépassé. […] C’est peut-être parce que j’ai eu la chance qu’on m’aie vu, que j’aie existé, que j’aie commencé à compter dans le paysage théâtral belge. Mon plaisir c’est orienté assez naturellement vers autre chose, qui est la découverte des textes, des auteurs, la fréquentation des grands auteurs, des poètes de la langue, et aussi le plaisir d’être avec une équipe, être avec des gens, partager les mêmes choses en scène […]. Je joues désormais pour le plaisir de l’aventure humaine, et parfois littéraire, qu’il y a derrière, et aussi pour apprendre, prendre des risques. […] Je viens au théâtre comme si j’allais chez moi, sans peur ou excitation particulière. Mais ce n’est pas non plus une routine : il y a toujours une grande curiosité et un grand bonheur. Quand je suis sur un plateau, je suis dans mon élément. Je respire, je vis, heureuse d’être là avec mes compagnons.

Aujourd’hui, tu joues Mrs. Smith dans La Cantatrice Chauve. Et tu avais déjà joué la Bonne dans cette pièce en 1981, à tes débuts, et 10 ans plus tard, en 1991. Comment est-ce de jouer cette pièce ?

C’est très guai à jouer. On est dans une ambiance très absurde, très décalée. […] C’est agréable comme travail car on pouvait y mettre énormément de créativité personnelle, et de fantaisie, parce que Daniel [Scahaise] nous a laissé ouvrir, quand même, beaucoup de portes au niveau de la folie et de la fantaisie. Disons que quand j’ai joué la bonne en 1981, […] c’était au Théâtre de l’Escalier de Namur. J’ai un très joli souvenir de ce spectacle. Puis je l’ai joué au Théâtre des Galeries […] et avant La Cantatrice, on jouait La Leçon de Ionesco […]. Donc, le même soir, je jouais l’Élève et puis la Bonne. Je crois maintenant avoir la maturité, l’âge, l’expérience pour jouer Madame Smith. Avant, j’étais plus jeune, donc je ne pouvais jouer que le Bonne. […] Mais au niveau de la folie et de la fantaisie, c’est le même travail : les acteurs sont tous dans le même bain, on est dans le même travail de recherche.

Et est-ce que la folie que tu joues ici est différente de celle d’il y a 30 et 20 ans ?

Oui, je crois. Je suis beaucoup plus libérée que quand j’étais une jeune actrice, où j’avais –je ne sais plus comment j’étais en fait. Ce dont je me souviens, c’est que j’étais une actrice assez pudique, assez craintive, et que donc sur le plateau, j’étais sans doute plus docile, et il me fallait sans doute beaucoup plus de temps pour oser. […] Étant plus jeune, j’avais beaucoup moins de confiance en moi, moins, je le crois aussi, de liberté corporelle et tout ça. Mais je pense que je devais avoir quand même une sacrée fantaisie, et qu’à la fin, je me souviens, quand même, d’avoir fait beaucoup rire avec Sherlock Holmes et tout ça. Mais c’était plus laborieux dans les répétitions ; il fallait du temps avant que ça se libère, quoi.

La Ciseraie (2011)Ta première mise en scène était, je pense, Pomme d’Orange en 1994.

C’est un spectacle que j’ai fait pour une amie, qui travaillait à l’époque dans un théâtre pour enfant, et qui m’avait demandé de les mettre en scène. Je t’avoue que j’ai un vague souvenir mais plus très précis… J’ai l’impression pour moi que mon premier travail de metteur en scène vraiment sérieux, et qui m’a ouvert toutes les portes, c’est Les mémoires de jeunes mariés, l’adaptation de Balzac que j’ai faite en 1995. Et donc ça, c’est un Roman de Balzac que j’avais lu, et qui m’avais énormément plu, et avec Evelyne Rambeaux, nous avons décidé de faire l’adaptation de ce roman, pour pouvoir jouer l’une et l’autre les deux rôles. Et on s’est occupées aussi de la production. Ça a vraiment été notre enfant à toutes les deux, si je puis dire. Ça a fait un succès incroyable… Là, je me suis énormément investie dans la mise en scène, dans ce projet-là. Ce projet-là a aussi correspondu à quelque chose de très important dans ma vie qu’est l’enseignement. Parce qu’il faut savoir qu’en 1995, j’ai commencé à enseigner au Conservatoire de Bruxelles. […] A partir du moment où tu enseignes, ça t’ouvre les portes au niveau de la transmission du savoir, […] au niveau de l’expérimentation, de prendre des risques, d’essayer des choses. Et un acteur n’est plus pareil quand il a enseigné, parce qu’il y a un souci permanent d’analyse. Et je crois que la transmission est un exercice formidable : ça nous met nous-mêmes, les acteurs, en question. C’est une remise en question permanente. Et la mise en scène, quelque part, aussi. Et je trouve bien qu’un acteur ne soit pas simplement un outil, ou un objet malléable selon les divers metteurs en scène, mais puisse aussi être lui quelqu’un qui transmet, qui se remet en question, qui analyse, et qui reste très très à l’écoute de l’extérieur de lui-même. Parce qu’il y a toujours le danger pour l’acteur d’être vraiment nombriliste. La mise en scène et l’enseignement amènent le regard vers l’extérieur. Et moi, ça m’a fort détendu ; j’ai vraiment senti l’avant-enseignement et mise en scène, et l’après. […] Sur le plateau, j’ai l’impression d’être mille fois plus à l’aise, […], mais aussi toujours très amoureuse de l’exercice d’être actrice. Parce que j’aime beaucoup, aussi, mettre au service de la vision d’un metteur en scène. J’aime les deux, pas que l’un ou l’autre.

L’une d’entre tes mises en scène de 2010 avait aussi été Le masque du Dragon, une histoire plutôt exotique. Que retiens-tu de cette expérience ?

Alors, contrairement à ce qu’on pourrait croire, Le Masque du Dragon est une pièce belge, de Philippe Blazband. Il a des origines iraniennes dans sa famille, et c’est une pièce qu’il n’a pas écrite dans l’idée de la faire jouer par des comédiennes africaines. C’est Babetida Sadjo, une jeune fille africaine que j’ai eue comme élève au Conservatoire, qui avait lu cette pièce et qui l’adorait, et qui est venue me trouver en me disant « Hélène, je voudrais que tu me mettes en scène dans cette pièce ». […] Et j’ai dit tout de suite « Oui, c’est une pièce que j’adore aussi, mais puisque toi, tu es Africaine, il faut une autre actrice africaine. » Nous avons demandé à Awa Sene Sarr, qui est une comédienne sénégalaise, plus âgée, et donc on s’est embarquées dans cette aventure. Le Masque du Dragon (2010) Ça a été une aventure magnifique parce que rencontre deux tempéraments d’actrices très très forts, l’une comme l’autre, très créatives, très énergiques, avec un texte intéressant, qui développe quand même des sujets d’actualité, des sujets graves…d’immersion, comme on dit. Comment deux personnes sans papiers, conteuses, […] peuvent trouver leur place dans notre culture, en Belgique. Quelle est la différence entre les codes du théâtre européen-occidental, et les codes orientaux et africains ? C’était un peu du théâtre dans le théâtre… Ça interrogeait le théâtre et le conte. […] Et ce spectacle a tourné, tourné, tourné… On eu le grand plaisir d’être invitées au festival de Carthage à Tunis, et alors, elles partent au mois de novembre au Grand Festival des Afriques au Cameroun. Donc, oui, ça a été une très très belle aventure et un moment très fort pour moi. […]

Ton parcours t’a aussi amené au cinéma. En tant qu’actrice de théâtre, en quoi jouer derrière une caméra est-il différent pour toi ?

Autant sur un plateau de théâtre, je me sens à la maison, autant derrière une caméra, je me sens encore très débutante. […] Un acteur, en Belgique, c’est très difficile pour lui de faire une carrière de cinéma, et quelque part tant mieux, parce que je crois que le théâtre est quand même la chose assez incontournable pour un acteur, et que le cinéma peut arriver parallèlement au théâtre ou après lui. […] Je pense qu’un acteur qui ne fait que du cinéma rate cette communication « live » avec le public. C’est un challenge difficile, périlleux… C’est un gros risque de, tous les soirs, monter sur un plateau devant des centaines de gens. C’est un acte de courage, et je pense que c’est une consécration. Je dirais qu’au cinéma, c’est un peu la caméra qui vient te chercher. J’ai un peu l’impression, quand je fais du cinéma qu’on vient me cherche, me prendre ce qu’il y a à l’intérieur de moi. On vient un peu me voler, mais je me laisse voler très agréablement, et j’aimerais beaucoup faire plus de cinéma. Je suis frustrée de na pas en faire plus. […] Si au cinéma, je me sens comme vampirisée, au théâtre, c’est comme si moi je devais aller chercher les gens, les amener. Et ce n’est pas du tout le même exercice.

Interview réalisée et écrite par Jean-François Roland

 

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