Brigitte Bailleux et Guy Theunissen

À la direction de « La Maison Ephémère », Brigitte Bailleux et Guy Theunissen forment un duo incontournable du paysage culturel belge. Double portrait.


Selon vous, aujourd’hui, quels sont les points forts de « La Maison Ephémère » ?

Brigitte : D’une part, la production, qui est performante, stable, à l’écoute et au service des objectifs artistiques et humains. Des nôtres mais aussi d’autres personnes qui font appel à la compagnie. Ça crée des liens, ce qui est important. D’autre part, le souci, artistiquement, de veiller, à chaque projet, à approfondir nos recherches sur le pourquoi, pour qui et le comment ; à ne pas hésiter à mêler d’autres disciplines artistiques- marionnette, danse, musique en live, video – Dans nos forces ou nos particularités il y a aussi les coproductions avec des auteurs ou comédiens africains – Sénégal, Cameroun, Burkina Faso et bientôt Guinée Conakry que Guy initie. Nous nouons aussi un lien, dans le cadre plus local, avec les comédiens amateurs : tous les trois ans, un spectacle en été et en plein air, mêlant amateurs et professionnels, musiciens et comédiens ; on met régulièrement en scène également des compagnies amateurs, je donne parfois des formations pour Promotion Théâtre ou pour la FNCD. On a toujours défendu l’écriture contemporaine et les auteurs vivants. Nous écrivons aussi et nos textes sont édités.

Guy : Comme on vient chacun d’un milieu universitaire, on bénéficie d’aptitudes à rédiger des dossiers correctement, construire les choses autrement, d’apprendre la législation sociale plus rapidement, en bref, d’être indépendant et c’est une indépendance qu’on revendique. Comme j’aime le dire souvent avec humour : La maison éphémère : la création du sol au plafond ! Comme on cumule chacun les compétences de production, d’auteur, de mise en scène et d’acteur. Même si évidemment on a besoin d’aide ; aujourd’hui c’est notre administratrice qui gère notre production. Concernant le travail en Afrique, c’est un travail qui me tient à cœur, que je développe en continu au niveau artistique : ce choix a de très grandes implications politiques aussi. Parce qu’on est confronté à d’autres modes d’expressions, d’autres façons de parler, bouger et surtout d’autres urgences, parce qu’il y en a des urgences ! Tout ça ouvre les yeux sur le Monde, c’est ça que je veux transmettre.

Justement, pouvez-vous me raconter l’histoire de la naissance de votre rencontre avec l’Afrique et des échanges qui en découlent ?

Guy : C’est le fruit du hasard ! En 1990, je passais une audition pour la Compagnie du Brocoli, de théâtre-action, une adaptation de l’Oiseau Vert. Le directeur de l’époque était en contact avec un opérateur français qui cherchait des acteurs belges pour un projet d’échange sur le fleuve Congo . Il nous a mis en contact et c’était parti ! Je me retrouvais avec des acteurs congolais, français, belges, tunisiens, québécois, bref toute la francophonie, sur un bateau qui, depuis Kinshasa, remontait sur le fleuve Zaïre (aujourd’hui Congo). Je passe les détails sur les difficultés qu’on a rencontrées sur ce petit bateau à 150 alors qu’il était prévu pour 80 personnes ! Dix ans plus tard, un collègue congolais (Congo Brazzaville) me rappelle pour un spectacle qui nécessitait un « méchant blanc » ! Nous étions alors en 2000, les acteurs congolais avaient vécu trois guerres civiles durant les années 90. Je les entendais raconter de ce qu’ils avaient traversé, témoins directs de ce nous voyions à la télévision à l’époque. Je côtoyais ces gens qui me ressemblaient : de classe moyenne, intellectuels, artistes, ... mais avec une vie complètement différente. De là sont nées de très fortes amitiés. J’ai eu dès lors une absolue nécessité de parler de ça.

Brigitte, comment as-tu abordé cette thématique-là ?

Brigitte : Ce sont vraiment d’abord les projets de Guy. J’interviens de temps en temps vers les dix derniers jours pour apporter mon regard ou pour aider quand il y a un travail d’adaptation à faire comme sur « Celui qui se moque du crocodile n’a pas traversé la rivière » Je suis d’avantage au service de sa mise en scène pour ces projets-là.

Y-a-t-il un spectacle en particulier qui vous aurait marqué et, en quelque sorte, posé les bases de l’identité artistique de « La Maison Ephémère » ?

Brigitte : Cela varie pour l’un ou pour l’autre. Pour moi c’était le projet « Confidences ». C’est un projet à moi. A l’époque, je jouais et je trouvais intéressant de confronter un texte et une esthétique de mise en scène. Pour « Confidences » j’avais demandé à Thierry Salmon de faire la mise en scène et il m’a conseillé de la faire moi-même. À l’époque, un festival « Les Moissons » à la Balsamine permettait de faire un banc d’essai avec une visibilité d’une ou deux représentations . Je me suis lancée ! La proposition théâtrale a plu aux spectateurs et moi, je me suis vraiment sentie à ma place dans le rôle du metteur en scène. C’était un spectacle construit à partir d’une émission radio avec un gros travail sur la parole brute. À la radio, des anonymes appelaient pour raconter leur vie, des choses ordinaires. Mais leur ordinaire était devenu notre extraordinaire ; je suis partie de ce matériau pour créer des personnages. Guy jouait dans le spectacle ainsi que François–Michel Van der Rest, Giovanni Guzzo et Strike. Les comédiens, mêlés anonymement aux spectateurs, en émergeaient pour prendre la parole. A certaines représentations, des spectateurs ne savaient jamais si le spectacle avait commencé ou pas. « Confidences » il a beaucoup tourné ! C’est à partir de ce moment-là que je suis restée à la mise en scène.

Guy : Il faut savoir que c’était la première fois qu’un spectacle était construit autour de paroles brutes, sans la changer, sans la trahir, cela n’avait jamais été fait avant ! Le concept a été repris maintes fois depuis. En ce qui me concerne et pour répondre à ta question, ce sont des spectacles que j’ai vus qui ont été fondateurs de ma pratique. J’en retiens deux en particulier : « La tempête » mise en scène par Peter Brook, qui a été une révélation ; du théâtre avec les moyens du théâtre. Les décors étaient en cartons, des oiseaux pendaient au bout de fils, tout était à vue ! Une démarche très élisabéthaine. Ce que nous en avons gardé dans notre pratique c’est : déconstruisons le théâtre pour rappeler qu’on y est ! On montre qu’on est au théâtre ! Une planche qui grince est pour moi très importante parce que ça veut dire qu’on est sur une scène même si la scène est censée se passer dans une rue. Donc je fais beaucoup de mise en abîme en ce sens. Ensuite le deuxième spectacle qui m’a marqué c’est « Les Troyennes » mis en scène par Thierry Salmon. Vingt-six femmes sur scène qui chantent et disent le texte en grec ancien. Ça a été un choc qui m’a fait me dire « c’est ça que je veux faire ! ». Quand un acteur est sur scène et porte quelque chose, cela suffit. Le premier spectacle professionnel que j’ai mis en scène « Le collier d’Hélène » en Afrique a été en quelque sorte la quintessence de cela. Un texte de Carole Fréchette que j’ai fait précéder d’un prologue que j’avais écrit où chacun, acteurs comme techniciens, venait sur scène expliquer le lien personnel qu’il avait avec la pièce. Avec de la musique live, la danse, etc. J’y ai mis tous les éléments qui définissent ma pratique aujourd’hui. Un autre spectacle, qui est pour moi l’un des plus beaux parmi mes mises en scène, c’était « L’éveil du printemps » de Wedekind avec un groupe de jeunes amateurs qui avaient l’âge des rôles. Il mêlait la danse au jeu et ça a été une expérience extraordinaire de travailler ces quelques mois avec ces jeunes autour de ces thématiques.

Quels sont les facteurs qui vous poussent à la nécessité de créer ? Ceux qui vous inspirent en général ?

Brigitte : Que ce soit une rencontre, un roman, un évènement,… c’est quelque chose qui, tout d’un coup, me touche très fort et me donne envie de le transposer sur la scène. Ce sont rarement des textes de théâtre ! (rires) À part peut-être avec Denis Kelly. Sinon ça passe souvent par l’adaptation ou l’écriture. C’est interroger ce monde, être à l’écoute de ce qu’il nous renvoie et de là où il nous touche, pour porter ce choc intime sur le plateau d’un théâtre et à chaque fois, réinventer la manière de le faire résonner.

Guy  : Toutes mes créations ont eu comme origine une rencontre humaine. Si j’ai monté « Le collier d’Hélène », c’est parce que j’ai rencontré Olivier Makoumbou (un acteur de Brazzaville) et que nous avions parlé de douleur. Nous sommes devenus ami et j’ai eu envie de mettre sur scène les conversations que nous avions eues, conversations où l’on n’arrive pas à la fin. Pour « Papiers d’Arménie », Caroline Safarian qui est une amie avec qui on a fait beaucoup de choses ensemble et on la charriait souvent parce qu’elle parlait énormément du génocide arménien. C’était devenu une plaisanterie jusqu’au jour où elle a écrit un texte que j’ai entendu en lecture au théâtre de Poche. Je suis sorti de là bouleversé ! Tout d’un coup je me rendais compte que je la charriais sur un sujet dont je ne mesurais pas l’impact. Pour moi, mettre en scène la question du Génocide arménien, c’était d’abord reconnaître la douleur de caroline Safarian, la douleur d’une amie. La création sur laquelle je travaille actuellement « Le cadavre dans l’œil » qui verra le jour en octobre prochain à Conakry en Guinée, est née d’une rencontre avec un jeune auteur à Ouagadougou. J’avais parlé de mon travail sur la mémoire et il m’a interpellé en me disant qu’il avait écrit un texte sur ce sujet. Il a vingt-sept ans, un petit air intello à lunettes et il nous parle de la dictature en Afrique dans les années 70. L’Afrique est vraiment mon sujet de prédilection, mais ce qui m’importe c’est d’abord de porter à la scène sa parole à lui bien avant le texte. Et le texte est exceptionnel, ça tombe bien !

Vous êtes depuis longtemps à l’origine de la naissance de nombreux textes théâtraux d’auteurs belges comme Olivier Coyette, Thierry Janssens ou Pietro Pizzuti. Racontez-nous comment se déroulent ces naissances depuis les germes de l’idée à l’encre sur le papier ?

Brigitte : Pour les spectacles d’été, on part sur l’idée d’un thème. On interviewe des gens. On recueille des témoignages. Ensuite, on passe commande à un auteur sur base de cette matière documentaire et de nos discussions pour lui faire sentir le non-dit qu’on a ressenti lors des interviews. On échange beaucoup. Parfois, on pose des contraintes. Mais en ce qui concerne mes spectacles, c’est toujours moi qui adapte et/ou écrit les textes.

Guy : Et puis certain textes existent avant la création du spectacle ; je pense à « La résistante » de Pietro Pizzuti, qui n’est pas une commande du tout. Je l’ai monté au Cameroun. Durant le travail, on bloquait complètement sur le deuxième acte, ça n’allait pas du tout ! Alors je lui ai demandé par mail s’il pouvait retravailler ces scènes en intégrant mon point de vue. Pietro qui est quelqu’un de très ouvert a réécrit tout un acte ! On a correspondu comme ça, par mail, en s’envoyant mutuellement nos notes. Il s’est passé la même chose avec Caroline Safarian à qui j’ai suggéré de rajouter un personnage, parce que j’avais un manque. De là est né le fantôme qui est finalement devenu l’axe central de la pièce. L’auteur guinéen, Hakim Bah, de ma prochaine création est actuellement en train de retravailler des passages après que je lui ai suggéré des idées. Pour cela il faut des auteurs suffisamment ouverts.

Brigitte : Pour « Le carré des cosaques » de et avec François Houart, je n’ai pas touché aux mots de François, nous avons travaillé ensemble sur la structure du spectacle. À partir d’une matière colossale d’écritures et d’impros. C’est très gai !

Guy : Pour moi c’est une grande qualité pour un auteur, outre son talent, d’avoir une ouverture à l’adaptation à la scène de son œuvre en fonction des besoins du plateau. C’est d’une grande humilité aussi !

Du 23 juillet au 9 août 2014, vous montez votre prochaine création, écrit par Guy, « Moi, je rumine des pensées sauvages » qui sera présenté au domaine du château d’Hélécine avec notamment Philippe Allar et Bernard Sens dans les rôles-clés. Pouvez-vous nous parler de ce projet ?

Guy  : C’est l’histoire d’un producteur de lait en hesbaye brabançonne, qui n’est pas une région où cela habituellement. On y cultive d’avantage les céréales, des patates et des betteraves parce que la terre est très riche. Mais comme il aime les bêtes, il fait ça. Il arrive à traverser la crise de la vache folle, puis la crise du lait et ainsi de suite. Mais un jour, sa grange prend feu. L’assurance ne le suit pas. Il est criblé de dette. Il est au bord de la faillite. L’unique solution qu’il a trouvée est d’occuper un lieu connu : le Domaine Provincial d’Hélécine. Il investit donc le lieu avec ses machines, ses bêtes et ses amis venus le soutenir pour faire pression afin que la situation change. Le Ministre va arriver. Son ami va déraper.

Brigitte : C’est un spectacle en extérieur. Les spectateurs seront invités à venir soutenir cet homme dans sa lutte ! Il y aura un repas et un concert parce que le personnage fait partie d’ un groupe de rock ! Les fanfares du village viendront également se joindre à la manifestation !

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Guy : « Le cadavre dans l’œil » en Afrique fin octobre 2014. Le spectacle reviendra à Watermael-Boisfort et dans différents centres culturels.

Brigitte : Et un spectacle d’appartement en préparation que j’ai presque fini d’écrire dans lequel Guy jouera.

Quels sont vos ressentis sur la situation actuelle de l’artiste ? En tenant aussi compte des dernières réformes en date.

Guy : Je suis très pessimiste. Je pense que le statut d’artiste, tel qu’il est réformé, n’aura qu’un temps. J’ai l’impression que la conjoncture politique va faire se resserrer les choses. Les syndicats se montrent antis parce que le statut, qui a une forme de privilège, est hors de la déontologie générale de ces syndicats. Je suis d’autant plus pessimiste qu’il y a une énorme masse de nouveaux artistes dont on ne peut prendre la charge entière au niveau de la protection sociale et au niveau du travail. Je pense que les hautes écoles et conservatoires doivent aujourd’hui former leurs élèves au-delà de la scène. Il faut les former à l’enseignement, l’éducation permanente, à la formation d’adultes, à la gestion, à la communication, etc. Il faut ouvrir cette formation à d’autres compétences sinon on ne va former que des chômeurs.

Qu’auriez-vous à dire à la jeune génération d’artistes ?

Brigitte  : Défendre ses rêves avant tout ! Malgré la conjoncture très difficile, s’ils ont vraiment envie d’y arriver, de se battre pour y arriver. Surtout ne pas se laisser enfermer dans des moules pour se faire engager ! Faire les choses comme ils sentent qu’elles doivent être faites.

Guy  : Et s’inspirer beaucoup de lectures, du monde, d’informations, de rencontres, etc. Notre métier doit parler du monde sinon il n’a pas d’intérêt !

Retrouvez l’intégrale de l’entretien ici

Robert Bui

 

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