Caroline Logiou

Française d’origine mais Bruxelloise d’adoption, Caroline Logiou nous parle de son passé, de son présent, de son avenir, et surtout d’ "Hiver", de Jon Fosse, qu’elle met en scène du 16 au 21 septembre au théâtre Les Tanneurs, à Bruxelles.

Caroline Logiou, bonjour ! Pour commencer, pourriez-vous nous parler un peu de vous et de votre parcours ?

Je suis Française. J’ai commencé à étudier le théâtre un peu par hasard, au lycée, pour surmonter ma timidité. Puis de fil en aiguille, j’ai choisi l’option théâtre au bac, qui est une option assez lourde : 7 à 8 heures de théâtre par semaine avec des cours à la fois théoriques et pratiques. Ensuite, j’ai étudié à l’université en Etudes Théâtrales à la Sorbonne Nouvelle Paris – III, j’y ai passé 4 ans. Mon intérêt était déjà centré sur le théâtre contemporain. J’étais passionnée par mes études mais je ne savais pas trop quoi en faire. Je pensais travailler dans l’administration théâtrale et suite à un stage, je me suis rendu compte que ce n’était pas ce que je voulais vraiment. Ce qui me passionnait, c’était ce qui était relié directement au plateau. J’ai alors intégré l’INSAS, en section mise en scène. J’en suis sortie en 2008, mais entre-temps, j’ai pris une année sabbatique pour assister Joël Pommerat sur "Les Marchands" (TNS) ainsi que Claude Schmitz sur « Amerika » (Halles de Schaerbeek). J’ai beaucoup appris cette année-là.

C’est donc votre première fois "seule aux commandes" ?

C’est effectivement ma première mise en scène dans des conditions professionnelles, mais avant cela, j’ai déjà mis en scène trois spectacles dans des lieux plus "alternatifs", où je faisais tout toute seule : la lumière, la conception de l’espace… Sans moyens, on apprend à être débrouillard ! Mais cette fois, j’ai une équipe qui m’accompagne et un théâtre qui m’accueille, et heureusement, car la tâche est immense...

Comment en êtes-vous venue à Jon Fosse et à "Hiver" ?

« Hiver » a débuté avec mon travail de fin d’études à l’INSAS. Il y a eu une rencontre assez évidente avec l’écriture si singulière de Jon Fosse, à la fois minimaliste, pleine de poésie et d’ « inquiétante étrangeté ». L’action avance lentement, par vagues. C’est une écriture qui laisse beaucoup de liberté d’interprétation et qui stimule beaucoup mon imagination. Jon Fosse écrit sur le vide, il travaille a révélé un « ailleurs » et il y arrive en créant un autre rapport au temps, au langage.

La pièce est centrée sur une rencontre et un rapport intense entre un homme et une femme ; les deux acteurs principaux ont-ils dû se plier à un travail particulier pour créer l’intensité recherchée ?

Il faut savoir qu’on n’a pas du tout travaillé sur l’aspect psychologique de la pièce, on ne s’est pas posé de questions sur la personnalité et les intentions des personnages, qui ils sont et d’où ils viennent. On a travaillé à un autre niveau, qu’est-ce qui sous-tend le texte ? Comment révéler cet « ailleurs » dont parle Jon Fosse ? Pour cela, nous avons cherché à révéler des zones de tensions sous-jacentes au texte. Chaque geste de l’acteur est réduit à l’essentiel ; le silence, la lenteur, la dilatation du temps sont au centre du travail. L’acteur cherche à faire exister des présences invisibles, celles de ceux qui sont partis, qui ne sont plus là, qui ont disparus. Il charge l’espace de tout cela. Il révèle de l’invisible.

Avez-vous vu l’une ou l’autre des mises en scènes précédentes d’"Hiver" ? Vous en êtes-vous inspirée, les avez-vous rejetées ?

- Je n’ai jamais vu "Hiver" mis en scène, bien que la pièce soit passée à Bruxelles, Charleroi, Avignon, Lille...Je n’ai d’ailleurs vu qu’une seule mise en scène de Jon Fosse, il s’agissait de "Kant" une pièce pour enfants.

C’est une pièce très duale, qui tourne autour d’un homme très ancré dans la réalité et une femme totalement déracinée ; pensez-vous que l’oeuvre soit perçue différemment selon qu’on est un homme ou une femme ?

Certainement. En tant que femme, je suis sensible au parcours de la femme, mais je me suis rendu compte au fil de notre travail que les hommes offraient beaucoup plus de retour sur le parcours de l’homme. L’auteur ne précise pas quels âges ont les personnages, il nous laisse libre dans notre interprétation. Ici, le comédien qui interprète l’homme a une quarantaine d’années, et instinctivement, les spectateurs de cet âge-là vont s’identifier à lui, mais n’importe quel spectateur peut s’approprier la pièce et s’y retrouver. La mise en scène tente d’ouvrir le sens au maximum, d’accumuler les couches et les surcouches ; chaque spectateur y voit donc ce qu’il veut, mais il n’y a pas de bonne ou de mauvaise compréhension de la pièce. A partir du moment où ce qu’il a vu stimule son imaginaire, le pari est gagné. Cependant, il est vrai que certains peuvent éprouver des difficultés à "rentrer" dans le texte, car on s’est employé à révéler un temps et un espace en dehors de toute quotidienneté. Il faut que le spectateur accepte de se laisser faire, soit en travail, avec nous, et qu’il se laisse emmener.

Dans un texte à la fois aussi libre et aussi "carré", quels sont les travers à éviter ?

Traiter le texte et la langue de façon quotidienne et banale et en faire uniquement une pièce autour de la rencontre amoureuse.

"Hiver" est une pièce traduite du norvégien, idiome dont la connaissance n’est pas forcément répandue ; en tant que metteur en scène, n’éprouve-t-on pas le regret de ne pas pouvoir goûter pleinement au texte dans sa langue originale avant de travailler sur sa traduction ?

Oui, je suis assez d’accord, la musicalité de la langue joue pour beaucoup. Par exemple, quand on connaît quelqu’un qui maîtrise plusieurs langues, c’est étonnant de voir comme son corps et ses gestes se transforment dès qu’il se met à parler une langue qui nous est étrangère, on a l’impression de se trouver face à un inconnu. La langue opère sur le corps et fait surgir des choses. Ici, c’est une écriture du nord de l’Europe, liée à une culture très différente de la nôtre, j’ai eu la chance d’aller en Scandinavie et j’ai appris beaucoup en me rendant là-bas. Jon Fosse est très drôle, mais il a un humour assez particulier, froid et maladroit. Et le rapport à la lumière, aux espaces vides et immenses, au mode de communication très "en retenue", tout ça chez Jon Fosse n’est que le prolongement de la culture dans laquelle il a baigné, c’est assez évident quand on a été là-bas.

Quand on met en scène du théâtre contemporain, est-ce qu’on n’est pas tenté de rencontrer les auteurs pour percer certains mystères du texte ?

Bien sûr ! D’ailleurs, j’ai invité Jon Fosse et son traducteur français, Terje Sinding, à venir assister à la pièce, mais ils sont très occupés.

Quels sont vos projets pour la suite ?

J’ai plusieurs projets, dont un avec un collectif d’artistes appelé "Antistatique Baltique". Nous sommes six, (vidéaste, auteur, plasticien, photographe, preneur de son, graphiste) et depuis plusieurs années, nous parcourons les pays de la mer Baltique pour récolter de la matière artistique. Je dois écrire une prochaine pièce pour le théâtre dans le cadre d’une exposition qui aura lieu en mars 2010 à Pau. Avec ce projet, il s’agit d’offrir un portrait à plusieurs facettes des pays visités, c’est une approche plus poétique que documentaire. J’ai également commencé une série de répétitions sur la pièce de Clément Laloy "La Pierre" en partenariat avec le Théâtre Poème.

J’ai lu dans une interview précédente que vous seriez un peu obsédée par le thème de la Mort dans vos choix professionnels...

Obsédée, quand même pas ! Mais c’est un thème qui revient fréquemment dans mon travail, et malgré moi. Ce qui m’interpelle, c’est la façon dont notre société occidentale nie la mort et son inéluctabilité. C’est assez hypocrite, on essaie de nous faire croire qu’on sera éternellement jeunes et beaux, alors que si on apprenait à vivre avec l’idée de la mort, on apprendrait à mieux vivre, et à mieux vivre dans l’instant...Si je fais du théâtre c’est aussi pour ça : on remet constamment en question l’ici et maintenant, chaque soir. Chaque représentation est unique, elle est composée de l’alchimie entre l’oeuvre, les acteurs, le public...

Vous êtes passée presque directement à la mise en scène, être comédienne ne vous a jamais tentée ?

A l’époque de mon bac théâtre, j’étais comédienne, on a monté "La Nuit des Rois" de Shakespeare, je jouais le rôle de Viola ; ça c’est bien passé, mais je souffrais, trop de stress, trop de peur !

Et être metteur en scène ne vous fait pas peur ?

Là tout de suite, pas trop, non, après on verra...C’est toujours étrange de donner son travail au public, alors qu’on l’a couvé en comité restreint, dans l’intimité...La qualité de silence, par exemple, n’est plus la même, mais il faut accepter que les gens soient là, fassent du bruit, ne déploient pas la même intensité d’écoute, la même concentration que l’équipe. Le travail n’a pas de sens s’il n’est pas donné ! Il est fait pour ça, pour être offert, pour qu’il voyage, pour que les spectateurs sortent de là remuer ou pas...C’est une aventure humaine !

Enfin, si vous deviez nous résumer, en une phrase, pourquoi il faut aller voir "Hiver" ?

- En une phrase ? (Rires) C’est impossible !

Pour plus d’informations, visitez http://hiver09.wordpress.com/

Interview réalisée le 7 septembre par Cindya Izzarelli

 

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