Céline Ohrel

Enfant Zéro

Céline Ohrel nous vient de Bretagne, de Brest plus précisément. Après avoir étudié la philosophie, elle passe un an en Pologne pour étudier l’œuvre de Tadeus Kantor. Une révélation. Elle entre alors à l’INSAS, dont elle sort en 2010. Comédienne auprès de Léa Drouet, elle signe avec Enfant Zéro sa première création en tant que metteur en scène.

Quel a été le point de départ de l’écriture ?

Enfant Zéro prend sa source dans une carte blanche réalisée il y a trois ans pendant mes études. Le thème en était l’avenir de notre génération et la révolte. Au départ, c’était plutôt une performance. J’ai eu envie de revenir à la fable, pour pouvoir retrouver le fil de mes interrogations et provoquer un questionnement qui soit plus large que "moi". J’ai donc voulu écrire une histoire avec des personnages que je ne voulais pas forcément réalistes mais bien porteurs de sens, d’où la mythologie dont je me suis inspirée pour décrire les caractères et déployer l’histoire. Je voulais raconter un voyage initiatique, avec des personnages clairs et assez simples, pour aller vers une complexité de la parole et laisser la liberté à l’expérimentation en se disant que s’il y a une fable et un fil conducteur pour guider le spectateur, on peut aller plus loin dans la proposition scénique. C’est le point de départ de cette histoire. J’avais envie de parler de toutes ces questions de vie qu’on peut se poser à un moment et qui ne trouvent pas forcément de place, car on prend rarement le temps de se poser ensemble des questions sur la vie, l’existence etc. Même si, à soi-même, on s’en pose, des questions ! J’avais donc envie de m’inscrire dans une espèce de grande histoire, en prenant des personnages issus de mythes plus vieux que nous et pourtant toujours d’actualité, je voulais voir comment les faire parler aujourd’hui, les faire se confronter, et parler de cette crise existentielle. De plus, à l’époque, j’avais envie de parler de cette révolte un peu adolescente, je me demandais aussi ce que je pouvais transmettre, moi qui deviens adulte, et qui porte encore en moi l’enfant que j’étais, avec ses colères, sa rage, ses questions, etc. J’ai eu envie de m’intéresser à ce moment où on quitte l’enfance : qu’est- ce qu’on laisse aux suivants ? Comment leur transmettre des espoirs, des colères, des rages, sans les étouffer ? J’ai l’impression d’appartenir à une génération née après un tas d’utopies. Ma génération se demande en quoi croire. C’est difficile. Tous les personnages autour de l’enfant zéro livrent à cet enfant leurs révoltes et espoirs d’un autre temps, un temps qui est peut-être mort.

Cela sent en effet la fin de siècle, on a l’impression que l’enfant reçoit des miettes de monde…

Cette fable part de la mythologie pour aller vers une espèce de futur d’anticipation. Il y a la tentative de transmettre, et pour moi c’est optimiste, car chaque génération nouvelle, à toute époque, a probablement dû connaître cette sensation de ne pas avoir sa place, et de même, chaque génération ancienne doit trouver les nouvelles générations déstabilisantes. Il y a donc toujours une tentative de donner, transmettre, et la transmission a toujours quelque chose d’étouffant, car nous avons notre propre vision du monde. Le fait que l’enfant invoque son passé, c’est peut-être pour mieux l’enterrer et repartir vers sa propre vie, avec tous ses questionnements dans son dos. Le message, c’est "comment faire pour ne pas être étouffé par le passé et s’en libérer ?" J’aimerais qu’on ressente ça, je n’ai pas envie de dire que rien n’est possible, au contraire. On doit faire avec, on ne peut pas nier ce qu’il y a eu avant nous, il s’agit de poser des questions, mêmes si elles ont trait à des choses assez noires, comme le rapport à la terre, à la mère, à notre habitat, aux révoltes passées, abouties ou non. L’Histoire est quand même un sacré chaos ! Certes, c’est une histoire noire, mais tout le travail visuel et sonore donne une esthétique qui vient compenser cette noirceur. Il y a je pense un coté tragédie grecque, c’est à la fois tragique et très beau. Il y a aussi beaucoup de questions ouvertes. Le but n’est pas de donner des réponses, il n’y a pas de morale à la fin. On veut faire rejaillir les questions sur le spectateur et travailler sur une esthétique forte et belle, et donc porteuse d’émotion, pour chercher le point de rencontre, le point de questionnement, et laisser le spectateur repartir avec ça.

Ce titre, "Enfant zéro", comment l’envisager ? Il prête à plusieurs interprétations…

Envisageons-le dans tous les sens, justement. Le zéro, c’est le chiffre total ! C’est le début, le commencement, le vide, le rien, l’infini, et c’est angoissant et vertigineux ; mais c’est aussi la liberté, le point de départ. Chaque personnage a été un enfant zéro, un début et une fin. J’aime bien qu’il y ait cette contradiction, cette équivoque dans le titre, que ca puisse évoquer l’anéantissement comme le commencement.

Le travail de la voix est impressionnant sur ce spectacle… C’était la direction voulue dès le départ ?

Pas vraiment. Lors des premières étapes de travail, il n’y avait pas de micros. Je sentais obscurément qu’il manquait quelque chose. En tant que jeune metteur en scène, c’est difficile, on manque de vocabulaire pour exprimer ce qu’on a dans la tête. En travaillant avec Arnaud Poirier, le créateur sonore, on a voulu un jour faire une répétition « live », avec des micros, et là, tout est devenu clair. Je me suis rendu compte que j’entendais le texte de façon poétique, et donc rythmique. L’apparition des micros et de la musique a cristallisé le projet, c’est une pièce à entendre plus qu’à voir. A la Léo Ferré quoi ! (rires). Je travaille avec une équipe « familiale », tous sont des proches. Je les ai choisis pour leur rapport au travail : ils acceptent de porter les choses par la simplicité, par la voix, de rentrer dans un travail sonore et musical. Ce n’est pas forcément évident quand on part sur un travail théâtral, de finir par se retrouver dans un oratorio. Cela demande une très grande écoute des autres, c’est un travail choral. C’est comme ça qu’on a travaillé, en évitant de se focaliser sur un personnage ou une scène, mais plutôt en pensant le tout comme de la matière globale, comme des pièces de musiques jouées à cinq voix plus un ordinateur. C’est ce qui est assez beau dans le travail scénographique : on est parti sur de l’épure, pour que les corps, les voix et les sons soient les hiéroglyphes de l’histoire. La scénographie s’est mise au service de ce travail pour permettre de partir dans l’image de façon discrète et de générer une sorte d’état presque hypnotique qui permet de partir en soi, de s’abandonner à l’écoute, presque à l’introspection.

Le public s’attend à ça ?

C’est un objet singulier, cette création, plus proche de l’oratorio que du théâtre moderne. J’espère qu’on a assez bien présenté les choses pour que le spectateur soit ouvert à quelque chose d’inconnu. On a travaillé en se demandant comment aller du théâtre vers la musique, il y a du musical, du récité, du chanté, du joué. Ce sont des formes auxquelles nous ne sommes plus habitués. C’est singulier, mais c’est comme ça que j’imagine les spectacles tragiques d’autrefois. Un mélange de tragique, de mythe, de quotidien, de musique. Le travail des costumes nous aide aussi à de raccrocher les mythes à notre quotidien.

Des mythes qui semblent étrangement d’actualité…

Il y a trois ans, quand j’ai commencé à écrire le texte, je me suis demandé à un moment si ce que je racontais n’était pas déjà dépassé, et là on est toujours en plein dedans, alors oui, forcément, ça résonne, tout ça. Je me suis permis de réinventer un peu la mythologie, comme un enfant qui réinventerait sa propre histoire. Ce sont des personnages à l’échelle du temps, Déméter, premier mythe archaïque, et Sisyphe, le héros supplicié, symbole de l’homme rusé qui essaie constamment d’échapper à sa condition, et perpétuellement assigné à la même tâche. C’est la métaphore de l’homme urbain, enchainé à sa condition, mais très existentialiste et trouvant son bonheur là-dedans, et complètement opposé à Déméter et à Phaéton, et l’Enfant au milieu de tout ça qui reçoit, prend, jette… Sisyphe qui pousse sa pierre et qui se retrouve au chômage car on ferme son usine, Déméter qui dit « les graines sont devenues stériles », Phaéton qui veut se révolter mais est complètement imbibé de cette société qu’il déteste ; c’est un récit qui arrive à la fois après et en même temps, et l’enfant se dit que si les révoltes de ses ainés n’ont pas abouti, peut-être que la sienne aboutira.

Vous pensez continuer dans la voie de l’expérimentation ou revenir vers des projets plus traditionnels ?

Continuer. L’idée serait d’imaginer un triptyque thématique. Ici l’oratorio, ensuite la musique et le théâtre, puis le corps, pourquoi pas la danse, le chant, pour aller toujours plus loin dans cette zone perméable entre les disciplines, pour aboutir peut-être à une absence de mots, que du physique. J’ai envie de continuer dans l’expérimentation et de déployer à chaque « œuvre » un nouveau système narratif, chorégraphique qui permette à l’acteur d’aller au-delà de la simple incarnation de personnage pour aller vers un autre type de présence, une autre théâtralité. J’espère avoir la possibilité de continuer dans cette voie après ce spectacle. Nous avons eu la chance d’avoir le soutien de la Balsamine pour ce spectacle, Nous n’avons pas reçu de subvention, mais on l’a fait quand même, parce qu’on a besoin de faire ce spectacle. La suite, on verra, nous sommes malheureusement dans un contexte assez noir en ce moment. Mais on s’accroche.

Pourquoi faut-il venir voir enfant zéro ?

…Pour le vertige.

"Enfant Zéro", est à voir jusque samedi 08/12 au théâtre de la Balsamine.

Cindya Izzarelli www.capitaleminuscule.com

 

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