Félicie Artaud

Félicie Artaud nous présente « Et Blanche aussi », le spectacle qu’elle propose du 26 mai au 6 juin avec Aurélie Namur au Théâtre Océan Nord. L’occasion de découvrir cette jeune metteur en scène, aussi comédienne et dramaturge, finaliste du Prix Jacques Huisman 2008

Avant d’aborder « Et Blanche aussi » peux-tu nous parler un peu de ton parcours ?

J’ai d’abord entrepris des études d’Histoire de l’Art et de Lettres Modernes en France avant d’intégrer la section « mise en scène » de l’INSAS. Mais j’ai vraiment commencé le métier professionnel en travaillant dans une compagnie de théâtre Jeune Public qui s’appelle Le Théâtre de Galafronie. C’est une vieille compagnie chevronnée qui est un peu parmi les précurseurs du théâtre Jeune Public. J’y ai fait mes armes et je pense que ça a dû influencer des choses dans « Et Blanche aussi » même s’il s’agit plutôt d’un conte pour adultes, éventuellement pour adolescents. C’est dans les créations de la Galafronie que j’ai vraiment appris mon métier – même si on continue toujours à l’apprendre – et c’est là que j’ai découvert ce qu’était la mise en scène. J’aime beaucoup cette compagnie et j’aime beaucoup en parler car ils font un travail extraordinaire depuis des années avec beaucoup d’éthique, de méthode et de générosité.

J’ai donc commencé à travailler sur des créations et je collaborais avec un auteur qui s’appelle Jean Debefve. Je faisais la mise en scène de ses créations mais je travaillais beaucoup avec lui la dramaturgie. Je n’ai jamais vraiment mis en scène des textes pré-existants, presque uniquement des créations. Ce qui a été important car « Et Blanche aussi » est aussi une création, une collaboration avec Aurélie en tant qu’auteur mais où j’ai un rôle important dans la dramaturgie et dans la construction du scénario.

C’est aussi à cela que m’a formée la Galafronie. C’était de très longues créations durant lesquelles je passais vraiment du travail avec les acteurs sur le plateau au travail avec l’auteur, ce qui m’a énormément influencée dans ma manière de travailler en plus de m’offrir des outils précieux !

Et depuis tu travailles uniquement dans des créations ?

Oui. Pour l’instant, je ne travaille qu’en création. Et même en tant que comédienne, j’ai joué dans un spectacle de Jean Debefve où j’avais un peu co-écrit et écrit aussi sur le plateau avec la metteur en scène : c’était encore une création. J’ai travaillé une fois sur un texte mais en tant qu’assistante. C’était un Beckett et je m’étais dit que je n’allais pas du tout m’amuser alors qu’en réalité j’ai adoré ! Je serais très contente de travailler sur un texte car j’aime beaucoup le texte mais c’est mon parcours qui ne m’y a pas amenée pour l’instant...

Tes études de lettres influencent-elles beaucoup ton rapport au texte ?

Oui, énormément. Les études de lettres ouvrent à une certaine sensibilité au texte. Même si on n’a pas travaillé sur des textes pré-établis, à la fin du spectacle il y a un texte. Et j’ai quand même travaillé avec des auteurs qui sont des auteurs de théâtre à part entière. Jean Debefve est un auteur de théâtre confirmé. Quant à Aurélie, si « Et Blanche aussi » est son premier texte, elle en a écrit un autre depuis, nous allons en co-écrire un deuxième et elle est en train d’écrire un roman. Elle fait une réelle entrée dans l’écriture. Et puis, « Et Blanche aussi » est très écrit. C’est très littéraire comme style. Pour revenir aux études de lettres, je pense qu’effectivement, elles m’ont apporté une sensibilité au texte - qui a été renforcée par l’INSAS - aussi au point de vue de la synthèse et de l’analyse qui préparent parfaitement à la dramaturgie : pouvoir dégager les lignes de narration, avoir les lignes de récit...

En fait, quand j’avais 18 ans, j’avais envie de faire de la mise en scène. J’ai donc été voir un metteur en scène pour lui demander ce que je devais faire pour être metteur en scène. Et il m’avait dit tout simplement : « Fais des études ! ». Selon lui, si je voulais faire du théâtre, je devais d’abord faire des études car je ne pourrais pas être metteur en scène tout de suite. J’avais donc rongé mon frein et avec le recul, je pense que c’était effectivement la bonne chose à faire.

« Et Blanche aussi » semble faire clairement référence à Blanche-Neige, que gardes-tu de ce conte ?

Pas grand chose en réalité. Ce n’est pas du tout inspiré de l’histoire de Blanche Neige mais plus de sa structure. Aurélie a eu envie de travailler sur un conte pour adultes et on aimait vraiment cette idée d’une forme naïve pour raconter des choses assez violentes. C’est pour ça qu’on n’en pas fait un spectacle pour enfants. Ce n’était pas possible car à l’intérieur, le contenu n’est pas doux. La blancheur de cette princesse est liée à son idéal de perfection, de pureté et de maîtrise mais aussi à son côté vierge dans tous les sens du terme, c’est-à-dire qu’elle ne connaît pas la vie, qu’elle ne se connaît pas. On utilise donc une métaphore en disant que son âme est blanche, immaculée : « C’était une âme qui ne se connaissait pas ». Elle va apprendre à se connaître pendant la pièce. Donc la métaphore de la blancheur, c’est cette pureté mais une pureté qui n’est pas que positive, qui est aussi une stérilité, quelque chose qui est encore vide.

La pièce vise-t-elle un public particulier ?

Pour moi, c’est vraiment du tout public. Il se trouve qu’en écrivant « Et Blanche aussi », Aurélie et moi, on a pensé à notre adolescence car c’est une période de mue. Et notre pièce parle de cette mue et de quelqu’un qui apprend à se connaître. De quelqu’un qui entre un peu violemment dans le monde et dans l’âge adulte. On a pensé à l’adolescence parce qu’il s’agit d’un passage mais d’autres gens le liront comme une autre période de passage. Il y a un côté initiatique et ça peut toucher les adolescents. Et puis, Aurélie et moi, on aime jouer devant les adolescents car on aime bien leurs réactions. On a toujours eu des rapports très forts. Et puis, la réaction à 12 ans ou à 15 ans n’est pas la même et je trouve ça vraiment intéressant !

Avez-vous adapté le ton de la pièce à ce public-là ?

Pas spécialement. Le ton est très littéraire. Mais les ados le reçoivent assez bien. J’ai une partie d’improvisation quand Aurélie est dans sa salle secrète et en fonction de ce qu’elle fait ou de comment je suis, je dis plus ou moins le texte dans un ordre ou dans un autre et j’essaie d’adapter. Je fais attention à ne pas trop en rajouter quand on est en scolaire, pour ne pas les submerger de mots qu’ils ne connaissent pas. Même s’il y a toujours des mots qui échappent, l’important c’est que l’intention et l’action n’échappent pas. En scolaire, il s’agit toujours de trouver le bon équilibre : il ne faut pas les noyer dans un langage qu’ils ne comprennent pas mais il ne faut pas non plus niveler le texte.

Mais même si le texte est très littéraire, on a eu des expériences extraordinaires. Comme cette classe de primo-arrivants qui apprenaient le français en classe de français langue étrangère. Leur professeur leur avait donné le texte et leur avait fait traduire tous les mots qu’ils ne comprenaient pas. Ils étaient donc arrivés à un haut degré de compréhension du texte, ils en connaissaient même certains passages par coeur ! C’était extraordinaire, surtout les échanges qu’on a pu avoir avec eux après la pièce. Mais il n’y a pas de mystère, la transmission, ça passe par les gens, leur volonté et leur motivation. Cette prof avait fait un travail remarquable et les avait très bien préparés !

La pièce fait appel à différents genres : théâtre, danse, conte... S’agit-il de modes d’expression qui se retrouvent souvent dans ton travail ?

J’ai toujours eu une sensibilité au geste et à un certain dessin chorégraphique des déplacements. Mais je n’aime pas quand c’est trop visible. Je préfère que ce soit bien intégré dans l’histoire car je ne cherche pas à faire du théâtre-danse. Je fais vraiment du théâtre. Par contre, j’aime le corps qui est dessiné, j’aime les silhouettes. Avec « Et Blanche aussi », on voulait un spectacle qui puisse raconter le plus de choses possibles par le corps, qui s’ancre dans un vocabulaire gestuel et on voulait vraiment séparer, d’un côté, la parole et, de l’autre, le corps. Dès le début, Aurélie m’avait proposé que le personnage soit juste dans un travail sur l’image et que quelqu’un d’autre se charge de raconter. Au départ, il était question d’une voix off et c’est devenu une conteuse. Ce décalage entre image et récit, cela permet aussi d’échapper au réalisme car on peut dire des choses tout en les traitant autrement par le corps.

Y a-t-il aussi une part de l’influence de Pippo Delbono dans ce rapport au geste et au corps ?

En effet, on avait travaillé avec Pippo Delbono lors de l’École des Maîtres. On avait beaucoup pratiqué le training physique, ce qui nous a beaucoup influencé. Pippo Delbono a des spectacles assez baroques donc on imagine peu le training oriental et tous les exercices chinois qu’il y a derrière. Mais c’est quelqu’un qui a travaillé aussi chez Eugenio Barba, un peu chez Pina Bausch. Il a donc beaucoup travaillé sur le corps et sur les méthodes orientales, sur tout ce qui est lié à la présence, à l’équilibre, au travail du bassin. Ce stage était très intéressant. On voulait tous improviser alors que lui nous répondait de commencer par apprendre à faire le poirier ! Donc pendant deux mois, on a fait du training et on était vannés...mais au final, comme il le disait, l’important était qu’il nous donnait des outils, qu’il voulait faire de nous des « acteurs autonomes ». Et ça a assez bien marché puisqu’Aurélie, quand on a eu fini l’École des Maîtres, s’est enfermée toute seule pendant un mois et elle a travaillé. Et de là est né « Et Blanche aussi ». Quelque chose s’est donc vraiment passé et après, on a énormément utilisé le training de Pippo Delbono pour travailler sur « Et Blanche aussi ».

D’autres « maîtres » ont-ils influencé ton travail ?

J’ai aussi lu Barba. J’avais toujours été intéressée par tout ce qui touche à la pratique orientale car à 17-18 ans, j’avais lu « Le théâtre et son double » d’Antonin Artaud, et du coup j’étais très attirée par ça. J’avais vu du théâtre balinais et je commençais à m’intéresser à la danse indienne. Je suis partie en Inde quand j’étais en deuxième année à l’INSAS et je suis allée voir des écoles de danse et de théâtre. J’ai fait du kathakali et du barhata-natyam. J’ai toujours eu un intérêt pour un théâtre oriental très ancré dans le geste. J’avais travaillé sur le spectacle « Vanakkam » de Béatrice Didier, pour la chorégraphie et le travail gestuel sur les mudras. J’avais d’ailleurs fait mon mémoire sur les mudras, sur ce langage des signes sacré. Et notre princesse aussi à un langage des signes.

Donc je ne sais pas si on peut vraiment parler de maîtres. J’ai lu Artaud et ça m’a fait quelque chose – question de nom peut-être ? - et puis j’étais à Limoges où il y avait le festival des Francophonies et donc je pouvais voir du théâtre du monde entier...

Tu parles beaucoup des mudras et de la danse indienne mais l’esthétique de « Et Blanche aussi » semble également se rapprocher d’une certaine japonisation...

C’était un peu une proposition d’Aurélie. Pour faire court sur le Japon, je dirais qu’on trouvait que ça racontait très bien la maîtrise. Car c’est une histoire qui parle de contrôle mais aussi d’abandon et de pulsion. La pièce travaille vraiment cette dialectique-là. La forme, la maîtrise, l’élégance...ce sont des choses que l’on cadenasse mais qui s’échappent de nous.

La pièce a été créée à la base au Théâtre de la Vie pour le festival « Scène ouverte jeune création », a-t-elle été beaucoup modifiée depuis ?

Oui, mais surtout parce qu’on n’avait pas présenté un spectacle fini. Ce n’était qu’une étape qui a été retravaillée. Après on l’a jouée à Genappe en octobre et elle a commencé à avoir vraiment sa forme, plus proche de ce qu’elle est maintenant. On est aussi allées à Paris et dans le sud de la France. Il y a une adaptation à chaque salle, mais il n’y a pas de décor physique. Toute la scénographie est faite par la lumière de Dimitri Joukovsky et il y a un véritable décor sonore créé par Antoine Blanquart.

Tu as été formée à la mise en scène mais tu te prêtes aussi au jeu, as-tu une préférence entre les deux pratiques ?

Non, je ne préfère aucune des deux. Ce sont des choses très différentes et j’adore les deux. J’aime beaucoup jouer et être sur un plateau : ça m’allège beaucoup par rapport à la mise en scène. Même si la mise en scène est vraiment mon élément et surtout la direction d’acteurs qui m’est très familière. Mais ce qui est horrible dans la mise en scène ou la direction d’acteurs, c’est de rester assis. C’est terrible car il y a énormément d’énergie sur le plateau, sous tes yeux, et tu n’en fais pas partie. Alors qu’être sur scène, c’est plus léger... mais ça t’expose beaucoup dans ton image de toi. Ça crée beaucoup de préoccupations sur soi, mais ça, c’est le problème de l’art en général. Donc c’est un aller-retour : parce que tu as joué, tu comprends mieux les comédiens et parce que tu les diriges, tu apprends à jouer. Du moins, moi j’ai vraiment eu l’impression d’apprendre à jouer en regardant les comédiens et en les dirigeant.

Et tu as souvent joué dans tes propres mises en scène ?

J’ai joué dans « La noce du fils » mais c’était un projet de La Maison Éphémère, ce n’était pas vraiment le mien. J’ai joué dans un projet dont j’étais la co-auteur avec Jean Debefve mais c’était Sabine Durand qui était à la mise en scène. Dans « Et Blanche aussi », je ne pensais pas jouer mais finalement si. Le prochain, je vais jouer avec Aurélie et on fera appel à une metteur en scène pour finaliser, comme oeil extérieur. Ça change un peu chaque fois.

« Et Blanche aussi » est un projet que tu portes avec Aurélie Namur qui signe le texte. Quel est son parcours en quelques mots et comment est née votre collaboration ?

C’est effectivement un projet qu’on a porté à deux, rejointes par une équipe artistique formidable. J’ai déjà parlé de Dimitri et d’Antoine mais il y a aussi Sophie Leso et pour les costumes, Geneviève Joris et Claire Farah.

En ce qui concerne Aurélie, elle a aussi fait des études de lettres. Elle est ensuite entrée au Conservatoire de Paris. Elle a toujours eu envie d’écrire et a d’ailleurs toujours un peu écrit. Son premier texte qui s’accomplit, qui va jusqu’au bout, c’est « Et Blanche aussi ». C’est étrange car c’est le travail sur le corps avec Pippo Delbono qui a libéré ce réservoir de textes qu’elle avait envie d’écrire. Et il y a donc eu une lancée dans l’écriture avec d’autres projets, d’autres pièces comme « On se suivra de près », etc.

Tu parlais en début d’interview de ta participation au « scénario » pour « Et Blanche aussi »...

Les mots c’est Aurélie... mais je suis fort responsable de l’histoire, des métaphores et des actions. Cependant, il y a vraiment un style qui a été proposé par Aurélie dès le départ, qui est ce style très littéraire qu’on a gardé et qui est vraiment son domaine.

Ce projet semble marquer la naissance de vos compagnies – Les Nuits Claires et Agnello Crotche – s’agit-il de la première d’une longue série de collaborations ?

Quand on s’est rencontrées, elle habitait en France et moi en Belgique, on avait chacune des expériences professionnelles très différentes et un réseau très différent. Ensuite, on s’est mises à travailler ensemble. « Et Blanche aussi » a été un spectacle qui nous a mis beaucoup de temps, dans lequel on s’est découvertes et qui nous a forcément donné d’autres envies de collaboration. Entre autres, un spectacle Jeune public, « Mon Géant », et un spectacle qui s’appelle « On se suivra de près ». On a donc continué à anticiper et à faire des projets à long terme, tout en étant sur deux territoires. « On se suivra de près » est prévu pour 2011 et « Mon Géant » - qui va peut-être changer de nom – devrait être créé à la fin de l’année, vers décembre 2009.

Et des projets en solo ?

On a chacune des projets et on continue à avoir un parcours l’une et l’autre, et ça nous nourrit aussi. Aurélie va jouer « Casimir et Caroline » l’année prochaine à Dijon, avec une metteur en scène avec qui elle travaille beaucoup. Moi je continue à faire des mises en scène mais c’est vrai qu’on a ce point de rassemblement et ça nous prend beaucoup de temps aussi.

« Et Blanche aussi », à découvrir donc du 26 mai au 6 juin au Théâtre Océan Nord !

Interview réalisée par Emmanuelle Lê Thanh le 16 avril 2009.

Crédits photos : Th. Delvaux, exceptés portrait (J. Pohl) et photo 2 (A. Blanquart)

 

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