Frédéric Dussenne

Ce spectacle se situe dans le cadre d’un hommage rendu par le Rideau à son ancien directeur Paul Willems. Cela doit être pour vous qui l’avez connu une fierté particulière de participer à ce projet ?

J’ai rencontré Paul ( Willems, ndlr ) pour la première fois en 1984 et j’ai eu la chance par la suite de le connaître plus intimement. C’est un auteur qui est très important pour moi et j’avais depuis longtemps le projet d’adapter sa nouvelle « Le Pays Noyé » avec ma troupe « L’acteur et l’écrit ». Le 175 ème anniversaire de la Belgique a relancé l’idée. Parler de mon « pays noyé » est une envie très personnelle, je veux parler de mon pays à moi, celui de mon enfance, de mes vacances à la Mer. La Belgique est un pays surréaliste, imaginaire, et surtout qui existe par l’imaginaire des gens. Le projet de ce spectacle est donc né pour moi bien avant l’idée de l’hommage.

Votre spectacle « Un pays Noyé » fait référence à une nouvelle de Paul Willems, « Le Pays noyé ». Vous avez en réalité adapté pour cette occasion des textes issus de 24 de ses écrits. Comment avez-vous choisi ces extraits, et comment leur avez-vous donner une cohérence ?

Frédéric DussenneJ’ai puisé dans pratiquement toute son œuvre, dont j’étais déjà fortement imprégné pour l’avoir lue plusieurs fois. J’ai aussi utilisé des extraits de ses carnets intimes, quelques dessins, des sources plus personnelles… On a commencé à travailler sans texte. Au début du projet, j’avais comme certitudes de vouloir travailler avec Benoît ( Van Dorslaer , ndlr ) et une réelle volonté de mouvement pour ce spectacle. J’ai ainsi fait appel à Edith ( Depaule, la chorégraphe ) et nous avons ensemble choisi Manu ( Emmanuel Gaillard ) qui vient de l’univers du cirque. Puis j’ai choisi Juan ( Martinez ) pour jouer le soldat belge car c’est un Colombien confronté comme le soldat au problème de la langue ; cela me semblait plus intéressant (universel) que de prendre un comédien flamand. Enfin, Béa ( Wegnez ) m’a convaincu de l’importance d’un rôle féminin dans la pièce pour faire écho aux trois femmes importantes de la vie de Paul : sa grand-mère puis sa femme et enfin sa fille, morte très jeune.

Nous avons commencé les répétitions par 3 semaines d’impro sans texte, de lectures et de propositions silencieuses sur le plateau en collaboration avec Edith. J’ai ensuite choisi quelques phrases que j’ai recopiées individuellement sur des bouts de papier. Ces choix étaient avant tout subjectifs. Parallèlement avec le compositeur ( Pascal Charpentier ) nous avons pris la décision d’articuler le spectacle autour de trois poèmes de Paul « Le joueur de vielle », « Rêve de printemps », et « Bonne nuit ». Ces trois textes illustrent bien trois moments cruciaux de la vie de Paul. Nous les avons mis en musique sur des airs de Schubert parce qu’il représente le romantisme allemand duquel Paul se sentait proche.

Autour de cette structure, j’ai ensuite pu mettre bout à bout toutes les petites phrases que j’avais choisies. Je les ai modelées dans tous les sens, j’ai « laissé reposer », et enfin j’ai trouvé la bonne formule la veille des premières répétitions sur le texte.

Votre rencontre avec Paul Willems semble avoir été importante dans votre carrière (vous avez notamment monté deux de ses pièces de son vivant). Cette création est-elle en quelque sorte « l’oraison funèbre théâtrale » que vous vouliez lui faire ?

« Oraison funèbre » est un terme trop noir pour moi, Paul était tout l’inverse de cela. Son travail était très vivant. Ma démarche était plus de vouloir répondre à une lettre que Paul m’avait écrite en 1994 alors que je préparais « Les miroirs d’Ostende ». Il disait vouloir « mettre sur pied un spectacle tout nouveau. Différent. Très différent d’une soirée de théâtre ». C’est pour cette raison, entre autres, que je voulais mêler différentes disciplines sur scène, notamment la musique, très chère à Paul.

Justement, votre mise en scène est fidèle à l’univers de Willems, qui rêvait dans cette lettre à « une sorte d’opéra pas à jouer mais à être ». Comment avez-vous donné corps et rendu accessible cette idée à tous ?

« Etre » est exactement le contraire d’expliquer. C’est là qu’était tout l’enjeu du spectacle. J’ai retenu aussi la notion d’« opéra » car la musique n’a pas de logique explicative, tout comme la pensée de Willems. C’est une pensée magique que retranscrit bien la musicalité, elle fait appel à la sensation. Le spectacle ne pouvait donc pas être une suite logique, les textes sont plutôt assemblés de manière analogique. Tout se déroule comme dans un rêve, il y a différents niveaux de réalité, des associations d’idées se créent spontanément… mais il y a eu une vraie recherche et un véritable travail sur les détails.

Par exemple, le décor devait être un lieu petit et intime. Pour représenter la neige de l’hiver belge, il devait aussi être tout blanc mais je rêvais surtout d’un décor qui laisse des traces sur les costumes des comédiens, une sorte de visualisation des traces que laisse la vie sur les hommes. Je trouvais cette idée assez « willemsienne ».

Dans cette atmosphère poétique et onirique se glissent tout de même quelques allusions bien réelles (à la faim dans le monde, au Vlams Belang), de façon plutôt engagée ? Doit-on y voir une fidélité à l’auteur, ou la griffe du metteur en scène ?

Mes choix étaient évidemment subjectifs mais chaque mot est de Willems.

Au départ l’essentiel était la vision du monde de Paul qui est le contraire du discours actuel sur la Belgique. Aujourd’hui les conflits communautaires sont attisés pour des raisons politiciennes et électoralistes. Le succès du Vlams Belang est fondé sur de l’égoïsme économique à court terme alors que 85% des Flamands disent vouloir rester belges.

Pour Paul, le monde est beau mais la douleur en fait partie intégrante, la réalité est contradictoire. L’artiste, selon lui, doit rester à côté des évidences et dans le domaine de la question (contrairement aux politiques). Cette capacité à s’émerveiller et cette dimension vivante rapprochent Paul du surréalisme belge, de la poésie de Beckett voir des dadas. Au début, je ne pensais pas que les textes de Willems seraient si proches de la réalité actuelle. C’est sa parole qui, compte tenu des évènements qui se passent en Belgique et dans le monde, a une résonance impressionnante.

Vous n’avez pas travaillé qu’avec des comédiens. Avez-vous dû adapter votre direction d’acteur ?

Forcément. Eux aussi ont dû entrer dans des codes différents, il a fallu s’adapter dans les deux sens. L’atmosphère que cela a créé a permis un travail plus serein car tout le monde était entre deux. La responsabilité était partagée, ce qui a donné de l’air à tout le monde.

En fait j’ai eu l’impression de faire mon premier spectacle. Je suis arrivé à quelque chose que je voulais atteindre.

Le fait que le spectacle soit organisé à l’occasion très officielle du 175 ème anniversaire de l’indépendance de la Belgique représente-t-il une pression particulière pour vous ?

Pas une pression mais une urgence. Je suis belge irréductiblement, personne ne peut me l’arracher. Notre identité est faite du refus de l’exclusion. La Belgique est un pays auquel on rêve dans l’imaginaire, basé sur le « besoin de liberté et l’horreur de la violence ». Notre identité à une résonance « non violente » puissante.

Je suis très heureux de parler de l’identité belge. La Belgique est un carrefour culturel, un lieu de métissage, l’antithèse du fascisme !

Pour moi, une des réponses à la mondialisation c’est la proximité. On doit donner de l’importance à notre voisin qu’il soit belge, turc, italien ou africain. Bien sûr nous avons des différences qui sont irréductibles, mais c’est ce qui fait leur force. L’essentiel est de savoir sur quoi on arrive à se mettre d’accord.

Quels sont vos projets dans les mois qui viennent ?

Je vais bientôt monter une pièce de Thierry Debroux, « Le roi lune » qui a pour sujet Louis II de Bavière. Ce qui m’a plu, c’est encore une fois le côté contradictoire du personnage. C’est un jeune roi qui sera vite confronté à l’unification de l’Allemagne et à l’essor du capitalisme bourgeois. Il finit par devenir un roi constitutionnel « inutile » et se consacre alors à l’imaginaire en devenant mécène de grands artistes, et en construisant des châteaux à l’image du glorieux passé allemand.

Cette pièce débutera le 26 avril 2005 au Théâtre du Méridien.

On sent dans « Un pays noyé » un véritable investissement personnel de votre part. Avez-vous en tête un prochain défi artistique d’une telle envergure ?

Pasolini ! Je ne sais juste pas encore comment…

Ce qui m’intéresse surtout chez lui, c’est qu’il s’agit là encore d’une personnalité contradictoire coincée entre ses convictions communistes et la réalité du régime soviétique après la Deuxième Guerre Mondiale.

Il a été touché intimement par la rigidité du système puisqu’il a été exclu du parti communiste italien en raison de son homosexualité.

Propos recueillis par Anne Antoni, Elfie Dirand, Manuel Harauchamps et Alexandre Lévy : redaction@comedien.be

Photos de Véronique Vercheval et Vincent Lemaire

 

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