Geneviève Damas

Après le succès des Molly, Geneviève Damas revient pour la saison 2009-2010 avec un nouveau texte, STIB, pour lequel elle partage le plateau avec Isabelle Defossé, dans une mise en scène deJanine Godinas. Pour les impatients, c’est au Festival de Spa que vous pourrez la découvrir cet été.

Comédienne, écrivain, metteur en scène... comment avez-vous mis votre pied dans le monde du théâtre ?

Le virus a commencé très tôt. J’ai le souvenir de films de Jacques Tati et de Charlie Chaplin que mon père m’emmenait voir le samedi quand je ne savais pas encore lire et la sensation d’un bonheur immense. Puis l’envie a grandi avec des petits spectacles de rien du tout avec des amies, à l’école, dans les mouvements de jeunesse… Quand je montais sur scène, je me sentais libre. J’ai eu toutefois une scolarité relativement classique avec, tout de même, un cours d’art dramatique en première et deuxième humanité où notre professeur nous a fait découvrir le travail de Benno Besson. Je me suis aussi inscrite à l’académie.

Mais après la rhéto, j’ai fait des études de droit, parce que je viens d’une famille de juristes et d’universitaires et que la question de faire autre chose ne se posait même pas. En deuxième candi, je m’ennuyais un peu, alors, je me suis présentée à l’audition de la pièce des étudiants et je crois que c’est le semestre où j’ai le mieux réussi tellement j’étais heureuse. Aussi, à Louvain, j’ai suivi mes cours de droit en même temps que la Déclamation au Conservatoire de Bruxelles. Et mon diplôme de juriste en poche, j’ai présenté l’examen d’entrée à l’IAD [Institut des Arts de Diffusion].

J’ai aussi eu une expérience assez forte en Angleterre. Leur théâtre est merveilleux, ludique, plein de vie alors j’ai eu envie de faire ma vie et ma carrière là-bas. J’ai suivi des cours, passé des auditions, travaillé un peu… Mais la vie m’a ramenée ici. Pendant mes études à l’IAD, je travaillais le soir comme ouvreuse puis à l’antenne Bibliothèque du Théâtre National, ce qui m’a permis de rencontrer Jean Claude Berutti de devenir son assistante sur Confidence africaine de Roger Martin du Gard. Il m’a appris beaucoup. J’ai travaillé en France, j’ai fait pas mal d’assistanats notamment avec Philippe Sireuil et Jacques Delcuvellerie mais j’avais aussi envie de jouer, alors j’ai commencé à monter mes propres projets et ma compagnie, Albertine.

On peut vous voir cet été et la saison prochaine dans S.T.I.B., Suite de Trajets Infra-humains Balisés, un texte donc vous êtes également l’auteur...

J’ai souvent écrit des monologues et j’avais vraiment l’envie d’être avec quelqu’un sur le plateau – et ici, quelqu’un que j’aime beaucoup, Isabelle Defossé – et l’idée était de donner une contrainte. J’ai opté pour un espace récurrent, les transports en commun, car il s’agit d’un lieu particulier. On n’y est pas comme chez soi et en même temps, il y a de l’intime. Le privé et le public s’immiscent : c’est un espace public mais souvent les gens y parlent de choses très personnelles. Parfois le dehors change : c’est la nuit ou le jour, l’extérieur s’agite, il y a des manifestations, du mouvement. Ce qui m’a séduite aussi, c’est qu’il s’agit du même endroit et à la fois, il se modifie sans cesse : c’est la nuit ou le jour, l’extérieur s’agite, il y a des manifestations, du mouvement, puis soudain plus personne… C’est également un lieu où les gens se rencontrent de manière fortuite, en étant parfois très proches – on est parfois complètement écrasé contre quelqu’un qu’on ne connait pas – et, en général, on ne choisit pas ces situations-là.

C’est ainsi que se rencontrent deux femmes qui viennent d’univers opposés...

Elles habitent toutes les deux à Bruxelles et ont plus ou moins le même âge : les similitudes semblent s’arrêter là.

Eva vient d’un milieu assez bourgeois mais elle a fait le choix d’une voie plus atypique, artistique. Même si elle vient d’un environnement aisé, elle vit maintenant, à cause – ou grâce ? - à ce parcours, de petits boulots et dans une certaine forme de précarité. Mais c’est la liberté qu’elle a choisie. Toutefois, ce n’est pas facile dans cette société qui demande qu’on avance et qu’on soit brillant. Pour le moment, elle n’a rien à « montrer » : elle écrit mais elle n’est pas publiée ; elle vit dans un appartement qui n’est pas énorme ; elle a un petit boulot ; elle est en train de se séparer de son copain, donc pas non plus de mariage en vue ; elle n’a pas de bagnole – forcément, puisqu’elle prend le tram ! En signes extérieurs de réussite, tels que la société les entend, elle n’a pas grand chose.

Magda, elle, vient d’arriver de Braine-le-Comte. Elle a grandi dans un foyer et est chargée de l’entretien à la Poste. Elle aussi ne fait pas partie des gagnants.

Ces deux filles sont donc très seules et l’espace des transports en commun va permettre de faire une rencontre et de faire un bout de chemin avec l’autre...

Dans la note d’intention, on comprend le désir d’ancrer la pièce à Schaerbeek, pourquoi ?

Molly à vélo , Molly au château étaient très ancrées en France. Peut-être parce que ce sont des spectacles plus autobiographiques et le fait de les placer dans un ailleurs, créait par là un écran, une fable. Ici, je souhaitais développer une autre parole, plus concrète, plus physique. Je voulais aussi donner à entendre la ville.

Pourquoi Schaerbeek en particulier ?

On ne peut parler que de ce qu’on connait. J’habite Schaerbeek et c’est une commune que je trouve fantastique et métissée. A Schaerbeek, tout est possible, on a des quartiers effectivement assez huppés mais aussi d’autres très populaires. Et puis c’est la commune des ânes (rires) ! Mais il s’agit seulement de quelques références pour ceux qui veulent les voir ; le cadre reste très ouvert.

S.T.I.B. a tout de même un côté très urbain, très bruxellois mais est pourtant présenté à Spa ou encore à Louvain-la-neuve. Vous pensez que cela peut toucher un large public ?

Oui, c’est le but. Je pense qu’il est important de rendre ça très concret, pour que les gens comprennent la réalité du propos mais l’idée est aussi que ça peut arriver n’importe où. Ici, on parle de Schaerbeek mais ça peut être Liège, Charleroi...

Je trouve que ce qui touche vraiment le spectateur, c’est quand ça dépasse le simple propos. Ce que j’ai essayé d’aborder, avec S.T.I.B., sur un ton apparemment léger et humoristique, c’est la fracture sociale et la place laissée à ces gens qui sont à côté de la course à la réussite. C’est aussi le trajet de deux femmes et leur questionnement face à la féminité, la maternité et la carrière.

Vous jouez votre propre texte mais êtes dirigée par quelqu’un d’autre, comment se passent ces répétitions ?

Ce n’est pas la première fois, même si c’est la première avec Janine. C’est formidable de travailler avec elle. Janine, c’est le feu, le feu qui réchauffe, qui éclaire, qui brûle parfois. Elle ne se contente pas de peu, elle veut que je lui décroche la lune, alors, je dois me mettre en route pour la lune.

Au début du travail, j’ai dû ranger au placard l’auteur en moi. J’ai de la chance car le texte est publié. Il existe en dehors de la pièce, donc je ne dois vraiment plus m’inquiéter pour lui. Mais ce n’est pas toujours facile, à certains moments, il veut se manifester, cet auteur, donner son avis, faire part de ses doutes. Je dois lui clouer le bec. Le boss, maintenant, c’est Janine. Elle accomplit son travail de création. Moi, en tant qu’auteur, c’est fini. Sauf si elle me rappelle pour dire qu’une scène ne fonctionne pas et qu’il faut que je revoie ma copie (ce qu’elle a fait d’ailleurs).

En tout cas, c’est vraiment un beau travail qu’elle mène, mais très exigeant : elle ne nous lâche pas (rires) ! Elle cherche une tension et un rapport juste entre les personnages. Elle veut une forme de vérité dans le jeu, une sincérité pour amener l’émotion. C’est un travail très précis.

Pour les Molly, vous étiez seule en scène, ici vous partagez le plateau avec Isabelle Defossé, comment se passe la collaboration ?

Je travaille avec une Rolls Royce (rires) ! Ce que je veux dire c’est qu’Isabelle n’est pas une grande comédienne, c’est une très très grande comédienne ! Les répétitions se passent vraiment bien car non seulement c’est une « grande » mais en plus elle est à l’écoute, elle est très généreuse dans sa manière de travailler... C’est quelqu’un de rapide, qui possède un instinct juste, trouve vite et qui prend la note du metteur en scène pour la développer et la magnifier ! Je suis quelqu’un de plus lent, qui tâtonne parfois et jamais je ne l’ai sentie poser un regard impatient sur ma manière de travailler. Au contraire, elle a été un soutien permanent dans ce projet.

Mais Isabelle est aussi une amie, on se connait depuis longtemps, donc forcément il y a une grande confiance. On peut chercher dans la nuance et aller loin car je sais qu’elle peut accueillir la fragilité et l’émotion. Ce n’est pas chacun pour soi mais nous construisons vraiment ce spectacle ensemble.

Je dois aussi citer Christine Flasschoen , qui a réalisé la scénographie et les costumes, Jean-Jacques Deneumoustier, qui crée les lumières, Jean-Philippe Collard-Neven qui a composé la musique du spectacle et Sylvie Evrard qui est au poste maquillage. Sans eux le spectacle ne peut exister.

Avez-vous une préférence pour jouer vos textes ? Votre travail est-il différent sur le texte d’un autre ?

Je crois que « si on joue, on joue », il faut essayer de défendre le texte, quel qu’il soit. Mais mon trajet est particulier car j’ai toujours fait mes projets. Je ne sais pas si c’est parce que personne ne venait me chercher... ou alors qu’on vient moins me chercher parce qu’on sait que je fais mes projets. On me sollicite pour des mises en scènes ou pour des textes, moins comme comédienne – peut- être parce qu’il y en a beaucoup ?

Évidemment quand j’écris mes textes, je peux dire des choses qui sont « vraiment moi » et qui collent... mais c’est bien d’avoir le prisme d’un autre, car sinon ça peut devenir réducteur. Janine me fait aller ailleurs, elle rajoute une couche de lecture au texte.

Vous faites aussi de la mise en scène, très souvent de textes d’autres auteurs...

Parfois je mets en scène les miens, ce qui n’est pas toujours le plus facile. Quand on écrit un texte, on a un « message » et le danger quand on est à la fois auteur et metteur en scène, c’est de dire deux fois la même chose. Il y a une sorte de pléonasme car on appuie sur tout. Il n’y a pas de distance alors il est nécessaire de décaler. C’est peu confortable parce que maintenant que j’en suis consciente, je suis très insécurisée quand je mets en scène mes propres textes. En revanche, quand il s’agit du texte des autres, c’est très gai en général. Rentrer dans les mots et l’univers de quelqu’un, c’est réellement fantastique !

S’agit-il toujours d’auteurs contemporains ?

Principalement des contemporains. Quand je fais des ateliers avec des adolescents, des enfants ou même des adultes, j’adore travailler le répertoire par contre.

Votre compagnie, Albertine, s’attache à « promouvoir l’écriture contemporaine que ce soit par des spectacles, des lectures ou des ateliers », pouvez-vous nous en parler ?

Il y a en effet plusieurs aspects. Tout d’abord, on organise les soirées « Portées-Portraits », qui sont des lectures d’auteurs belges contemporains – principalement romanesques mais pas toujours. Je me suis rendu compte, en allant dans les classes, que les adolescents demandent souvent à quoi sert l’étude des auteurs belges. Je pense vraiment qu’on a un rapport tronqué à notre culture, une habitude instinctive de penser que la culture des autres est plus importante. Alors qu’elle est très importante, certes, mais la nôtre l’est tout autant ! Et je pense que notre culture est un passage obligé pour accéder à d’autres. Ces lectures permettent donc de faire découvrir des auteurs.

Nous menons en parallèle des ateliers d’écritures dans les classes pour éprouver l’écriture de l’intérieur. Selon moi, quand on se confronte à quelque chose de l’intérieur, on peut mieux l’appréhender. Après, libre à eux d’aimer ou non, mais au moins, ils ont approché, ils ont lu, ils ont écrit, ils ont un avis !

Ensuite, il y a les spectacles. Quand il s’agit de mes textes, c’est différent, c’est un rapport de création, mais j’ai récemment monté le texte d’un auteur – qui n’est pas belge mais français vivant en Belgique – qui est Patrick Lerch. La compagnie soutient des auteurs, essaie de les faire entendre, pour qu’il puisse accéder à la scène... même s’il faudrait plus de moyens, de temps et d’infrastructures.

Vos lectures relèvent-elles uniquement du domaine contemporain ? Influencent-elles beaucoup votre écriture ?

Il y a des auteurs que j’adore, qui sont des « grands ». Dans le romanesque, je pense que Proust a écrit vraiment des choses d’une beauté incensée, qui me touchent énormément.

Depuis 2 ans, je voyage beaucoup avec Romain Gary. Je trouve qu’il est un incroyable raconteur d’histoires et en même temps d’une grande philosophie de vie. Et puis il est drôle et désespéré. Un désespoir mais qui passe par le rire : je trouve ça magnifique !

Au niveau du théâtre, j’aime beaucoup Shakespeare évidemment ! C’est splendide, tragédies, comédies, les pièces historiques (j’ai un faible absolu pour Henry V) et les sonnets ! Sinon, dans les contemporains, il y a Philippe Blasband – je le trouve fantastique cet homme ! – ou encore Serge Kribus. Il a une simplicité dans l’écriture, quelque chose de l’immédiat... Et puis il y a de beaux hasards comme Sinouhé l’Egyptien de Mika Waltari , un auteur finlandais du début du 20e siècle, une véritable œuvre testament, dans une langue réinventée, j’ai dévoré !Mais, il y a énormément d’auteurs que j’oublie !

Quant à savoir l’influence qu’ils ont sur mon travail, c’est autre chose. Je les lis et moi j’écris..., c’est digéré d’une certaine manière et puis… sort de moi ce qui sort ! Je n’ai pas assez de recul donc c’est difficile à dire. Mais je n’écris pas en me disant je voudrais faire comme tel ou tel…

Écrivez-vous uniquement des textes de théâtre ?

Principalement, oui. Mais j’écris aussi des nouvelles et j’aimerais bien écrire un roman. Je suis en train d’écrire quelque chose pour l’instant qui deviendra peut-être un roman. Je n’ai pas de visée plus loin, de conscience globale sur l’idée « d’une oeuvre à construire ». J’essaie simplement de faire tous les jours au mieux mon travail d’auteur et que cela soit juste

Vous montez également des spectacles en théâtre jeune public, ce genre vous attire-t-il beaucoup ?

J’aime bien travailler en jeune public et en adulte mais je trouve que le jeune public donne une liberté incroyable. Il y a un côté ludique et un travail sur l’imaginaire et l’imagination qui stimule ma créativité en théâtre pour adultes. J’aime donc bien alterner. De plus, les enfants, c’est pas du tout un public poli : si on les ennuie, on les as perdu. Chez les adultes, il reste toujours le vernis : si on s’ennuie, on regarde le projecteur du haut. Avec les enfants, il faut capter le public du début à la fin et le défi est intéressant.

Des futurs projets ?

La saison prochaine, il y a encore des dates de Molly à Vélo et de Molly au château en Belgique et en France, ainsi que le spectacle pour enfants, L’épouvantable petite princesse, pour une quarantaine de dates entre autres à la Montagne Magique . Je travaille aussi sur la création d’un prochain spectacle, De l’autre côté de la haie, mis en scène par Vincent Raoult, pour lequel je suis de nouveau auteur et comédienne. C’est également du théâtre jeune public, il sera programmé entre autres à la Roseraie et à la Montagne magique.

Et puis, cet été, il y aura aussi Jules et Zou au festival de Huy un spectacle que j’ai écrit et mis en scène pour la compagnie Le Vent qui parle avec Giovanna Cadeddu et Yann-Gaël Monfort. Je participe aussi à un dessin animé, une création de Raphaël Blieck. Je prête ma voix à une héroïne perdue dans le grand nord, c’est très excitant.

En attendant, S.T.I.B. est à découvrir au Festival de Spa, du 20 au 22 août 2009 ; au Théâtre Jean Vilar, du 8 au 23 octobre 2009 et au Théâtre Le Public, du 11 novembre au 31 décembre 2009 … mais interdiction de regarder le projecteur du haut !

Toutes les dates des autres spectacles à découvrir dans l’agenda de la compagnie Albertine.

Interview réalisée le 14 juillet 2009 par Emmanuelle Lê Thanh.

 

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