Guy Pion

Guy PionLa naissance du Théâtre de l’Eveil coïncide-t’il avec votre début de carrière de comédien ?

Pas du tout, je n’ai pas attendu la naissance de notre compagnie pour entâmer ma carrière. Je suis sorti de l’I.A.D. en 1972 et aussitôt j’ai eu la chance de jouer à l’année au Théâtre National de Belgique sous la direction de Jacques Huisman, son directeur et créateur. Cette belle aventure dura quatre années au cours desquelles en plus de la chance d’interpréter immédiatement de beaux rôles, riches, j’ai bénéficié de l’opportunité de voyager. C’était en effet la période où le théâtre belge se " décentralisait " et où suivant l’idée de Jean Vilar et ensuite de jacques Huisman allait trouver le spectateur chez lui, dans sa ville même si elle était éloignée ou retirée. Après ces 4 années, de 76 à 80 j’ai rejoint le Parvis dirigé par Marc Liebens car c’était la pleine éclosion du " Jeune Théâtre " baptisé plus tard " jeune compagnie " par les instances culturelles. Du Parvis Liebens fit l’Ensemble Théâtral Mobile avec le succès qu’on lui connaît toujours actuellement. Et puis car il faut se ressourcer, j’ai rejoint Armand Delcampe qui avait créé précédemment l’Atelier Théâtral de Louvain-La-Neuve dans le même concept du comédien à l’année - aujourd’hui fort rare en Belgique -. Mais assez rapidement Armand Delcampe s’est trouvé face à de nombreux problèmes financiers et dès lors dans l’obligation de se séparer des comédiens sous contrat annuel, prêt à mettre la clé sous le paillasson.Il fût donc obligé dans la foulée de se séparer également d’Ottomar Krechka avec qui il travaillait habituellement. Comme nous étions payés jusqu’à la fin de saison puisque Delcampe voulait honorer ses contrats, nous avons eu l’idée de lui proposer un spectacle qu’il accepta et programma à Blocry, hors abonnement. De la dernière œuvre présentée " Les 3 sœurs " de Tchékhov nous avons récupéré les tentures et costumes que nous avons retaillés pour en faire de nouveaux, des décors existants nous en avons imaginé des neufs… avec les moyens du bord, c’est à dire rien sinon notre enthousiasme et notre imaginaire bouillonnants. Le succès fût rapide et c’est ainsi qu’au lieu de 8 représentations, très vite ce spectacle passa à 4 et ensuite 6 semaines pleines au Théâtre Jean Vilar. Cette création c’était l’Eveil du Printemps de Frans Wedekind. Le public suivait et les acheteurs aussi ! Et de 8 représentations nous sommes passés à 125 jusqu’au Goethe Institut que nous avons investi avec le matériel que nous nous procurions (puisque c’est une salle sans structure). Des professionnels s’étaient regroupés pour cette création dont Christian Crahay, Michel Bawedin, Jean-Marie Pétiniot, André Lenaerts et des étudiants de dernière année s’étaient joints à nous pour cette aventure qui comprenait tout de même 13 acteurs. De ces jeunes fraîchement sortis de l’I.A.D. dont Patrick Sluys, Michel Wouters, … il reste aujourd’hui toujours - et seulement - Béatrix Férauge, véritable pionnière de l’Eveil alors que malheureusement les 9/10ème ont quitté la profession.

Le Centre Culturel Régional de Mons (C.C.R.M.) est-il votre 1ère résidence ?

Pas du tout, on peut dire que l’on a inauguré la notion de résidence avec Thijl Ulenspiegel au Centre Culturel de Sambreville. Mais hélàs si ce lieu était remarquable au niveau technique les concordances entre nos deux idéologies n’étaient pas présentes. L’Eveil rêvait de faire du théâtre …, le Centre Culturel de Sambreville rêvait de remplir sa salle, à tout prix…C’était incompatible et nous nous sommes même fait boycotter… Ensuite nous nous sommes retrouvés dans un nouveau lieu branché bruxellois : Le Nouveau Théâtre de Belgique dirigé par Henri Ronse pendant quelques années. Nous y avons collaboré en bonne entente et cela nous a permis de monter pas mal de projets qui nous tenaient à cœur car il fallait - à chaque nouveau projet - entrer des dossiers au ministère et l’obtention de subsides était pénible. L’infrastructure et l’accueil du NTB nous convenaient très bien et la qualité artistique de nos projets plaisait à Henri Ronse. Au départ d’Henri Ronse, une nouvelle fois, notre compagnie itinérante - toujours sans brique dans le ventre -, chercha une nouvelle résidence tout en continuant à créer. L’année suivante nous sommes entrés au C.C.R.M., qui plus tard nous a accueillis comme résidants avec un subside annuel et la liberté totale du choix de nos projets mais aussi un cahier de charges exigeant une participation très active au niveau des ateliers, de stages ponctuels ou de cours d’histoire du théâtre à l’année. Peu après, nous sommes enfin entrés dans notre première convention. Celle-ci d’une durée de 5 ans et se terminant en juin 2003 nous sommes actuellement occupés à négocier la suivante puisque la donne a changé.

Justement, aujourd’hui le C.C.R.M. dans son ancienne formulation n’existe plus ? Qu’en est-il de votre résidence officielle ?

C’est là un réel problème - toujours d’actualité au ministère. Le CCRM en même temps que le CDH a été remanié également. Il est à présent devenu Centre Culturel Transfrontalier Le Manège.Mons. Or le nouveau directeur a une nouvelle politique culturelle. Cette nouvelle direction ne souhaite plus avoir de résident mais plutôt opérer des choix au coup par coup ou pour des périodes de 2 mois comme on le fait en France. La nouvelle direction a donc annoncé qu’elle respectera les engagements et contrats pris jusque fin décembre 2003. Dès le 1er janvier l’Eveil, Le Kollektif Théâtre dirigé par Frédéric Dussenne et la compagnie de danse As Palavras dirigée par Claudio Bernardo seront également SDF.

Ce qui signifie ?

Tout simplement qu’après douze années de résidence à Mons, l’Eveil se retrouve sur le même plan que les jeunes compagnies, contrainte de chercher un lieu pour chacune de ses créations. Un tel retour en arrière est évidemment impossible et intolérable car notre convention appelle bien sûr un cahier des charges, des obligations, un certain nombre de créations, un certain nombre de représentations… Comment les respecter sans lieu ? Nous avons co-produit depuis 5 saisons des spectacles au Théâtre le Public, chez Michel Bogen et Patricia Ide et le nombre de représentations exigé est plus qu’honoré, même doublé. Mais c’est là une énorme chance qui il faut l’avouer est assez exceptionnelle. Il est vrai que toutes les autres compagnies, plus ou moins de la même cuvée que nous -, ont des briques et peuvent donc assumer le nombre de représentations exigées. Très peu sont itinérants comme nous, sauf peut-être le Groupov et l’Infini Théâtre de Dominique Serron. Mais l’Eveil a toujours gardé une âme de saltimbanque et le prix à payer est sans doute la remise en question régulière. Dans cet état de faits, nous sommes toujours dépendants des autres, nous devons obligatoirement être accueillis ou achetés pour pouvoir remplir notre cahier de charges. On cherche d’ailleurs des possibilités de coproductions à l’étranger mais d’abord dans la même région car il ne faut pas oublier que depuis douze ans, nous avons réalisé un travail de terrain, conquis un public et qu’il est très difficile autant que désagrèable de perdre un lieu avec son accueil, son infrastructure et ce public disponible à nos activités !

… Ce qui est impératif - quel que soit le lieu où nous déposerons temporairement nos valises - c’est de garder toute liberté de création. C’est une exigence incontournable !

Il est cependant étonnant d’en être arrivés à cette extrémité quand on sait que depuis de longues années, la politique ministérielle était de rassembler 3 compagnies en une même résidence. Ce qui était le cas au C.C.R.M.. Les semaines qui vont suivre devraient apporter leur solution.

Quand j’ai fait votre connaissance, début des années 80, vous étiez un jeune comédien, metteur en scène, directeur de troupe avec un caractère bien trempé et des avis bien tranchés notamment à propos du théâtre et de la ligne que vous jugiez idéale. Qu’en est-il en 2002 ?

Ma ligne de conduite est toujours la même, je ne pense pas y avoir dérogé personnellement ni l’Eveil non plus d’ailleurs. Ce qui m’intérèsse au théâtre, c’est de démontrer comment l’environnement social peut influer sur l’être humain. Nous avons toujours axé notre programmation dans ce sens-là, dans le sens du théâtre épique comme dans La ronde de Schnitzler ou Scènes de chasse de Bavière de Martin Sperr ou Sauvés d’Edward Bond… Même quand nous choisissons un spectacle plus divertissant comme Arlequin, valet de 2 maîtres de Goldoni avec Carlo Bozzo, pur spectacle de comedia dell’arte, c’est encore dans ce sens-là car Arlequin est apsychologique. Je pense qu’une des qualités qu’on peut se reconnaître à l’Eveil est d’avoir proposé en 20 ans une programmation d’un théâtre qui appelle à la réflexion, qui va plus loin que le simple divertissement tout en n’étant ni un théâtre de recherche ni un théâtre d’avant-garde. Je crois encore au grand théâtre populaire qu’il est encore de nos jours plus important et plus difficile à défendre qu’il y a 20 ans. Car si on ne propose que du contemporain on perd le questionnement des classiques, du grec, d’un Tchékhov. Tout a été fait, dit, écrit à l’antiquité et les écrivains d’aujourd’hui - tels Bond -, écrivent à partir de ces bases antiques. Pour bien visiter une maison, une clé ne suffit pas car on n’a pas les tenants et les aboutissants. Il en faudrait plusieurs pour savoir ce qui a mené là !

Je crois aux grands textes de référence que l’on ne montera jamais assez. Sans toutefois dire qu’il ne faille que ceux-là !

Il y a peu de temps, j’ai retrouvé un feuillet rangé depuis de nombreuses années dans mon bureau. C’est une liste que j’avais fait circuler parmi les comédiens de l’Atelier théâtral de Louvain-la-Neuve quand nous roulions en car pour jouer en province. A mon initiative, chaque comédien avait noté les spectacles qu’il créerait s’il en avait la possibilité. Curieusement, deux spectacles avaient rencontré l’unanimité à votes égaux : l’Eveil du printemps et Scènes de chasse en Bavière de Martin Sperr. Dans la douzaine d’autres noms répertoriés par la troupe on pouvait également retrouver : l’Opéra de 4 sous, Le Précepteur, La mort du commis voyageur. La proposition d’un parcours qui aux 9/10èmes est resté dans son dessin.

Après 32 ans de carrière fort riche, avez-vous des rêves non réalisés ?

A chaque fois que l’on se projette dans la saison qui suit, cela devient un rêve ! Que l’on réalise peu à peu mais il est vrai que j’aimerais me replonger dans Brecht tout comme quand nous avons joué l’Opéra de 4 sous avec une équipe de 27 comédiens.

Et actuellement vous rêvez ?

Je rêve la saison prochaine et déjà celle d’après avec pour notre vingtième anniversaire un beau divertissement " Les jumeaux vénitiens " de Goldoni avec Carlo Bozzo dès le 14 janvier au Public. Très vite l’on enchaînera avec une création mondiale - contemporaine cette fois, " Moscou nuit blanche " de Thierry Debroux qui sera créé à Mons et ensuite " La mort accidentelle d’un anarchiste " de Dario Fo.

Du pain sur la planche, et quel beau pain… Mais quand vous ne rêvez pas, vous jouez ?

Guy Pion : je répète pour l’instant une pièce anglaise, contemporaine celle-ci au Théâtre de Poche : le lieutenant d’Inishmore de Martin Mc Donagh qui commence le 4 décembre. Le thème est pour le moins d’actualité puisqu’il s’agit d’une situation irlandaise vue par le bout de la lorgnette. Ce sont des dialogues très drôles et méchants. Un petit bout d’histoire de l’Irlande actuelle noyée sous ses terroristes qui ne savent plus, finalement, pourquoi ils sont terroristes…

Le terrorisme est absurde comme la guerre et cela prend des proportions énormes. Sans doute Roland Mahauden a-t’il choisi cette œuvre afin d’interpeller le public à propos de la bêtise humaine. Mettre les gens devant la situation : est-ce ainsi que les hommes vivent ? Est-ce que cela a bien de réels fondements sociaux, politiques, économiques ? Est-ce une nouvelle manière de vivre ? Une nouvelle manière de mourir ? Est-ce qu’il faut toujours appliquer des grandes théories sur des actes terroristes ? En fin de compte, est-ce un prétexte au sadisme personnel, un prétexte à ce que rien ne fonctionne. Les belles idées, c’est bien dans l’absolu, mais, … on continue à s’entretuer ! Bien sûr, cela arrange bien certains…

La pièce commence sur une querelle à propos de chat et se termine avec 8 cadavres. Le public va en rire, certainement se disant que c’est exagéré.

Pourtant l’on est encore en-dessous de la réalité. Un fait divers irlandais relatait - il y a 8 jours -, la promenade pas très honnête il est vrai d’un catholique qui s’est fait arrêter lors d’un vol de voiture par six protestants. Ceux-ci n’ont rien trouvé de mieux pour le mettre face à son erreur, de le … crucifier. Novembre 2002. - Irlande… De quoi réfléchir !

Cela aurait pû être un sujet choisi par l’Eveil, c’est dans votre optique. Prônez-vous toujours un " nivellement par le haut " et malgré ou, - aussi - pour tous ces sujets brûlants le théâtre belge trouve-t’il toujours sa place ?

La place du théâtre belge s’est réduite comme une peau de chagrin. A l’heure actuelle il est de plus en plus difficile de " tourner " avec un spectacle et ceci pour plusieurs raisons :
- il y a pléthore de spectacles,
- quantité de spectacles sont à 2 ou 3 personnages, donc moins onéreux,
- nombre de spectaces sont de " divertissement " car la mentalité actuelle est à la commercialisation, la condition sine quaneum est de remplir la salle. Un exemple simple. Voilà 2 saisons, Alexandre von Sivers et moi-même nous avons été gratifiés du Prix du Théâtre de l’interprétation pour une superbe pièce de Beckett " Fin de partie " . Nous avons joué plusieurs mois au Public, un seul acheteur potentiel est venu et n’a pas acheté car Beckett est catalogué comme " intello "
- C’est pourquoi je confirme qu’il est de plus en plus utile de se battre, il faut rire, se divertir, c’est nécessaire à l’homme mais … intelligemment. Prenez des risques dit-on aux artistes mais les centres culturels n’en prennent plus. Nous sommes à présent les seuls à en prendre et ce n’est pas normal !

Vous ne faites tout de même pas un constat d’amertume ?

Pas du tout, l’Eveil et moi nous avons fait ce que nous avions envie de faire. J’ai vraiment travaillé avec les compagnies et les théâtres où j’avais envie d’être. D’ailleurs mes premiers beaux jours de comédien sont curieusement nés d’un spectacle " les derniers beaux jours d’Isaac " , une comédie musicale en 1970 au très beau studio de l’Opéra National. Les derniers d’Isaac, les premiers de Guy Pion jusqu’aux suivants…

Théâtre rime avec virus familial chez les Pion ? Des antécédents héréditaires ?

Oui, surtout dans le domaine de la peinture du côté paternel. Dans la région de Tournai, mon gand-père était directeur de l’académie de Tournai et mon arrière grand-père le premier directeur du Palais des Beaux-Arts en même temps qu’un ami de Horta. En finale, ma femme Chantal Lempereur est comédienne, David notre fils aîné est comédien et producteur, et notre fils cadet Thomas semble jusqu’à présent le seul héritant de cette branche picturale puisqu’il a terminé StLuc en Section Illustration et continue actuellement la Section Graphisme à la Cambre ….

C’est en homme pressé que Guy Pion m’a quittée, la mallette sous le bras, le portable sonnant,…car ce petit homme vif et futé l’esprit toujours curieux, le dynamisme et l’enthousiasme toujours présents est constamment entre deux projets. Deux projets ? Au moins… 2 c’est bien peu pour lui !

Rendez-vous dans 10 ans Monsieur Pion pour un bilan moral ou… moraliste !

Propos recueillis par Fabienne Govaerts.

 

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