Denis Laujol

L’art pour renaître

Du 18 au 27 avril, l’Océan Nord reprend Mars, la pièce adaptée du livre homonyme de Fritz Zorn dans une mise en scène de Denis Laujol. Nominé « meilleure découverte du Prix de la critique », le spectacle remporta un succès unanime en 2009. Metteur en scène aujourd’hui confirmé, Denis Laujol est un passionné de texte forts qui parlent du désir, de l’urgence de vivre sa vie dans toute sa plénitude. Cet écorché vif, dont le tempérament s’accorde avec des auteurs qui brisent les chaînes pour révéler les êtres à eux-mêmes, nous parle de son chemin personnel et de l’influence décisive du théâtre dans sa vie.


Vos adaptations partent toujours d’un personnage. Cette fascination pour une personnalité, c’est ce qui motive le choix d’en tirer un spectacle ou c’est une coïncidence ?

Cela part d’un vrai désir à la base. J’avais réalisé une première mise en scène il y a longtemps à Toulouse avant d’entrer à l’Insas . C’était Roberto Zucco et c’est vrai que déjà à l’époque, j’étais encore plus fasciné par Koltès que par le personnage de Roberto Zucco. Mars, c’est un monologue que j’ai vu à Paris en 2002, et qui était joué par Jean-Quentin Châtelain, un acteur suisse que j’adore. C’était formidable. Je me suis jeté sur le livre et j’ai rencontré Fritz Zorn. Mais je me suis dit : plutôt que de le faire jouer par un seul acteur, ce serait peut-être bien de le faire porter par une génération entière, représentée par plusieurs acteurs. Grisélidis - mon deuxième spectacle - je l’ai découverte en faisant des recherches sur Fritz Zorn. Je suis tombé sur cette femme, Grisélidis Real. Elle m’a intrigué et c’est parti, un peu comme pour une histoire d’amour. C’est vrai que c’est une adaptation encore une fois. Quand j’envisage une nouvelle création, je me dis toujours : « Maintenant, ce serait bien de monter une "vraie pièce", c’est quand même plus simple, c’est fait pour le théâtre et je crois que je saurais le faire ». Mais je crois que j’aime bien adapter. Et, vu que je suis comédien à la base et que je n’ai aucune obligation de convention ni de contrat-programme, ce n’est que si quelque chose me parle vraiment que je me jette dessus. Et si cela prend du temps, eh bien, cela prend du temps. Pour Mars, il m’a fallu énormément de temps pour arriver à le monter, pour trouver la production, faire un dossier, rassembler une équipe... Et Grisélidis aussi.

Y a-t-il une connexion entre les deux, entre Mars et Grisélidis ? Pour moi, oui. Le premier projet que j’avais déposé entremêlait les deux personnages, plutôt les deux paroles, les deux visions du monde. Ce sont deux monstres, deux personnages extrêmes. L’un, Fritz Zorn, qui n’a jamais vécu, qui est passé à côté de sa vie - c’est ce qu’il considère du moins - et qui se réveille et pond ce texte unique, incandescent et urgent dans la dernière année de sa vie, et l’autre, qui a brûlé la vie par les deux bouts, qui a eu une vie rocambolesque et qui meurt à 75 ans, d’un cancer aussi, d’ailleurs. Avec des trajectoires radicalement différentes, c’est impressionnant de voir qu’ils finissent par dire presque la même chose. Les dernières pages de Grisélidis ressemblent très fort aux dernières pages de Fritz Zorn.

Que peut-on en tirer comme philosophie ?

Difficile à dire. D’abord ce sont deux Suisses. Symboliquement, cela peut vouloir dire quelque chose. Ils ont dû se battre tous les deux contre un certain conformisme, pour vivre pleinement dans un monde qui les en a empêché, contre lequel ils ont dû s’affirmer. Il y a quelque chose d’existentialiste chez les deux. Je suis un passionné de Camus. Il y a chez lui une recherche de la vérité, de l’élan vital, comment être au monde, comment affronter l’absurdité, comment considérer que l’on fait totalement partie du monde. Fritz Zorn – son vrai nom c’était Fritz Angst, "Angst" qui veut dire peur alors que Zorn signifie colère mais il signait Zorn, et quant à Mars, c’est le dieu de la guerre mais du renouveau aussi... – Fritz Angst était quelqu’un qui ne s’était jamais mis en colère. Il avait été élevé dans le culte de l’harmonie. Chez lui, quand il y avait un problème, on disait que le sujet était compliqué donc on ne l’abordait pas. C’est ce que nous dit en tout cas Fritz Zorn, son Mister Hyde à lui, avec toute la rage qu’il peut avoir à la fin de sa vie. Il considère que c’est cette parfaite éducation qui le tue. En refusant le conflit, on refuse le contact. Or la vie en société est faite de conflits. Si on les esquive, on évite l’autre, on évite peut-être la friction mais on passe à côté de l’amour aussi et de toute possibilité de rencontre. Et c’est ce qu’il a fait sans que personne ne s’en rende compte. Il portait un masque, celui de quelqu’un qui "allait bien". C’est formidable et extrêmement révélateur. Sur le plan intime, cela me parle beaucoup. Et sur un plan politique aussi. Je viens de France, un pays depuis pas mal d’années obsédé par les problèmes de sécurité. Je suis du sud que l’on considère comme un paradis où il fait bon vivre mais il y règne un terrible conformisme. Dans le sud-ouest par exemple, il y a peu de théâtre. Et par rapport à l’immigration, aux ghettos... j’ai été à la fac dans le quartier du Mirail, à Toulouse. Elle est entourée de grilles et il y a des vigiles. C’est un quartier "sensible". Alors, il faut faire attention à ne pas rater le dernier métro. On utilise de jolis mots – métissage, intégration – pour parler de cette jeunesse qu’on élève dans la haine parce qu’on la laisse de côté. On refuse de considérer qu’il serait peut-être intéressant de se frotter à cette rage, que l’avenir est peut-être là et qu’on ne fera rien sans eux, sans cette jeunesse. Moi, cela m’a toujours touché. En France, on a des centres ville en carton-pâte, on y fait des travaux formidables, des rues piétonnes, des fontaines, on y dépense des millions, mais à côté de cela, il n’y a plus un rond pour les associations qui tissent du lien social. Je préfère que les routes soient un peu défoncées et qu’on arrive à vivre encore ensemble, comme ici, en Belgique. Mais, ici aussi, on est sur une pente dangereuse. On pourrait parler des difficultés que rencontrent les associations qui font du théâtre, par exemple. Un théâtre comme l’Océan Nord, c’est important qu’il soit dans le quartier dans lequel il est, que le public soit mélangé. C’est important que des gens de Schaerbeek qui n’ont pas du tout le même parcours que le bourgeois suisse que je décris dans Mars comprennent d’où vient cette rage, cette sensation d’être étranger au monde, que c’est un problème universel : éviter les conflits, cela ne fonctionne pas. Je me suis donc pas mal engagé dans les luttes pour les subventions. On ne se rend pas compte de la chance qu’on a en Belgique. En coupant dans les subventions, comme on le fait depuis quelques années, on est en train de perdre - outre des centaines d’emplois - une spécificité formidable. Par exemple, ici, les gens restent après les spectacles, on parle beaucoup avec le public, on boit des verres. En France, j’ai joué dans des salles de mille personnes. On a le temps de se démaquiller, on se dit qu’on va retrouver le public au bar. Eh bien, souvent il n’y a plus qu’un vigile qui vous attend et ferme la porte derrière vous. Quand j’ai monté Grisélidis aux Tanneurs, un soir, il y a eu des femmes voilées, qui venaient de Tunisie, juste après leur révolution. Et elles ont entendu la parole d’une prostituée suisse. Elles sont sorties de là avec les yeux brillants, un peu hilares, elles se sont fait prendre en photo avec les actrices. Et puis, il y avait les hommes moustachus, barbus, qui se marraient aussi et voilà, il n’y avait pas de problème. C’est inestimable. On fait du théâtre pour se parler, pour se rencontrer, pas pour être seul dans sa tour d’ivoire.

Le besoin d’aller à la rencontre des autres, cela explique le choix de faire du théâtre ?

J’ai fait du cyclisme à haut niveau jusqu’à 21 ans. Je m’étais accroché à ce rêve d’enfant. Je suis un peu passé à coté de mon adolescence, le nez dans un guidon. Dans Mars, il y a d’ailleurs un petit vélo qui fait le tour du plateau. Je n’étais pas un grand compétiteur, j’étais un bon équipier, un grand rêveur, souvent meilleur à l’entraînement. Mais j’étais en train de me bouffer moi-même. Jusqu’à avoir des problèmes de poids, d’anorexie. Puis un psychiatre m’a conseillé de faire du théâtre. J’en faisais depuis dix ans, plus pour faire plaisir à ma mère que par réelle passion. Puis j’ai rangé mon vélo, je suis parti à Toulouse où j’ai fait du théâtre et tout s’est enclenché. Il n’y a pas si longtemps que j’ai cessé de faire des rêves où il y a des vélos. Je connais encore des gens qui participent au Tour de France, même s’ils commencent à être proches de la fin de leur carrière... Mais il y a un rapport avec le théâtre. Car ce qui comptait pour moi, c’était le spectacle : enfiler le maillot, se raser les jambes, on transforme son corps quand on fait du cyclisme. Mais c’est tellement dur. Tout m’a semblé plus facile quand je me suis lancé dans le théâtre.

Fritz Zorn, a-t-il écrit d’autres textes ?

Il avait écrit mais il a tout détruit. Il n’a voulu garder que ce texte-ci. Il avait même fait du théâtre à l’université et écrit des pièces. Il aurait été un écrivain talentueux. J’ai trouvé un texte de lui à l’intérieur d’une correspondance à une amie. C’est une nouvelle et on dirait du Kafka. Ce n’est pas étonnant, ils sont assez proches. Kafka se définissait comme un être de peur. Il disait qu’un livre est une hache qui brise la mer gelée en nous. Je trouve que cela s’applique très bien à Fritz Zorn car c’est ce qu’il fait. Il y va à coups de hache... Le bouquin fait 300 pages. Je l’ai beaucoup adapté pour en faire quelque chose de théâtralement parlant. J’espère avoir gardé l’essentiel. Pour moi, c’est un texte lumineux, extrêmement porteur d’espoir, un appel à vivre pleinement, à aimer, en acceptant le conflit et en ne cachant pas ses désirs profonds. Alors qu’il est en train de mourir, Zorn dit qu’il va continuer à couver sous la cendre et qu’il provoquera la ruine de la société qui l’a anéanti. Qu’il sera toujours là comme un déchet radioactif. Et tant que les gens liront ce livre, tant qu’ils écouteront ces mots, il sera là, il vivra. A la création, j’avais demandé à avoir des piles du livre à vendre après le spectacle. On a été en rupture de stock dès les premiers jours. On en a acheté beaucoup cette fois-ci... C’est une lecture fondamentale, qui change une vie.

La finalité, c’est la révolte ? Est-ce la condition pour se libérer ?

C’est la raison pour laquelle Camus m’a toujours passionné. La révolte, c’est une façon d’être au monde, de se réveiller. Face à l’absurdité, il n’y a pas trente-six solutions, c’est la révolte ou le suicide. Je crois que c’est dans « L’homme révolté » qu’il dit que le suicide est la seule question philosophique vraiment importante.

Cela suffit-il le théâtre pour se révolter ?

C’est Koltès qui dit que c’est peut-être la chose la plus futile qui soit. Mais puisque la vie est elle-même futile... faisons-le bien. Je ne dis pas que cela me suffit. Mais c’est essentiel à ma vie. Prendre la parole, pouvoir s’exprimer. Je suis quelqu’un qui sait très bien éviter les conflits. Je suis très poli. Je sais me faire accepter par les autres mais après, je peux développer intérieurement une grande dépression, une grande solitude. Comme beaucoup de gens dans notre société. Nous avons développé une formidable aptitude à louvoyer, à naviguer pour nous faire aimer, à porter des masques. Mais est-ce qu’on ne passe pas à côté de ce que l’on a vraiment envie de faire ? ...

Scéniquement, comment parvient-on à rendre tout cela, uniquement avec les mots ?

Il y a les mots bien sûr. Mais ce qui m’intéresse aussi, c’est de voir les corps traversés par ces mots-là. Mars est très épuré. Pour Grisélidis, il y avait des costumes, des décors, en abondance. Une mise en scène circulaire où les gens se voyaient les uns les autres. Parce que Grisélidis était quelqu’un qui aimait la surcharge. Son écriture était surchargée, elle aimait les boucles d’oreille, les masques. D’ailleurs, c’est très drôle, Il n’y avait pas le moindre brin de nudité dans ma mise en scène et pourtant les spectateurs étaient persuadés d’avoir vu les actrices nues... ça se passait dans leur tête... Grisélidis est une prostituée qui, elle aussi, a cherché à briser sa solitude, à rencontrer les autres et à donner la vie à tous ces hommes qui venaient la voir chargés de leur tristesse et qui essayaient d’avoir un instant de friction, une rencontre autre que celle imposée par la norme et la civilisation, plus instinctive et animale. Une prostituée que j’ai rencontrée me disait qu’environ un tiers de ses clients ne faisaient quasiment rien de sexuel avec elle. Quelques caresses. Parler est tout aussi important, ou se toucher. Sortir un instant du carcan social, de la solitude. Et le problème de Fritz Zorn est le même. C’est quelqu’un qui est mort sans avoir connu la sexualité. Il finit par l’avouer, difficilement, dans la pièce. Alors, évidemment, il y a les mots mais théâtralement, il se passe des choses intéressantes au niveau du corps. Il ne s’agit pas de représenter un malade. Il était atteint d’une sorte de cancer de la gorge qu’il attribuait à toutes les larmes qu’il n’avait pas pleurées dans sa vie. A la fin, il ne pouvait plus que chuchoter. Avec des acteurs pétant de santé, le but n’est pas d’incarner la maladie, ce serait obscène. On fait avec nos armes. La colère est la source. Lorsqu’on n’extériorise pas ses sentiments, on les retourne contre soi. La dépression, c’est cela. C’est une colère contre soi. Ce qui le fait souffrir, ce n’est pas la maladie mais la honte et la solitude. Il dit : « Quand je me tape la tête contre les murs la nuit entière, ce n’est pas parce que j’ai mal au corps, ce sont les tourments de mon âme ». C’est violent, dit comme cela, hein ? Mais ce qui est formidable et théâtralement passionnant c’est aussi l’humour, on rit beaucoup. Il rit de lui-même, des autres, du milieu duquel il vient. Un rire enragé, bien sûr.

Suffit-il de se libérer pour atteindre la plénitude ?

Cela dépend de ce que l’on cherche. D’une certaine façon, il meurt vivant alors qu’il a vécu mort. Sa vie est un gâchis mais par la force de sa pensée, par son écriture, il arrive tout de même à créer quelque chose. En détruisant tout ce qui a construit sa personnalité antérieure, il cherchait à se reconstruire. Mais pour lui rien n’est résolu, ce serait trop facile, "on n’a pas le droit de se laisser consoler si la consolation n’est qu’une sale consolation". Sa dernière phrase, c’est : « Je me déclare en état de guerre totale ». Il meurt en enfer et il finit par appeler le monde dans lequel il a vécu « Dieu » et à s’identifier au Diable. Pour lui, "cela vaut le coup d’être en enfer car l’Enfer, c’est là où Dieu n’est pas" et il approuve que le Diable soit lâché. Mais il ne capitule pas, et pour lui, c’est ce qu’il y a de plus important. Le plus beau compliment que les spectateurs m’ont fait, c’est de me dire qu’"ils avaient vu" Zorn. Et pourtant, il y a aussi des femmes dans la distribution, des personnalités, des corps différents. Pour Grisélidis aussi, des gens qui la connaissaient personnellement sont venus au spectacle, et ils m’ont dit qu’ils l’avaient retrouvée. Je crois de toute façon qu’une pièce de théâtre, c’est toujours un monologue. Un Tchékhov est réussi quand on entend Tchékhov, le rire de Tchékhov, son ironie, sa compassion... Il faut absolument aller à la rencontre de l’auteur.

Les comédiens, comment arrivent-ils sur le projet, il y a des auditions ?

Non. Je préfère prendre des gens que je connais, chez qui je pressens des atomes crochus pour le sujet. Rationnellement, c’est complexe d’expliquer pourquoi on projette sur telle ou telle personne. Pour Mars, quand j’ai établi la distribution, il y a par exemple deux comédiennes à qui j’ai proposé des contre-emplois. Florence Minder à qui j’aurais pu donner un texte qui lui allait comme un gant et où Zorn parle de ses parents très méchamment, parce qu’elle a cette ironie, cet humour, cette facilité-là. Et Sophie Sénécaut, elle, aurait pu naturellement prendre en charge le texte plus tragique où il n’y a pas d’humour, celui où Zorn lâche la bride à sa rage et à sa douleur. Et puis j’ai pris le parti de faire l’inverse, que Sophie mette sa rage dans l’épisode plus léger, plus comique de la mère et que Florence utilise son extrême tenue à l’endroit du craquage. Et cela fonctionne admirablement bien. C’est déchirant. Je ne comprends pas bien que l’on fasse des auditions, à part si on vient d’ailleurs bien sûr. Nous, les acteurs et les actrices, on les connaît si on se mouille un peu. Je vais voir les concours de sortie des écoles, je vais dans les théâtres, il y a une foule d’acteurs et d’actrices passionnants en Belgique, on a plutôt l’embarras du choix. Benoît Piret, je suis allé le chercher à Liège. Bien avant la création, il avait entendu dire qu’à Bruxelles, quelqu’un travaillait sur Fritz Zorn. Il est venu me voir mais ma distribution était complète. On a passé un après-midi ensemble à discuter, on s’est bien entendu, mais il n’était pas question au départ qu’il joue dans la pièce. Et puis, un acteur n’a plus été disponible, j’ai été voir jouer Benoît lors de ses exercices au Conservatoire à Liège et je l’ai engagé tout de suite ! C’était évident pour moi. Depuis, il à joué dans "Le signal du Promeneur", monté par le Raoul collectif, dans lequel il y a aussi un texte de Zorn. Un autre comédien, Yann Frouin, vient de Toulouse. Il avait fait du théâtre longtemps auparavant avec moi, à la fac. J’entendais constamment sa voix quand je pensais à la distribution. Il devenait là encore évident qu’il fallait aller le chercher, même si ce n’est pas un acteur professionnel. Après, il faut se débrouiller pour les salaires, les billets de train, le logement, etc... Mais, tout cela n’est rien. Ce que dit Fritz Zorn, c’est qu’il faut aller au bout de ses désirs.

Avez-vous déjà une idée pour une prochaine pièce ?

C’est un secret... pour l’instant encore à l’état de rêverie, mais je crois que j’ai trouvé quelque chose. Encore une adaptation, alors qu’une fois de plus, je voulais monter une pièce ! Ce sera encore très drôle et très tragique. C’est une histoire d’amitié, de désir, d’utopie, d’échec. De soleil, aussi. Oui, je crois que j’ai trouvé.

Quel serait votre souhait, un rêve professionnel ?

Tourner, voyager avec mes spectacles. Je vais dire quelque chose de présomptueux mais je suis très heureux dans ce que je fais. J’aimerais continuer à explorer à mon rythme, que l’on me laisse mon statut d’artiste, m’occuper de mon fils, avoir des projets, une maison à la campagne... mais s’il y avait un petit, non un énorme plus, ce serait de voyager. Je fais du théâtre pour cela, voyager d’une pièce à l’autre, d’un rôle à l’autre, d’un public à l’autre. Quand on joue une pièce dix fois, il y a quelque chose qui n’est pas atteint. Tous les comédiens sont meilleurs lors des reprises. Le théâtre est une matière vivante.

Un challenge ?

Etre heureux.

C’est un challenge ?

Oh oui ! Fritz Zorn dit (je paraphrase) : "Ma vie est ratée. Je ne peux pas évacuer le sujet. Je meurs de douleur. Je n’ai pas connu le bonheur, qui est tout de même le premier but dans la vie d’un homme". Ok. Une deuxième chose, c’est le sens. « Ma vie est absurde, elle n’a pas de sens ». Ok. "Mais je peux peut-être obtenir une dernière chose, qui est la clarté. Mon histoire, ma défaite, est terrible mais pour moi, elle est claire". Et puis la haine. "Le fait de n’avoir pas pactisé avec l’ennemi, c’est peut-être une petite victoire". Il dit aussi que ce qui fait mal lorsqu’on a un cancer, ce ne sont pas les tumeurs, ces sont les organes sains comprimés par les tumeurs. Et que donc "là où ça fait mal, c’est moi". Il se découvre, il accouche de lui-même. Bon, je peux aussi parler de moi... Pour moi, la création de la pièce a été un aboutissement, et puis je venais aussi d’avoir un enfant mais je me suis séparé de ma compagne. Il y avait un épanouissement d’un côté et de l’autre, un échec, une catastrophe pour moi. Sans doute faut-il les deux pour faire une bonne pièce. Depuis, je continue à citer ce texte, souvent, dans la vie aussi. Il parle de moi, bien sûr. Je ne sais si je pourrai m’en libérer un jour. Peut-être que cette reprise est aussi l’occasion d’en finir une bonne fois, de tirer un trait sur cette souffrance. Le bonheur, c’est aussi de pouvoir continuer à monter des pièces. Tout en se méfiant, comme dit Camus, des deux ennemis les plus redoutables pour un artiste : "le ressentiment, et la satisfaction".

Vous préférez jouer ou mettre en scène ? N’est-ce pas frustrant pour un comédien de mettre en scène ?

C’est très différent la mise en scène. J’adore jouer mais j’ai éprouvé mes plus grandes émotions en mettant en scène. Arriver à éveiller chez un acteur ce dont on a rêvé. C’est vrai qu’on peut connaître la même chose quand on joue et qu’on se sent sur la même longueur d’onde que la salle, quand on a surmonté toutes les appréhensions et qu’il n’y a plus que le fait de parler, que quelque chose passe entre soi et le public, qu’on se fait comprendre, qu’on joue ensemble, c’est un grand bonheur. Mais quand j’arrive à éveiller chez l’acteur la rage, quand je vois les corps secoués par ces mots, par cette guerre intérieure, et qu’ils arrivent à faire rire et puis à passer du rire aux larmes, et puis que le public applaudit, alors là, je disparais... c’est le bonheur ultime pour moi. Je suis moins seul. Encore une fois, c’est pour ça qu’on fait du théâtre, pour être moins seul.

Ecrire un texte personnel, vous y pensez ?

Pour la première fois, j’ai osé un texte à moi avec Armel Roussel au National dans un spectacle qui s’appelait « La peur », un monologue. Je l’avais écrit et j’ai voulu le jouer. J’étais très content. Mais l’écriture, c’est autre chose. C’est une ascèse. Adapter, j’aime bien. Traduire aussi. J’ai fait des études de langues. Fritz Zorn était professeur de langues romanes, d’espagnol et de portugais. Me mettre au service de quelque chose, cela me convient aussi en tant qu’acteur. Après, se lancer dans un projet théâtral doit rester une évidence. On le fait parce qu’on se sentirait malheureux si on ne le faisait pas. J’ai fait un enfant, un petit garçon, et c’est la même sensation. Ma vie ne serait pas complète sans lui. Je n’ai même pas eu vraiment le choix. Mais je crois que c’est une bonne raison. Quand on monte une pièce, c’est la même chose. On n’est pas des faiseurs.

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

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