Didier Poiteaux

Tu es l’un des fondateurs d’une jeune compagnie, INTI théâtre INTI. Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai créé, avec trois autres personnes, la compagnie de recherche théâtrale INTI théâtre INTI en décembre 2004. Nous nous étions rencontrés à l’école Lassaad de Bruxelles. Cette école propose un enseignement basé sur la pédagogie Lecocq qui travaille différents aspects du théâtre tels que le mouvement, le masque, la corporalité. Comme nous avons suivi la même formation, nous avions naturellement des conceptions théâtrales communes. Même si, au sein de la compagnie, on a des envies différentes. Certains préfèrent approfondir le travail autour du masque ou de la marionnette ; moi, j’avais envie de travailler autour de l’écriture contemporaine et du chœur. L’objectif d’INTI est de rechercher, réinventer une théâtralité nouvelle et d’être transmetteur de sensations auprès du public. Il faut laisser une place au théâtre codifié par rapport au cinéma : basé sur la transversalité entre la poésie, la danse, la lumière… Pour ses débuts, INTI a fait une collaboration avec une compagnie théâtrale de Montpellier sur une pièce de Sarah Kane, Manque. Puis nous avons mis en place notre première création en Belgique : Lèvres de Sang, basée sur un ensemble de texte du poète français Christian Prigent.

Tu as les deux casquettes, celle de comédien et celle de metteur en scène. Est-ce que cela influence ta façon d’aborder le travail sur une pièce ?

J’ai suivi une formation de comédien au conservatoire en France. Puis, toujours en France, j’ai travaillé sur différents spectacles en tant qu’assistant ou metteur en scène. Mais j’avais un manque par rapport à une formation plus corporelle, et je suis donc venu en Belgique pour suivre les cours de Lassaad.

C’est très complémentaire d’avoir les deux casquettes. Faire de la mise en scène, cela nourrit mon travail de comédien et inversement. Et humainement, les rapports et le travail avec une équipe de comédiens sont améliorés. Dans la recherche en tant que metteur en scène, j’invite les comédiens à se questionner sur le fait de jouer. Les plaisirs ou le trac sont extrêmement différents. Une fois que la pièce commence, le metteur en scène ne peut plus rien faire, tout reste dans les mains des comédiens.

Etre capable d’occuper les deux rôles, ça aide, parce qu’en tant que comédien je peux vraiment me mettre au service du travail du metteur en scène (même si ça ne m’empêche pas de donner mon avis !). Je perçois peut être plus facilement ce qu’il attend de ses acteurs.

Pour votre première création Lèvres de Sang, comment se sont passés les travaux d’écriture et de mise en scène ?

Personne, à part moi, ne connaissait l’auteur et poète Christian Prigent. Son nom n’est en effet pas bien connu, mais il est très reconnu dans les milieux littéraires. Nous avons donc fait, la dramaturge et moi, un travail préparatoire sur le texte. J’avais envie de radicaliser ma recherche théâtrale en utilisant des textes poétiques et non des textes dramatiques écrits pour la scène. J’ai donc sélectionné des extraits des textes de Prigent en fonction de mon ressenti, de mes affinités. Son écriture est extrêmement rythmée. Il dit des choses proches de ma perception du monde. J’avais dans l’idée de partir du souffle pour arriver à la parole ; de partir des murmures, des bruits, des sons, une certaine animalité, de passer par une parole commune (la « reality » langue) pour aller vers un langage plus corporel, qui défendrait la vie. Un langage de lutte.

Avec la dramaturge, nous avons donc fait un montage des textes. Ce montage nous a permis d’entamer des répétitions. On a fait des lectures, des impros sans texte sur différentes thématiques (l’animalité, le souffle…). En fait notre travail a de nombreux points communs avec la formation Lassaad, car par la suite on a mis en place le travail corporel avec les comédiens. On a créé une partition pour un chœur polyphonique à partir du texte, et, à ça, on a ajouté une partition corporelle. Suite au travail en groupe, des parties de texte ont été supprimées, déplacées ou réadaptées. J’y ai mis une adaptation théâtrale proche de Novarina ou de TXT (revue créée par Prigent). C’était un travail vers l’inconnu total. Au début je ne savais pas vers quoi on allait.

Lèvres de Sang a été créé en juin dernier. Puis il y a eu une demande de la maison de la littérature de Passa Porta pour une adaptation du spectacle. Ils étaient très intéressés par notre travail sur le texte, mais le lieu n’était pas une salle de théâtre. On a donc fait une mise en espace et en lumière plus épurée avec un texte extrêmement sonore. Cette nouvelle forme du spectacle s’appelle UR. Elle a été présentée en janvier au théâtre Poème.

Quelles ont été les réactions du public ?

Pendant les représentations, j’ai constaté qu’il y avait deux types de public. Parce que, dans les lieux où l’on a joué UR (Passa Porta, Théâtre Poème), beaucoup de gens connaissent déjà Prigent et son écriture. Il y a donc eu une très bonne réception du spectacle par le public et par l’auteur lui-même. Pour Lèvres de Sang, il y a eu une réception très variable. C’est sans doute dû au fait que le spectacle est difficilement classable dans une catégorie : danse ou théâtre. Sa forme mixte est déroutante. Il faut se laisser emporter par le travail sonore, rythmique, vocal. En fonction de la vision du théâtre qu’on peut avoir, il y a des réceptions diverses. Ce qui est normal pour un spectacle qui interroge la forme théâtrale. Ce n’est pourtant pas un spectacle destiné à des « initiés » ou à des connaisseurs littéraires. L’écriture de Prigent est faite de poésie avec tous les mots de la langue. Ce spectacle fonctionne auprès des gens qui sont curieux de voir de nouvelles formes, de découvrir autre chose. C’est un spectacle ludique, parce que la poésie peut aussi être vivante et accessible. On a forcément des a priori quand on voit « textes poétiques » et « forme contemporaine », mais un des mes objectifs c’est d’ouvrir ça à un public le plus large possible.

Qu’a pensé l’auteur de ton adaptation de ses textes ?

Prigent n’a pas assisté au travail de construction. Il a autorisé ma démarche sans problème, avec une mise en garde au départ, en disant que ce n’était pas évident d’aborder sa poésie sur scène. Au final, il a été très content du spectacle et du mélange des textes. Pour reprendre ses mots, après avoir vu le spectacle, c’est comme s’il n’avait écrit qu’une seule chose dans sa vie. Une essence est présente, qui l’a ému de voir et d’entendre. Il s’est à la fois reconnu dans le montage et à la fois, il a découvert de nouvelles facettes de ses propres mots.

Pour les jeunes compagnies, il y a toujours la difficulté de se faire entendre de la presse et des pouvoirs politiques. Qu’en pense-tu ?

C’est vrai qu’il faut beaucoup de ténacité. Il y a quand même une oreille attentive : on peut parler aux gens et les avoir au téléphone ; et c’est plus ou moins facile d’obtenir des rendez-vous. Après il faut beaucoup de ténacité pour avoir des soutiens. Mais ça me semble normal, on ne peut pas accorder sa confiance à n’importe qui. Beaucoup de projets se font et tant mieux. Mais il faut « se battre » pour avoir sa place. Venant de France, comme c’est mon cas, il faut parvenir à se faire des contacts et à s’adapter au système belge. Pour Lèvres de Sang, il y a eu un soutien spontané de la commune d’Ixelles qui a été essentiel et un intérêt de la part de la Maison de la Poésie de Namur. Cela a permis la réalisation du projet. Par ailleurs, Ixelles a fixé le prix des places à 3 et 5 euros, afin que le prix ne soit pas un frein à l’accès à la culture.

Quels sont les projets futurs de la compagnie ?

Je redeviens comédien pour un autre fondateur de la compagnie, Nicolas Duvauchel. Il va mettre scène une adaptation du texte « Mardi » de Edward Bond, une pièce pour adolescents. Cette pièce sera créée en juin 2006 et passera les sélections pour le festival de Huy. Ce sera une autre ligne artistique, où le travail se fait avec des marionnettes et une approche du masque. Pour ma part, je vais poursuivre le travail de recherche commencé sur langage. Ce sera sur une comédie de Marguerite Duras.

Pour finir, un conseil à donner ?

La formation corporelle est importante pour défendre le texte. Parce qu’à tort, on a tendance à croire que la pédagogie Lecocq ne permet pas d’aborder toutes les facettes d’un texte.

Un coup de gueule ?

Pour être efficace, crédible et diffusé, il faut pouvoir s’entourer d’une équipe stable et motivée. Malheureusement, le manque de moyen ne nous permet pas de payer convenablement les personnes qui nous aident.

Un dicton ?

Tout vient à point à qui sait persévérer ! Les chemins sont à chaque fois individuels. On peut être excellent comédien à 20 ans et finir au placard à 35. Ou l’inverse. Mais il y a une possibilité pour tous si on veut vraiment faire ça. C’est une question d’humanité. En toute humilité…

Propos recueillis par Stéphanie Gillard.

Lèvres de Sang sera joué du 8 au 11 mars à 20H, à la Maison de la Poésie de Namur (réservations : 081.22.53.49) puis du 16 au 18 mars à la chapelle de Boondael (square du Vieux Tilleul, 1050 Bruxelles, réservation : 02.534.36.56).

 

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