Ce fauve qui sommeille en nous...

Rencontre avec l’équipe du Théâtre des Bosons

Fidèle à lui-même, Bruno Emsens du Théâtre des Bosons nous subjugue avec des textes dont il a l’art de la redécouverte. « Les Dactylos et le Tigre », à l’origine un diptyque écrit par Murray Schisgal en 1963, nous plonge dans l’univers étouffant d’un « pool » de dactylos pour nous lâcher ensuite dans la tanière d’un kidnappeur.

Deux univers diamétralement opposés ? Peut-être pas autant qu’on pourrait le croire... Car entre les deux collègues exécutants, entre le bourreau et sa victime, les rapports de force et les frustrations présentent des similitudes troublantes. Sous la chape de la comédie, c’est la liberté individuelle et l’épanouissement personnel dans une société formatée qui sont interpellés.

Pour camper ces duos de choc, Julie Duroisin et Nicolas Luçon déploient tous les registres de leur talent. Désarmants de fragilité, ils confèrent à ces êtres sur le fil du rasoir une humanité et un charisme qui nous prend de court. Car oui, la précarité, le conformisme, se jouent de nos vies. Est-ce une utopie de vouloir changer le cours des choses ? La légèreté des dialogues ne concède rien à la profondeur des dilemmes questionnés.

La salle du Théâtre des Bosons avec son nombre limité de places permet de ne rien perdre du jeu et mêmes des frissons des deux comédiens qui se métamorphosent avec aisance, évoluent de la séduction à la compassion ; de la répulsion à la connivence.

Le suspense est encore entretenu par un ingénieux mécanisme de repli des panneaux conçu par Vincent Bresmal lors du passage d’une scène à la suivante.

Le verdict ? Une heure de trente de plaisir pur !

Nous avions rencontré l’équipe avant la première, voici quelques-unes de leurs réactions :

Bruno, pourquoi cette pièce ?

Bruno Emsens : La pièce tourne autour de l’aliénation dans l’environnement du travail et son effet sur les êtres humains ; sur les hommes et sur les femmes en particulier. Cela peut paraître très sérieux mais c’est une pièce très drôle, et un peu décalée. Tout commence assez calmement, on est dans un bureau... C’est le premier jour de boulot de Paul. Comme il débarque, il est un peu stressé... Silvia va lui monter ce qu’il a à faire. Il s’agit d’un travail répétitif qui consiste à taper à la machine des adresses au dos de cartes postales. Entre Paul et Silvia, un tas de choses se passeront... Sans trop dévoiler, que peut-on dire ?

Julie Duroisin : Cela parle effectivement de désillusions... Tant au niveau de la réussite sociale à laquelle on aspire à travers le travail, qu’au niveau des rapports humains... La pièce joue sur deux plans, celui du monde du travail, où on espère se réaliser et celui de la vie privée... Ce dont on rêve... Créer une famille, être amoureux... Les deux personnages le vive de manière différente et en même temps parallèle. C’est ce qui est beau. Car au départ on pense qu’ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre, et au final, ils se rejoignent. C’est une pièce sur nos illusions perdues ?

Bruno : On a tous des illusions, à tout âge d’ailleurs. On s’imagine qu’on est le plus grand, le plus beau, le plus fort et puis... Avec l’âge, la vie ne réalise pas toujours les rêves.

La pièce a été écrite dans les années soixante, tu as volontairement gardé les machines à écrire ?

Bruno : Ce sont des dactylos dont c’était inévitable. Mais on a beaucoup actualisé le reste. Tout ce qui date des années soixante, ce sont les machines. Nous avons travaillé sur notre vision actuelle de l’être humain et du monde du travail. La pièce est universelle.

Nicolas, tu joues des personnages assez atypiques. Qu’est-ce qui t‘as séduit dans ce texte ?

Nicolas Luçon : Ce qui m’intriguait, c’était les deux pièces dont les liens ne sont pas explicites. Dans l’intervalle, chacun peut imaginer et trouver sa solution. Ce ne sont pas les mêmes personnages, ni les mêmes situations. Le contraste est même marqué. C’est ce qui a retenu mon attention.

Julie : On parlait de dérapage tout à l’heure. Le gros dérapage vient de la rupture entre les deux pièces. En très peu de temps, il y a une rupture de style, de jeu, d’univers... Et autant pour nous, acteurs, c’est jouissif ; autant pour le spectateur, il y a une vraie claque. Je parlais des deux personnages qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre et qui au final se retrouvent... D’une pièce à l’autre, à priori, on n’est pas dans le même univers et pourtant, on se dit : « Ce sont des gens qui ont du mal à vivre ». C’est vraiment cela, quand je pense au spectacle dans son ensemble, je pense à la difficulté d’être dans le monde d’aujourd’hui, dans la société, et à la façon dont on peut se rencontrer alors qu’on vient d’univers totalement différent.

Nicolas, ton second personnage est assez antipathique au départ, comment as-tu abordé ce rôle. Était-ce évident ?

Nicolas : Il y a de la violence... Cela fait quinze ans que je fais ce métier... Il y a toujours des emplois que l’on donne à l’un ou à l’autre comédien... Et là, j’étais plutôt hors emploi ! Je joue un personnage que l’on ne me donne pas à jouer d’habitude... C’est que je ne fais pas immédiatement penser à un homme qui séquestre des femmes... C’est une nouvelle potentialité que je viens de développer. Il y a eu un peu de réglage à faire... Mais on trouve toujours un chemin d’intimité, une part de soi qui y arrive, sans que cela soit de la composition.

Bruno, dans les choix de tes pièces, il y a souvent un rapport de force évident, c’est voulu ?

Bruno : Le rapport de force, c’est un mot qui me fait réagir... Cela fait dominant/dominé. Or, c’est moins cela que le rapport tout court qui m’intéresse. Pour qu’il y ait un rapport, il faut avant tout une écoute et c’est ce sur quoi j’aime travailler... Ce que l’écoute amène. Quand on peut développer une écoute d’une qualité supérieure, une sensibilité nouvelle s’éveille, qui nous fait agir. Et je pense que la manière de jouer est là ! Jouer, c’est agir en rapport avec ce que l’autre vous fait et alors, les possibilités sont infinies. Et c’est vrai que chaque soir, les représentations sont sensiblement différentes. Mais le fond, c’est l’exploration du vivant et ce fond reste authentique, vrai. Je pense que l’auteur lui-même, en écrivant, explore l’être humain. Ce qui fait qu’en fin de travail, on est en phase avec l’auteur et avec nos intentions. Et même si les spectateurs d’un soir n’auront pas vu tout à fait la même chose que d’autres, ils auront cette même impression d’authenticité... C’est ce qui m’intéresse et me fait vibrer.

Julie : L’écoute, cela a l’air d’être une évidence. Mais en fait, quand on la travaille de manière pointue, on se rend compte qu’on ne le fait pas très souvent. Au théâtre, on a tendance à prendre un texte et à se dire : « Moi je pense que l’auteur, quand il a écrit cette phrase, il a voulu dire cela. Et c’est cela l’intention ». Et je vais apprendre le texte avec une petite musique qui va très vite s’installer. Avec Bruno, on s’interdit de s’installer là-dedans pour privilégier l’authenticité. Je suis très curieuse d’avoir le retour des gens...

Bruno : Je cherche aussi à créer une atmosphère créative dans laquelle on est suffisamment à l’aise, en confiance, détendus, pour que des choses nouvelles émergents, pas des clichés, pas des stéréotypes. Toutes les nouvelles idées ne sont pas bonnes mais elles ont le mérite d’être originales, fraîches. Et souvent, ces choses qui viennent de soi, elles parlent de nous tous, de l’être humain. On n’est pas dans une « création » intellectuelle ou abstraite, ou dans des délires novateurs, mais on est au cœur de l’essence, de ce que l’on est. C’est ce qui est miraculeux.

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

Me connecter

Pas encore membre ?
INSCRIVEZ-VOUS


Recherche rapide


Plus de critères »

A découvrir

SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '1'ORDER BY position
SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '2'ORDER BY position

Newsletter

Pour être tenu au courant de nos activités, laissez-nous votre email !