Gildas Bourdet

Rompant avec les traditions, Patrick de Longrée (Del Diffusion) a voulu présenter une comédie de Molière : L’AVARE et, pour la première fois, il a fait appel à un talentueux metteur en scène français : Gildas Bourdet

Monter L’Avare de Molière en plein air, est-ce une gageure, un défi, un challenge ? En quoi allez-vous étonner un public avec cette pièce archi connue ?

Mon propos n’est pas d’étonner ou de faire œuvre de nouveauté. C’est plutôt de faire entendre l’œuvre comme je l’entends moi, au plus près de ce que je crois que raconte cette écriture. Je n’ai jamais eu le souci de faire de la nouveauté pour faire de la nouveauté. Je crois avoir un très grand respect pour les classiques. C’est dans ce respect que je trouve mon plaisir. Alors, j’espère que les gens trouveront leur plaisir. Après cela, est-ce que j’aurai apporté un éclairage un peu nouveau sur L’Avare, je n’en sais fichtrement rien, mais d’une certaine façon, ce n’est pas mon problème.

Vous savez, monter un classique c’est comme être un chef d’orchestre qui interpréterait une symphonie de Mozart. Vous avez une marge d’interprétation bien entendu, mais ce que vous essayez de faire entendre, c’est la symphonie de Mozart. Et moi, j’entends que L’Avare reste au plus près de ce que je crois que Molière a voulu écrire.

Quelles sont les difficultés que vous avez dû surmonter ? Par exemple, ceci se passe en plein air, ce qui est déjà assez particulier, d’autant que l’action se passe normalement à l’intérieur ?

(Rires) Oui, c’est une difficulté. Comment faire sentir qu’on est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur ? Alors le dispositif imaginé par Patrick de Longrée est un dispositif relativement contraignant de ce point de vue-là. Mais on a travaillé pour que les 2 choses soient entremélées : qu’on soit, à la fois dans un intérieur et dans un extérieur, puisque la pièce est sensée se passer dans i un hôtel particulier parisien ouvrant sur un jardin dans lequel notre ami Harpagon creuse un trou pour mettre sa cassette. On a pris cette chose-là et on en a fait un dispositif dont le but est avant tout de nous amuser nous. Est-ce que le public s’amusera de ce dispositif, ça nous ne le savons pas... Nous l’espérons. Mais en tout cas, nous, nous jouons d’une difficulté, nous la déjouons et au fond tout ça est destiné à nous donner du plaisir à nous-mêmes.

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- Beaucoup de questions que je me posais et voulais vous poser au sujet de votre perception de l’œuvre de Molière en général et de votre travail de mise en scène de L’Avare ont trouvé réponse dans le document "Questions à Gildas Bourdet". À télécharger en cliquant sur l’icone ci-contre

- Je vais donc plutôt vous demander ce que vous pouvez nous dire des comédiens qui vont interpréter cette pièce ? J’entends de leur part que vous êtes un excellent directeur d’acteur !

(Ce que d’ailleurs Patrick de Longrée – présent lors de l’interview – confirme : “Oui, c’est ce qu’ils disent tous”)

Je n’en sais rien, eux seuls peuvent le dire...

- La question était : Que pensez-VOUS d’eux ? Parce que je crois que vous ne les connaissiez pas ?

- De gauche à droite : Benoît Verhaert, Jean-François Rossion, Gérald Wauthia, Marie-Paule Kumps, Michel Poncelet (Harpagon), Vincent Vanderbeeken, Frédéric Nyssen, Dominique Pattuelli, Stéphanie Van Vyve, Freddy Sicx, Gildas Bourdet

- Je connaissais 3 d’entre eux avec qui j’avais déjà travaillé : Marie-Paule Kumps, Gérald Wauthia et Benoît Verhaert. Et j’aime bien cette relation-là. J’aime bien travailler souvent avec les mêmes acteurs. Parce qu’il y a un complicité qui s’établit quand ça s’est bien passé et puis ils servent de lien avec les autres. Ils peuvent leur dire : “Écoute il a l’air comme ça, mais ne t’en fais pas. Au fond il est gentil” (rires) ou alors “Il a l’air gentil, mais il n’est pas si gentil que ça, donc il faut que tu fasses attention” (Rires) etc etc. Ce sont des acteurs que j’ai tous choisis sauf un puisque je ne connaissais pas Michel Poncelet qui joue l’Avare, parce que dès que les répétitions ont commencé, Pascal Racan qui avait été prévu pour interpréter le rôle d’Harpagon, a dû y renoncer pour raisons de santé. Alors pour répondre à la question, moi, je me suis toujours senti très à l’aise avec les acteurs belges et peut-être plus qu’avec les acteurs français. Je ne vous la joue pas au charme, mais c’est vrai. D’abord j’ai travaillé avec beaucoup d’acteurs belges, j’ai travaillé avec Janine Godinas, avec Christian Hecq, avec Alexandre von Sivers ... J’ai eu beaucoup d’acteurs belges dans mes distributions et je m’en suis toujours bien porté. Je trouve qu’ils ont un rapport à leur métier plus sain que ne l’ont beaucoup d’acteurs français, qui affectent parfois d’être un petit peu blasés. Je ne retrouve pas cela chez les acteurs belges alors ça me remplit de joie.

À quoi faut-il attribuer cela ?

Je ne sais pas. Peut-être qu’il y a un système de protection des acteurs français qui au fond a des effets pervers. Je ne devrais pas dire cela alors qu’on essaye de sauver le régime des intermittents en France, mais je sais qu’il m’est arrivé une chose difficile à imaginer : j’ai un jour créé un spectacle qui a connu un succès assez fort à Paris, c’était Les Jumeaux Vénitiens et on avait la possibilité de reprendre ce spectacle pendant pratiquement un an, dans un théâtre privé. Eh bien sur les 11 acteurs, 8 d’entre eux ont préféré quitter la distribution – et ils me l’ont dit, très gentiment d’ailleurs - pour se mettre au chômage parce qu’ils pouvaient se le permettre, plutôt que de travailler dans un spectacle qui était réellement un succès, et qui a eu des Molières. Alors, c’est cela qui m’attriste un petit peu. Bien entendu je suis pour un système de protection, mais il ne faut pas que ça se transforme en quelque chose qui fait que les gens préfèrent ne pas exercer leur métier. Voilà, j’ai réglé mes comptes…C’est fait. (Rires)

Que pensez-vous du public belge ? Autrefois, on disait que c’est en Belgique que les troupes françaises venaient tester leurs pièces avant de les monter à Paris "car le public belge est une bonne critique". Est-ce encore le cas ? En quoi, nous public, serions-nous différents ?

- Oui, j’ai le sentiment que c’est un public moins blasé que le public français, mais c’est difficile d’établir des comparaisons

Il y a par exemple une coutume française d’applaudir en pleine action de la pièce, lors de l’entrée des vedettes ou même à d’autres moments...

C’est vrai. En Belgique, il n’y a pas de vedettariat, ce que je trouve très sain, parce que au fond les gens ne viennent pas applaudir quelqu’un parce qu’ils l’ont vu à la télévision, mais ils viennent applaudir un spectacle. Et aussi les acteurs bien entendu... s’ils sont bons. Chez nous il arrive que des acteurs très célèbres jouent très mal des spectacles très mauvais, ce qui ne les empêche pas d’avoir beaucoup de public puisque c’est le vedettariat qui joue et je trouve cela déplorable.

Ce n’est pas la première fois que vous venez en voisin frapper les 3 coups de nos théâtres belges. En février 1986, l’Atelier Sainte-Anne présentait une première fois LE SAPERLEAU [1] : une pièce tout à fait loufdingue et originale que vous avez écrite et mise en scène... et qui nous a bien fait rire.

C’est une chose que j’ai écrite presque malgré moi... En tout cas sans avoir conscience de ce que j’étais en train de faire, puisque ce n’est qu’au bout de quelques pages que je me suis rendu compte que ça n’était pas vraiment écrit en français ! Alors peut-être que j’ai écrit cela sous l’emprise euh.. de substances.. euh “Zillicites” (Rires)

C’était une commande ?

Non. Enfin, c’était comme une commande que je me serais passée à moi même. À l’époque, les acteurs de la Compagnie* je dirigeais m’avaient demandé de leur écrire une farce. Donc je me suis essayé à écrire une farce et c’est devenu Le Saperleau. Et ce n’est que bien plus tard que j’ai compris la raison pour laquelle j’avais écris cette pièce. Une raison très précise : pendant toute mon enfance, j’ai entendu ma mère parler une langue qui était la sienne et à laquelle je n’avais pas accès parce qu’elle ne voulait pas me l’apprendre. Ma mère était Bretonne, elle n’a parlé que breton jusqu’au moment où elle a été scolarisée à 6 ans. Et le breton est demeuré, jusqu’à la fin de sa vie, sa langue d’expression naturelle. Elle la parlait avec mes oncles et tantes, mais elle n’entendait pas que je l’apprisse, pas plus que mon frère, puisque pour elle, c’était la langue des pauvres et des humiliés. Ma mère souhaitait que je devienne instituteur, ce qui était pour elle, le summum de la promotion sociale. N’ayant pas accès à cette langue, je m’interrogeais sans cesse sur ce qu’elle était en train de dire. Et au fond, je crois que j’ai un petit peu mis le spectateur dans une situation similaire, sauf que j’ai fait en sorte qu’il comprenne quand même de quoi il s’agit et qu’il puisse suivre cette histoire qui est quand même très simple. Par ailleurs qui dit farce euh... dit sexualité euh... et la sexualité a quand même une part assez importante dans Le Saperleau. Voilà comment c’est arrivé.

Et ça a débouché sur une reconnaissance ?

Non, la reconnaissance était venue bien bien avant puisque j’occupais déjà une place importante dans le théâtre public français [2]

Après environ 8 ans à au Centre Dramatique National du Nord à Tourcoing, il y a eu Lille et, si je ne m’abuse, c’est pour les acteurs de La Salamandre à Lille que vous avez écrit Le Saperleau ?

Nous sommes devenus “Théâtre National” [3] juste avant que je n’écrive Le Saperleau entre autres à cause d’un Britannicus que j’avais fait, qui s’est joué au Théâtre de l’ Odéon à Paris avec beaucoup de succès. Donc comme j’ai un goût assez mesuré pour les choses officielles, je me suis dit : Tiens, puisque je suis un “théâtre national” et qu’on me dit : “Maintenant que tu as monté Britannicus comme cela, eh bien tu vas nous faire tout le répertoire j’ai dit : Je ne vais surtout pas leur faire ça ! Je vais leur faire une chose à laquelle ils ne s’attendent surtout pas et ils vont alors décider qu’ils vont m’enlever le titre de Théâtre National... Et puis j’étais aussi en colère envers la critique parce que j’avais écrit une première pièce qui avait connu un insuccès critique assez important, mais un succès public qui l’était tout autant !. Certains critiques avaient écrit que je me prenais pour Louis-Ferdinand Céline, mais que j’en étais loin, et que j’écrivais fort mal... Et je me souviens fort bien m’être dit : Ah j’écris mal, eh bien vous allez voir, je vais écrire encore plus mal que vous ne l’imaginez

Dans Le Saperleau, il y a tout cela : il y a ma colère, le désir de mes acteurs de faire une farce et puis ce rapport à la langue qui a fait que j‘aie une histoire un peu différente de celle d’un enfant français auquel ses parents auraient appris la langue dite maternelle.

Votre site personnel nous apprend aussi que vous êtes peintre ...

Oui, depuis toujours pour ainsi dire. Depuis l’âge de 13 ans. C’est-à-dire que ma véritable vocation est venue avec la découverte d’un petit livre consacré à Utrillo – avec des reproductions en couleurs – qu’un camarade de classe m’a prété. Et j’ai vu ça... je ne savais pas que la peinture existait, je n’avais pas du tout conscience que l’art existait car chez moi on n’y attachait pas d’importance... Et dans la seconde, je me suis dit : “C’est ça que je veux faire !” Donc le soir en rentrant à la maison, j’ai dit à mes parents : “Je sais ce que je vais faire : je vais être peintre” et ils m’ont dit “Mange ta soupe” (Rires) Et je me suis mis à dessiner le soir même et je n’ai jamais cessé. C’est ce qui m’a conduit au théâtre, puisque mes premières fonctions au théâtre ont été des fonctions de décorateur et de costumier. Certains de mes camarades de lycée savaient que je peignais. J’avais fait des affiches pour eux et ils m’ont demandé de faire les décors et les costumes d’un spectacle – ce devait être en 1965 je crois – Et comme ça m’amusait, j’ai accepté, mais je ne connaissais rien au théâtre et je ne voulais rien y connaître. Le théâtre ne m’intéressait pas. Je n’en avais jamais lu, pas vu. Il n’y avait plus de théâtre là où je vivais, les bombardements alliés l’avaient détruit ! Je suis resté le décorateur de cette troupe d’amateurs et au bout de 5 ans, ces jeunes gens ont décidé de devenir professionnels. Et ma foi, comme il y avait des filles assez jolies, je me suis dit que j’allais partir avec eux. C’est ainsi que je suis devenu le décorateur professionnel de cette troupe qui s’est appelée La Salamandre et qui a eu une histoire assez longue puisqu’elle a duré jusqu’en 1991, je crois. Et de fil en aiguille, je suis devenu metteur en scène malgré moi ! C’est-à-dire que je n’avais aucune appétance pour la mise en scène...

Donc pas de formation ?

Aucune formation

Ni pour la peinture, ni pour la mise en scène ?

Non. La peinture j’ai refusé. Puisque j’étais génial, je n’avais pas besoin d’aller aux Beaux-Arts, comme mes parents me l’avaient proposé. J’ai refusé et je l’ai regretté après ! Surtout quand il s’est agi de faire des perspectives pour les décors ! Mais j’ai appris à faire des perspectives. Je me suis tout appris tout seul.

Vous n’avez jamais été comédien ?

Si ! J’ai été acteur. Mais j’ai arrété parce que être acteur et faire la mise en scène me demandait une énergie dont je n’étais pas capable. Je jouais dans les spectacles que nous créyons à l’époque, parce que tout le monde jouait. Tout le monde faisait tout, c’était la grande époque de la création collective... Et puis je me suis demandé si l’Art Dramatique perdait vraiment quelque chose et j’ai conclu que non. Je crois que j’avais un petit talent comique. Je faisais un peu rire mes contemporains... et j’ai arrété sans douleur... Et puis récemment, 35 ans après, à la demande d’un garçon qui a été mon assistant pendant 6 ans, j’ai accepté d’être Créon dans une adaptation qu’Anouilh a faite du Médée d’Euripide.

On ne vous verra donc pas SUR les planches cette fois, mais je gage qu’on percevra beaucoup d’humour très subtil en allant voir L’Avare à l’ABBAYE DE VILLERS LA VILLE du 15 juillet au 8 août 2009

Réservations : 070 224 304 - - -

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- Je voudrais ajouter un mot à mes lecteurs : J’ai toujours aimé votre humour et, personnellement, j’ai beaucoup ri en lisant, au bas de votre CV dans votre site, la lettre que vous adressiez au Ministre de la Culture Français le 22 janvier 2007 (cliquez/icône). C’est d’autant plus choquant lorsqu’on sait que vous n’avez même pas eu de réponse à cette lettre... Vraiment le Théâtre ne va pas mieux en France qu’en Belgique ! Même si ce n’est pas une consolation.

- Interview et Photos : Nadine Pochez 2 juillet 2009
- Photo M.Poncelet en Harpagon ©Del Diffusion

[1] Le Saperleau a été joué des centaines de fois pendant 15 ans !

[2] en 1974, nommé directeur du Centre Dramatique National du Nord à Tourcoing

[3] En janvier 1982, La Salamandre est promue Théâtre National de la Région Nord/Pas- de-Calais

 

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