Bruno Borsu

Le théâtre comme un éloge à la folie

Membre du collectif ARBATACHE, Bruno Borsu, jeune acteur aux talents aussi multiples que ses rêves, dévoile une nature passionnée et idéaliste, le credo d’une tête dans les étoiles. Le spectacle Aura Popularis que le groupe crée chaque soir aux Riches-Claires questionne la société, cherche à poser un regard neuf sur le monde.


Bruno, tu es tout jeune et tu as déjà un CV bien rempli. Une formation générale solide, un master en interprétation de l’IAD, une formation musicale dont 10 ans de saxophone… tu es studieux ? As-tu hésité entre devenir comédien ou musicien ?

Non, je n’ai pas hésité entre les deux mais c’est vrai que l’année prochaine, je songe à m’inscrire au conservatoire pour la musique. J’ai des amis avec lesquels on a un groupe depuis mes 15 ans : OPMOC. Cela va faire 8 ans que j’en fais partie. Ils sont tous musiciens professionnels. Je préfère le métier de comédien. Sauf que je continue à faire de la musique parce que c’est le dimanche et que ce sont des amis. Mais je voudrais me mettre à leur niveau.

C’est conciliable ?

Il arrive que je ne puisse pas faire un concert alors j’ai un remplaçant attitré, un Brésilien qui s’appelle Felipe. Mais il arrive rarement que je rate un concert, peut-être trois depuis le début…

Quel genre de musique jouez-vous ?

On mélange un peu tous les genres : funk, reggae, hip hop. On a sorti un nouvel album, le 22 décembre, qui s’appelle Journeys. On y parle un peu de tous nos voyages : on est allé en Espagne avec notre camionnette qui a 26 ans. Elle a explosé dans les Pyrénées. On a dû continuer en stop. On a aussi été un peu partout en France jouer dans des villages. L’album a été enregistré au studio Dada par Peter Soldan. Grâce à notre booker hollandais, on espère partir en tournée cet été. On a une version pour la scène avec clavier, batterie et une version pour la rue avec mélodica, guitare et maracas. On ne sait pas encore si on ira en France, en Espagne ou vers l’Europe de l’est.

Il y a le cinéma aussi ? A choisir, que prends-tu ?

Ah j’aime bien prendre tout ce qui vient, tout ce qui me plaît. Comme dans mes études, latin grec, math, j’ai toujours voulu ouvrir le plus de portes possibles. Mais j’ai hésité en fait quand je suis sorti de mes humanités, je me suis dit que je ferais bien des études de droit ou les romanes ou le théâtre... ou astrophysicien. C’est un de mes rêves de devenir astrophysicien, la tête dans les étoiles… Mais pour moi, le théâtre permet de toucher un peu à tout.

La pièce que tu joues aux Riche-Claires, ce n’est pas du théâtre au sens classique...

Il y a un mélange de différentes disciplines mais ce n’est pas ce qu’on cherchait à la base. Au sein du collectif Arbatache, on est tous des jeunes comédiens fraîchement promus. On avait envie de faire un projet ensemble. Depuis deux ans, on se réunissait régulièrement. Et les Riches-Claires nous ont donné carte blanche pour trois semaines de représentations. Du coup, c’est devenu sérieux. Il a fallu chercher des gens pour nous aider. On a trouvé Manu Dekoninck, notre metteur en scène. On lui a proposé un texte. Il n’a pas aimé et on a laissé tomber car on voulait travailler avec lui. Mais on discutait beaucoup de ce qu’on ressentait en tant que jeunes, de ce qui se passe dans le monde, la crise etc... clairement, il y avait une envie de monter un spectacle là-dessus, de parler de la situation actuelle et de ce monde qui nous dépasse, de la crise que personne ne comprend alors qu’elle n’est pas si compliquée. Manu aimait le sujet et comme il avait lui-même des conversations avec Dominique Breda à ce propos, il lui a proposé d’écrire un texte pour nous, ce qu’il a fait. L’idée était aussi de travailler sur la masse sans avoir envie d’y mettre de la danse pour de la danse. Quand on est dans le métro, dans la rue, il y a toujours du monde partout. C’est ce qu’on a cherché à rendre avec Bérengère Bodin la chorégraphe. Ce mouvement de masse, c’est le propos du spectacle : Aura popularis, le souffle du peuple.

Avec le collectif, on avait déjà réalisé un premier spectacle début septembre. C’était Hôtel Europa, un hôtel de sans papiers. Un spectacle déambulatoire. Le public était séparé en six groupes. Ils visitaient l’hôtel et dans chaque chambre, il y avait des réfugiés. Le spectacle durait trois heures. Il a été bien reçu par les gens qui sont venus.

C’est l’objectif d’Arbatache de travailler sur des sujets qui interpellent les gens...

Jusqu’à présent, on a travaillé sur des sujets engagés. Ce qu’on veut, c’est montrer des choses que les gens n’ont pas l’habitude de voir, de dénoncer aussi.

Le groupe, c’est un must ?

Ce qui fait notre force c’est d’être autant, tous jeunes, d’avoir des avis complètement divergents, c’est la richesse de nos spectacles. On a chacun des esthétiques propres.

Qu’est-ce qui t’intéresse personnellement dans le travail collectif ?

Créer une nouvelle cellule, cela crée chaque fois un équilibre différent. J’aime voir comment l’équilibre se crée dans un groupe, comment on le trouve. Chacun y a un peu sa place mais pas vraiment...

Aura Popularis, quel a été l’enrichissement pour le groupe ?

Cela nous a permis d’avoir une grande visibilité, tout à coup avec pas mal d’articles de presse, plutôt des bonnes critiques. Et surtout on peut jouer ensemble, ce n’est pas rien, défendre un propos qui nous plaît, nous exprimer.

Pourquoi vous, les jeunes, vous êtes à ce point concernés par la crise ?

On commence tous à remarquer qu’il y a un problème quelque part. Tout a commencé en 2008 avec Lehman Brothers. Et là, on nous parle d’austérité. C’est absurde. D’un côté, on dépense des milliards pour sauver Dexia et de l’autre, on nous dit qu’on doit se serrer la ceinture pour économiser des milliards. Les marchés financiers peuvent emprunter à 0% et un état comme la Grèce, en faillite, doit emprunter à du 12% en fonction de sa cote.

C’est la faute à qui ?

A l’Europe. En tous cas, c’est une directive européenne qui interdit à un état d’emprunter à la BCE, pour maintenir l’euro à un certain niveau mais franchement, il suffirait de faire tourner la planche à billets... enfin, il parait que cela ne fonctionne pas... je ne suis pas économiste. Et puis, l’austérité, on en parle depuis quatre ans, cela ne fonctionne pas non plus. Il y a de moins en moins de boulot. On met les gens au CPAS car il n’y plus d’argent pour payer le chômage. C’est ce qu’on dénonce dans la pièce, le coté absurde à la démocratie. Les ministres ne peuvent rien faire. Il faudrait élire les PDG des grandes boîtes, c’est eux qui ont l’argent...

Envie de faire du théâtre politique, du théâtre action ?

On est engagé politiquement mais pas assez loin pour parler de théâtre action. C’est juste un éclairage qu’on veut donner. Beaucoup de gens nous disent par exemple qu’ils ont compris les subprimes et puis, il y a les situations décalées sur ce qui se passe en Grèce. Est-ce qu’on s’en rend compte ? Les fonctionnaires ne sont plus payés depuis six mois, les policiers vont travailler et ne touchent pas leur salaire. Les comédiens à Thessalonique sont dédommagés avec du riz et des pâtes. Une Grecque m’a dit après le spectacle que le seul métier qui rapporte, c’est placeur d’alarmes. Ce qu’on veut montrer, c’est que la crise, ce n’est pas incompréhensible. Mais peut-êtrre dans un prochain spectacle, on fera la révolution...

Aura PopularisIl y a une suite pour Aura Popularis ?

Oui, il est question de jouer à Jardin Passion à Namur et de le reprendre l’année prochaine toujours aux Riches Claires. On pense aussi à une tournée pour 2014-2015.

Et avant le collectif ?

J’ai travaillé sur Chatroom, au Théâtre de poche, mis en scène par Sylvie de Braekeleer. C’est un spectacle qui a été créé il y a quatre ans avec deux équipes, équipe A et équipe B. Et au début de l’année passée, ils avaient besoin de comédiens pour la nouvelle équipe B. Le spectacle avait tellement tourné que les comédiens n’étaient plus libres. Cette nouvelle équipe a tourné de septembre à mars et la première équipe a repris de mars à avril.

C’est comment de jouer au Poche ?

Ah, c’est chouette. Il y a une bonne ambiance. Notre équipe a commencé par jouer ailleurs et puis on a fini par la série au Poche en mars. Cela s’est super bien passé. C’était complet quatre mois à l’avance. En plus, j’ai été pris avec un copain, Martin Goossens, qui fait aussi partie du collectif Arbatache. Martin commence d’ailleurs à travailler sur un nouveau projet auquel je vais participer, c’est l’adaptation du roman « Le passeur » de Lois Lowry. Ce sera un spectacle pour le jeune public. On va sans doute chercher à travailler en résidence avant l’été. Et l’idée est de présenter le spectacle à Huy en 2014.

Tu as déjà eu un premier rôle dans un long métrage, Control X…

Alors ça, le long métrage, c’était en 2005. J’avais 15 ans. J’étais à l’école secondaire et c’était 5 semaines de tournage, ce qui est très court pour un long métrage. J’avais dû demander la permission à mon directeur qui était d’accord, à condition que je réussisse après du premier coup. Ce qui a été le cas. Le tournage a été une expérience… Il suffit d’imaginer. Moi, j’avais 15 ans, je me suis retrouvé sur un plateau professionnel pendant 5 semaines tous les jours non stop. On avait un jour de congé tous les 10 jours, quelque chose comme ça, parce que c’était très serré... une super expérience avec Bernard Declercq et Thomas François. Le film est sorti quand j’étais en première à l’IAD en 2007, à l’UGC. C’est l’histoire d’un enfant adopté sous X à la recherche de son père biologique. Sébastien est le personnage de cet ado que je jouais. Les réalisateurs ne voulaient pas faire un film social. Ils voulaient que cet ado n’aie pas de problèmes d’argent. Donc, il est plutôt bobo comme ça, en pleine crise d’adolescence. Il fait tout pété, il fugue…

C’est facile de jouer un rôle comme ça quand on est soi-même adolescent ?

Il y a peut-être un manque de recul. Moi j’ai pas été un adolescent trop compliqué, disons. Après avoir vu le film, ma mère riait parce que durant le film elle se posait des questions sur ce gamin : mais il fait n’importe quoi... et puis elle recevait un sms disant "je suis là ce soir, je rentrerai à telle heure…"

Ce premier film à quinze ans, cela a ouvert des portes ?

Ah, la suite, j’attends toujours le deuxième. J’ai fait des courts métrages pour des amis à moi. Mais c’est vrai que c’est cela qui a un peu fait pencher la balance dans mon choix de me diriger vers ce métier. Et puis, quand je me retrouve confronté à une caméra, je ne suis pas perdu.

As-tu d’autres projets en vue ?

On a un accord pour reprendre fin novembre à l’Espace Magh un spectacle d’Ilyas Mettioui qui s’appelle Contrôle d’identités. On l’a déjà monté en juin au Marni. Comment se forger une identité aujourd’hui. Ilyas est d’origine marocaine. On a crée ce projet dans le cadre d’un master en mise en scène à IAD. Comment le nationalisme peut contrecarrer la recherche d’identité, emporter les jeunes dans une direction qu’il n’auraient pas voulu. Être belge, marocain, qu’est-ce que c’est ? Est-on les deux ou rien ? On essaye de mettre en commun les questionnements de chacun par rapport à cela. On a fait créer une bande sonore par un bassiste mais l’idée est que le projet évolue avec nous. Ce serait une nouvelle création à chaque reprise en six semaines de répétition en l’occurrence. Le but est de le reprendre encore un an plus tard ou dans huit ans et ainsi de suite et donc le projet grandirait avec nous.

Le cinéma est intégré dans le projet. Un cadreur nous accompagne sur scène. C’est la question du point de vue. D’une part, ce qui se passe sur la scène et de l’autre, ce que la caméra a envie d’aller chercher. L’idée est de jouer avec nous-mêmes, être quasi nu. Je ne veux pas parler de non-jeu car je n’aime pas trop mais il faut que cela naisse de soi. Pour casser le code, avoir un rapport plus direct avec le public et des acteurs dans le public qui poseraient des questions. Lors du premier spectacle, on a pris les avis du public et on compte les intégrer.

Comment travaillez-vous concrètement sur ce projet ?

Avec Ilyas, on a travaillé à partir de documentaires. On a carrément joué des scènes de documentaires, on les a réadaptées. Puis on a fait des impros... principalement sur le nationalisme, les mouvements des banlieues parisiennes. Puis les interrogations personnelles. Qu’est-ce qui fait que je suis belge, le fait que je mange des frites et que j’aime la mer du Nord ? Il n’y a pas vraiment de réponse ou alors toute réponse sera réductrice. Puis, il y a le regard des autres. Le point de vue qu’amènera la caméra.

Puis, j’ai été pris à une audition du Parc. C’est pour mi-janvier 2014. Richard III avec Isabelle Pousseur. Je vais jouer Brakenbury, le lieutenant de la tour de Londres et Catesby, un des conseillers de Richard. C’est une pièce formidable. Ce qui m’emballe, c’est de travailler avec Isabelle Pousseur. Déjà, l’audition, une demi heure avec elle, m’en a donné envie. C’est une commande de Thierry Debroux. L’intention est de jouer dans un contexte de guerre froide avec des costumes contemporains. Debroux va adapter, en faire une version plus actuelle.

Tu veux voyager ?

Oui partout. Je voudrais créer des spectacles sans textes pour les montrer partout, faire des spectacles universels... Je voudrais faire des chorégraphies. Mais pas seulement de la danse, mais du théâtre de gestes, de situation. J’aime ce que fait Jan Fabre. Des trucs où on raconte sous forme de tableaux comme une peinture vivante. On ne doit pas tout raconter. Le spectateur ne saisit peut-être pas tout mais ce n’est pas grave, c’est l’impression qui en ressort qui compte comme dans des toiles surréalistes. Je voudrais faire le tour du monde mais ce n’est peut-être pas le moment mais le problème, c’est que je me dis toujours que si je ne le fais pas de suite, je le ferai jamais. Et là, cela fait déjà deux ans que je le dis...

L’écriture, cela te tente ?

Alors oui, J’ai toujours aimé écrire des petits poèmes. Et puis un jour, à 19 ans, je trouvais que je devenais vieux et juste avant mon anniversaire, je me suis mis à écrire pendant trois semaines non stop. Voilà, c’était urgent. J’ai écrit un mémoire aussi sur la relativité générale et comment elle a influencé les mouvements artistiques comme le surréalisme, l’absurde, Artaud, la folie... En fait, quelles sont les nouvelles clefs d’existence vu que la raison ne suffit plus. Je tiens à en parler car ce sujet m’intéresse vraiment.

Et la conclusion ?

La conclusion, c’est qu’il faut être fou. La meilleure façon d’exister c’est d’être fou quand le monde n’est plus rationnel. Si pour comprendre le monde, il faut le fractionner, je préfère être fou. La raison ne permet de comprendre que des petits bouts. Si on veut tout comprendre, il faut mettre en lien des choses qui n’en ont pas forcément. Les lois de la physique sont tellement irrationnelles et réelles, les choses peuvent se téléporter, une balle de tennis peut traverser un mur dans l’infiniment petit. Et dans l’infiniment grand, si on se déplace très vite, on va vieillir plus lentement. C’est ce que je veux exprimer, le monde nous dépasse et la raison nous empêche de le comprendre. Il faut tuer la raison, trouver un autre mode de pensée. C’est cela qu’on peut dire dans un spectacle... la chute perpétuelle dans laquelle on est.

Ce serait possible par l’image ?

Il y a quelque chose qui m’attire plus dans la création théâtrale, vivante, le fait que les comédiens soient là, que les spectateurs soient là, que c’est unique, que cela n’arrive qu’une fois, qu’il faille décider d’y aller, se rassembler pour vivre quelque chose ensemble... le public et les comédiens. Cela n’arrive toujours qu’une fois même si c’est répété, car c’est différent chaque soir. C’est au moment où il arrive que le spectacle est le plus beau. J’aime regarder un film aussi mais le côté absurde, on le retrouve mieux au théâtre où on est quelque part et en même temps ailleurs ou nulle part. Un objet peut en être un autre. C’est entendu.

Quels sont les spectacles que tu aimes ?

J’ai été voir Cannibales il y a trois quatre ans au National par une compagnie française. C’était génial. Des jeunes, avec des acrobates, je crois qu’il y avait aussi une chanteuse. Des situations de la vie quotidienne mais qui exprimaient ce qu’on vit de manière simple et déconstruite. Et le mélange des disciplines, du chant, des acrobaties. Un mec : son trip c’était de se déguiser en Spiderman, ce genre de chose... j’ai décide d’être Spiderman car j’aime cela. Puis un couple à la fin qui s’immole dans leur appartement car ils en ont marre. Et j’adore les pièces de Dezoteux au Varia qui ont fait mon adolescence théâtrale : L’avare, Richard III. Je vais aller voir Hamlet qui se joue pour le moment au Varia. Armel Roussel avec Pop m’avait le plus marqué à 15 ans : 18 comédiens qui faisaient des trucs mais… Un mec arrive au milieu du plateau avec une bassine, puis il se met tout nu, il sort une bouteille de champagne de la bassine, verse le champagne sur sa tête, il s’assied dans le bassine, il sort un poulpe, il s’en coiffe, puis il sort une canette de bière de la bassine et il la boit. C’était travaillé sur base d’impros. C’est absurde. J’aime le questionnement. J’ai aussi vu le Cendrillon de Pommerat que j’ai vraiment bien aimé.

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

Me connecter

Pas encore membre ?
INSCRIVEZ-VOUS


Recherche rapide


Plus de critères »

A découvrir

SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '1'ORDER BY position
SQL: SELECT * FROM t_banners WHERE circuit = 'home' AND emplacement = '2'ORDER BY position

Newsletter

Pour être tenu au courant de nos activités, laissez-nous votre email !