Daniel Hélin

Une fois n’est pas coutume, c’est à la rencontre d’un chanteur que je suis allée...et non des moindres : le sieur Daniel Hélin en personne. Derrière l’image d’un chanteur burlesque et pittoresque, se dévoile un artiste que tout interroge et qui s’interroge sur tout, tant sur son rapport au monde que sur le métier qu’il fait. À l’occasion de la sortie de son nouvel album, Mallacoota, entrons l’espace d’une interview au cœur de ces questionnements.

Commençons par le commencement, quels ont été tes premiers pas vers la musique ?

J’y suis venu assez tard. La première fois que j’ai touché une guitare, j’avais 21 ans. Je n’ai pas de formation musicale mais j’ai une bonne oreille et pour chacun de mes disques j’ai collaboré avec de « vrais » musiciens qui savaient retranscrire ce que je faisais.

Quant à mes goûts, j’ai toujours ratissé large. Mes parents me faisaient écouter du classique et de la chanson française mais j’ai très vite dévié vers le punk ou même vers la musique contemporaine. Musique que j’adore, car elle est brute, vivante, malgré ce côté inaccessible qu’on lui attribue. Elle me semble étrangement plus « amateure », sans doute parce que j’y retrouve une certaine liberté.

Et comment est née ta collaboration avec Padma Newsome sur cet album-ci, Mallacoota ?

J’ai rencontré Christophe Rouhaud, qui tient un lieu de concerts près de Perpignan. C’est à la fois un mécène qui fait venir les artistes qu’il aime et un vrai fan qui parle aux uns des autres et vice-versa. Il m’avait donc parlé du groupe de Padma, qui s’est lui intéressé à ma musique et c’est comme ça qu’on a commencé une correspondance. J’ai fait traduire plusieurs de mes textes et je les lui ai envoyés ainsi que mes anciens albums. Il m’a ensuite invité chez lui, à Mallacoota en Australie et le disque s’est fait avec deux micros et un ordinateur ouvert ! C’est vraiment un artiste impressionnant, le genre de personne qui dès qu’elle a une musique en tête est capable de prendre n’importe quel bout de papier, de tracer huit lignes et de tout retranscrire !

Pourquoi garder Mallacoota comme titre, donnant une consonance exotique à un album aux textes très ancrés dans l’ici et maintenant des réalités ?

Il y avait eu Borlon, le premier disque que j’ai enregistré dans ce petit village du Condroz. Pour moi Mallacoota faisait penser à un retour à ce premier album pour lequel on était à nouveau seulement deux dans une pièce pour l’enregistrer. Et puis Mallacoota, c’est un petit village où presque tout le monde se connaît et c’est un peu un hommage à ces gens que j’ai rencontrés là-bas. Peut-être aussi parce qu’il y a quelque chose d’assez surprenant quand on regarde le tableau général : je suis allé en Australie, enregistrer un disque de chanson française avec Padma, un pur anglophone, rencontré grâce à un ami en France !

Si tu as collaboré avec Padma Newsome pour cet album, c’est seul avec ta guitare que tu le présentes en concert...

Oui. Il y a une histoire de nudité pour revenir au texte... Techniquement parlant, dans la rythmique, la batterie tue les consonnes et il ne resterait qu’un flot de voyelles. Or, je veux qu’on entende vraiment le texte. Même si j’adore travailler avec une batterie car elle donne une énergie différente, j’avais envie cette fois d’un retour à zéro, en disant voilà, ce que je veux c’est passer un moment avec les gens, avec ma fragilité et ma force, avec ces textes-là...

Je crois que j’ai envie de faire, en quelque sorte, une histoire du monde, une encyclopédie musicale, savoir ce que je fais de ce que je reçois du monde. C’est ça la question au final, ce qu’est le monde, ce que je fais de ma souffrance, de mes joies, de mon rapport à lui. Comment partager les choses malgré cette sensation d’extrême solitude de l’homme ? J’ai beaucoup craché sur le mot poésie, parce que je trouvais ça trop béat, mais j’ai l’impression que c’est un peu à ça que je reviens. J’assume enfin cette croyance que je peux donner quelque chose aux gens, tout en sachant que ça disparaitra tout de suite.

Comment s’est développé ton rapport à l’écriture ?

J’ai eu très tôt un rapport fort aux livres. J’adorais m’enfermer dans mon imaginaire, dans les livres comme dans ma tête. Très jeune, je faisais déjà des carnets de bord assez dérisoires et mon rapport à l’écrit n’a depuis cessé de se développer.

L’écriture n’a rien de naturel, il faut un peu se forcer au départ. Je pense qu’une grande partie des gens sont capables d’écrire, d’écrire de belles choses et la seule chose qui les en empêche c’est eux-mêmes.

J’écris avec des vers assez simples des textes qui parlent de tout. Mon pré-requis de base c’est de parler du pire et du meilleur avec mes chansons. C’est pour ça que je suis à la fois dans l’extrême tendresse et l’extrême violence parce que la vie est ainsi faite de toutes ces extrémités mais il me faut parfois du temps pour trouver le juste équilibre.

Par exemple, Jailhouse Rock, la chanson sur les prisons, je la présente seulement maintenant alors que je l’ai écrite il y a 15 ans, car j’ai mis ce temps-là pour trouver par quel biais la prendre. Pour me dire que je pouvais la chanter sans faire du gauchisme à deux sous qui clame « merde aux prisons » mais plutôt en ouvrant la réflexion sur ce qu’est la punition...

Les thèmes de tes chansons sont très souvent sociétaux, te considères-tu comme un chanteur « engagé » ?

Je pense que tu es engagé à partir du moment où tu fais quelque chose de ta vie... Selon moi, tout le monde est engagé et je ne le suis pas plus qu’un autre, mis à part qu’on met plus facilement ce genre d’étiquette sur quelqu’un qui chante publiquement qu’il faut repenser notre système sociétal. Mais pour moi, l’engagement se comprend plus dans la cohérence de tes actes. C’est savoir comment tu vis le monde, plutôt que ce que tu racontes.

Toutefois, j’aime l’utopie et amener des idées mais je n’ai pas la prétention de dire que mes chansons vont changer le monde. Elles sont le reflet de mon interrogation sur le monde, c’est déjà pas mal !

Et cherches-tu à partager ces interrogations à travers tes chansons ?

Je crois que j’aime le côté ludique de la chanson. Même dans les pires choses que je peux raconter, que ce soit la guerre ou les prisons, il y a pour moi une notion de jeu, de jouer avec la vie pour retourner le sens, pour trouver des choses. Mon moteur, c’est la curiosité qui peut parfois me conduire à la cruauté. Mais la cruauté au sens de crudité des choses… Et si on accepte cette cruauté de la réalité, alors se dégage une vraie place pour l’imagination. Plus on est dans un rapport juste aux choses concrètes, plus le rêve a sa place. C’est assez paradoxal mais c’est un chemin entre la violence extrême du monde et l’idéal que je recherche malgré tout. C’est ce que j’appelle l’ironie douce.

C’est pour ça que la formule chanson m’intéresse beaucoup. Parce que pendant quelques minutes tu peux aller au fond des choses et une fois finie, même si elle a été très « violente », c’est terminé, c’était qu’une chanson, c’était de la fiction. Bizarrement, des retours que j’ai pu avoir sur mes chansons, j’ai fait du bien en disant parfois des choses très dures. Je me dis que c’est peut-être une des missions, « partager »...

C’est pourquoi tu insistes pour voir ton public quand tu es sur scène ?

Comme je suis assez en interaction avec le public, j’aime bien le voir s’il m’interpelle ou si je veux l’interpeller. J’aime bien identifier les gens, je ne veux pas de quatrième mur du théâtre. C’est comme pour le théâtre de rue, où tout est ouvert, où tu vois tout, même ceux qui s’ennuient !

En parlant de théâtre, tu es passé par le conservatoire. Pourquoi ce choix et n’as-tu pas envie de continuer à faire des choses dans cet art ?

Je suis venu au théâtre parce qu’il m’a sauvé en quelque sorte. J’étais dans ma maison de jeunes et il y avait cet animateur de théâtre qui m’a fortement marqué. J’ai commencé des études d’assistant social avant de comprendre que ce n’était pas le biais qui me convenait. J’ai donc fait du théâtre pendant plusieurs années, avec la sensation de ne pas être à ma place. Le théâtre ne m’a pas convaincu en tant qu’art populaire, là où la chanson me semblait plus judicieuse. Mais je crois que j’ai toujours un rêve secret par rapport au théâtre mais je n’ai pas encore trouvé ce que je veux exactement...

Envie d’un projet s’en rapprochant, un one-man show poétique ?

J’ai l’impression de déjà toucher un peu à ça en mettant mes textes plus en avant. Mais je n’ai pas envie de faire uniquement du show, parce que je n’aime pas être cantonné à « faire rire les gens ». Mais rendre drôle le fait d’être sombre, ça oui ! Je pense en fait être un tragédien qui fait le con.

J’ai beaucoup fréquenté l’univers des slameurs ces dernières années et j’y ai trouvé quelque chose de vraiment pertinent dans l’urgence de leur écriture, loin du quotidien de la nouvelle chanson française. C’est cette urgence qui m’intéresse au fond car elle, elle est en vrai lien avec le monde. Si j’arrivais à injecter cette urgence dans un texte théâtral, pourquoi pas…

Pour finir, il y a sur l’album une chanson « Salut l’agent » où tu critiques le monde de la musique...

Au début j’étais enthousiasmé, peut-être parce que je me la pétais et que je croyais que j’étais génial. J’ai signé dans des maisons de disque à Paris, j’avais un petit tapis rouge sous les pieds mais ça n’a pas eu le résultat escompté et j’ai décidé d’arrêter là parce que ça ne m’intéressait pas... Ou plutôt je me rendais compte qu’on ne faisait pas le même métier. Un disque n’existe que trois mois dans un magasin de disques et moi j’ai envie de faire partie de la société dans laquelle je vis pour une durée un peu plus longue !

Plutôt que de simplement cracher sur le fonctionnement du monde du disque tout en y prenant part, j’ai juste dit au revoir à tout ça, j’ai auto-produit mon disque, j’ai confectionné en carton avec mes petits doigts la pochette, j’essaie de le diffuser via des libraires, etc.

Peut-être qu’un jour je finirais par ne plus vendre ma musique, que je la diffuserais gratuitement et que je ferais essentiellement des concerts...

Concerts dont les dates sont entre autres...
- le 3 Avril à Liège, soirée de soutien pour Haïti
- le 10 avril, à Tournai avec L’hippocampe et son phare
- le 24 avril, devant le centre fermé de Steenockerzeel
- le 1er mai, à Malmédy
- le 2 mai au Théâtre Océan Nord
- le 13 mai à Bastogne, au Musical backstage festival
- le 21 mai au Café de la rue
- le 22 mai à Donceel, chez Marionsonnette

Mise à jour des dates de concert sur le site officiel de Daniel Hélin

Son nouvel album, Mallacoota entièrement fait et numéroté à la main sera en vente après chaque concert, de même que les trois anciens albums qui auront subi « ce même traitement gracieux ! ».

Interview réalisée le 29 mars 2010 par Emmanuelle Lê Thanh.

 

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