Christine Delmotte

Les adaptations de romans au théâtre sont en quelque sorte vos premiers amours au théâtre ?

Au départ, ce n’est pas l’idée d’adapter un roman qui est mon moteur principal, mais plutôt de trouver des sujets qui ont du sens pour moi à mettre en scène. Comme metteuse en scène, je lis beaucoup, et j’essaye de trouver des choses à transmettre au spectateur, qui me passionnent, et que je trouve importantes de dire. Et je ne les trouve pas toujours dans les pièces de théâtre, mais plutôt dans les romans, ce qui m’a amené petit à petit à adapter ceux où j’adorais la matière. […] Au début, c’était compliqué ; ce n’est pas simple de trouver le bon chemin, la structure du roman, mais à force de le faire, je commence à me sentir plus aguerrie. Surtout, le roman laisse une grande liberté par rapport au travail sur le plateau, parce que tout reste à inventer, et donc la forme est très libre et on peut vraiment s’amuser sur le plateau à être dans des tas de formes théâtrales différentes. […] Dans le roman, il y a très peu de dialogues : on peut réécrire les adresses, traiter du texte en prose d’une manière particulière ; on a plus de liberté, et ça me plaît beaucoup.

Et Le Sabotage Amoureux n’est pas votre première adaptation d’Amélie Nothomb. Déjà en 2009, vous mettiez Biographie de la Faim en scène. Qu’est-ce qui vous attire dans son écriture ?

Je trouve que là, il y a une matière magnifique, une matière humaine très vraie, très profonde, très drôle aussi, parce qu’elle a une grande ironie sur elle-même. Je m’y reconnais, simplement, dans ce qu’elle dit, sur ses émotions. J’ai l’impression de les avoir vécues. Je trouve qu’elle décrit bien les émotions, les douleurs, les souffrances, et garde la bonne distance pour les décrire et s’en moquer. Je suis donc une grande grande fan de ses romans autobiographiques, et ce depuis le début. Lors de notre première rencontre en 1998 –Amélie avait déjà écrit 5 ou 6 romans-, j’avais déjà choisi de mettre en scène deux ou trois extraits du Sabotage Amoureux, à cette époque-là. C’est un roman que j’ai envie de traiter depuis longtemps. J’en ai fait aussi un scénario de film, qui est devenu un scénario de télévision. Ça va se réaliser un jour ; pour l’instant c’est en train, comme on dit, de suivre les aléas de la production. Et j’avais envie de mettre Le Sabotage Amoureux au théâtre parce que c’est une histoire d’enfance magnifique, avec un point de vue d’adulte très pertinent, sans mièvreries, avec une grande intensité humaine.

C’est aussi cette caractéristique d’une enfance expatriée ?

Oui, ce qui m’a intéressé, c’est évidemment ce mélange de caractère public et de caractère privé, le fait qu’il y ait cette guerre contre les petits Allemands. Dans les années 70, c’était encore très fréquent, et j’ai eu dans mon enfance des situations tout à fait semblables, au point d’avoir vécu ça totalement. Je suis un peu plus âgée qu’Amélie Nothomb, et ce qu’elle a écrit est tout à fait vrai ; on prenait encore les petits Allemands comme les « sales boches ». C’est terminé maintenant, mais il y a trente ans, et puis c’était le cas. Et puis cette histoire d’ « initiation amoureuse », où elle tombe en fascination devant une autre petite fille, et où il y a tout le jeu cruel de la relation qui essaye de se tisser, avec des repoussoirs. A la fin du spectacle, et à la fin du roman, elle remercie Elena d’ailleurs, d’être restée semblable à sa légende. Je trouve que c’est un coup magnifique d’Amélie parce qu’elle aurait pu s’en plaindre, et elle le fait beaucoup dans des scènes où la petite fille se montre très cruelle. Mais à la fin, dire merci à Elena parce qu’elle m’a tout appris de l’amour est, je trouve, un coup de génie drôle et noir à la fois.

La pièce est marquée d’une empreinte très « enfantine », qui peut amoindrir la présence du communisme chinois, bien présent dans le roman. Pourquoi ce choix ?

Pour moi, c’était vraiment retrouver l’animalité et la liberté totale de l’enfance, parce que c’est là que la cruauté est la plus forte, et jouée à fond, sans inhibitions, à la manière des « pervers polymorphes ». Comme a dit Freud, l’enfance est le lieu même de la perversité où tout est permis, puisque la morale, les enfants ne savent pas encore très bien ce que c’est. Je voulais retrouver ce lieu-là. D’ailleurs, ils se permettent tout durant la guerre, pas tuer mais ils se permettent toutes les humiliations par rapport aux petits Allemands. Et la petite Elena se permet aussi par rapport à Amélie d’être un peu méprisante et hautaine […]. Ça ne se passe pas bien parce que c’est l’animal qui parle, qui se déchaîne en soi, et je voulais lui laisser cette place de s’exprimer. Et pour le cadre chinois, c’est autre chose, qui a une place importante dans le roman. C’est au niveau de l’image que j’ai replacé ce marteau et cette faucille parce que tout est sous le joug de cette cruauté chinoise. […] Et donc, c’est comme si cette horreur absolue déteignait aussi sur les enfants, comme s’ils s’en imprégnaient et en entendaient parler. […]

Votre carrière est aussi celle d’une réalisatrice, puisque vous avec rédigé beaucoup de scénarios et tournés des court-métrages. Puisez-vous votre inspiration dans cet aspect de votre carrière pour le théâtre ?

Comme j’ai quand même travaillé de très longs mois sur l’adaptation au cinéma du Sabotage Amoureux, c’est une matière que je connais bien, et j’ai cherché à la retranscrire sur le plateau. […] Les idées du vélo qui vole, ou du cinéma muet me viennent du scénario.

Et pour d’autres pièces ?

Oui, aussi. Je suis très intéressée par le cinéma, et c’est vrai que je le pratique un petit peu, que je fais des court-métrages. D’abord parce que la notion d’image me plaît bien, puis il y a une vérité dans le cinéma que j’essaye de retrouver en théâtre aussi. Je veux dire une sincérité au niveau des acteurs qui nous apprend beaucoup. Donc oui, ça m’inspire, et aussi comme tout le monde je vais souvent au cinéma, et je ne peux pas ne pas être influencée, ce serait vivre un peu en dehors de son temps. Et je trouve qu’il y a au cinéma de grandes richesses formelles proposées régulièrement, où je me dis « Waw, y a des choses qui vont loin ». C’est par exemple le cas de Mulholland Drive de David Lynch, pour mon prochain spectacle. Ce prochain spectacle est Je me tiens devant toi nue, la traduction de la pièce de l’américaine Joyce Carol Oates. Envie d’un autre horizon ? Comme je le disais au départ, je lis beaucoup, et j’essaye en fait de trouver des auteurs féminins, que je trouve pas assez montés, tout en étant une partie de ce que j’ai envie de faire. Et Joyce Carol Oates est vraiment une grande auteure américaine, qui écrit énormément, reçue par Obama avec Philip Ross, nobélisable, mais pas encore très connue ici. Et donc quand j’ai découvert cette auteure, j’ai été voir ses pièces de théâtres, et j’en ai trouvé une traduite, qui m’a directement plu. Aussi, pour moi, dans un théâtre comme celui de la Place des Martyrs, c’est important de faire découvrir des auteurs féminins.

Et quel message voulez-vous faire passer dans ce spectacle ?

Je pense qu’on va le découvrir petit à petit au fil des répétitions. […] Je ne veux pas non plus m’enfermer dans du sens trop tôt. Je sais que ce sont en fait dix portraits de femmes entre 20 et 40 ans, […] et c’est ce qui m’intéressait à la lecture ; on avait droit à dix bouts de vie de différentes femmes qui vivaient des choses plus ou moins difficiles. On est ici dans la noirceur de l’âme humaine, dans l’angoisse existentielle qu’on peut chacun éprouver, des choses beaucoup plus dures. Et au niveau de la forme, je suis en train de travailler quelque chose de proche du cinéma, c’est-à-dire de faire partager au spectateurs dix moments de vies de femmes contemporaines, qui se posent des questions sur la vie et sur leur rapport au monde, aux hommes, aux femmes, etc. On plonge dans de la matière féminine décrite par une femme.

 

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