Armand Delcampe

C’est un plaisir de vous avoir comme invité ce mois-ci pour fêter avec vous la sortie d’un ouvrage magnifique de 215 pages richement illustrées et bourrées de souvenirs, témoignages et anecdotes : ATELIER THÉÂTRE JEAN VILAR La Passion a 40 Ans. [1]

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C’est un merveilleux cadeau pour votre public et c’est aussi un hommage où l’homme orgueilleux que vous prétendez être s’efface derrière tous ces maîtres qui ont participé à l’édification de votre “Atelier”... En le lisant j’ai ressenti la fidélité de votre amitié et votre gratitude envers eux tous... et bien entendu envers Jean Vilar !

Comment l’avez-vous rencontré ?

J’ai d’abord vu Vilar jouer avec sa troupe du Théâtre National Populaire (TNP) … et ce fut une « révélation »… Un spectacle, quand il touche au plus profond, peut transformer la vie d’un jeune homme.

Est-ce le fait d’une naissance modeste qui vous a rapprochés ?

Nous sommes tous deux d’origine modeste… cela crée des liens. Je crois que cela nous a incités à apporter quelque chose aux gens à qui on n’a jamais rien donné… Ni à eux, ni à leurs enfants… Travailler pour les gens humbles est, à la fois, un grand devoir et un grand honneur.

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Parmi maints éléments très intéressants – entre autres sur l’enseignement du théâtre en Belgique – trouvés dans l’interview faite par le Prof. Luc Van Kerchove, vous dites que la révolution de mai 68 a tué Jean Vilar. Vous le répétez dans votre livre. À quoi servent les révolutions ?

Mai 68 a effectivement tué Vilar. « Vilar-Béjart-Salazar » m’est resté en travers de la gorge et a atteint Vilar en plein cœur. Quelle injustice ! Quelle imbécillité ! Mai 68 n’est PAS une révolution ! La classe ouvrière y a récolté des hausses salariales mais n’y a pas réellement participé. La révolte étudiante, si elle a apporté quelque chose dans les rapports d’autorité qui caractérisaient l’époque, n’a strictement RIEN rapporté au niveau artistique… Les « psycho-sociologues » qui manipulaient les foules à Avignon ou à la Sorbonne… sont assez vite passés du « col Mao » au Rotary-Club ! Ils n’avaient rien à apprendre au citoyen exemplaire et responsable qu’était Jean Vilar. Sa vie et son œuvre en témoignent…

Son œuvre, vous la connaissez d’autant mieux que vous avez rassemblé ses écrits en 2 livres parus chez Gallimard, avec une présentation et des notes de votre plume ! [2]

Et puis, lorsque Jean Vilar meurt en 1971, vous reprenez – avec son fidèle collaborateur Paul Puaux – la direction du Festival d’Avignon-Jean Vilar pendant 8 ans, jusqu’en 1979.

1979 est un tournant : le Festival s’appellera désormais simplement Festival d’Avignon, c’est aussi l’ouverture de la Maison Jean Vilar.

On comprend dès lors que L’ATELIER THÉATRAL que vous avez fondé il y a 40 ans à Louvain-Leuven devient 10 ans plus tard L’ATELIER THÉÂTRAL JEAN VILAR (1979).

Comment avez-vous fait durant toute votre carrière pour cumuler tant de fonctions, Comment organisez-vous votre temps, à quoi carburez-vous ?

Comme je ne suis ni cycliste, ni tennisman, c’est sans cocaïne ! Je tiens grâce à la puissance du raisonnement !

La seule chose que vous n’ayez pas encore faite à ma connaissance, c’est écrire une pièce de théâtre …

Ah oui en effet. C’est très difficile. Oui j’en ai envie, mais je le répète, c’est très difficile d’écrire une pièce. J’en ai monté de très grandes… et je ne voudrais pas être ridicule.

Quels sont les rapports entre Théâtre et Politique ?

Les rapports du Théâtre et de la politique sont complexes… Faites-nous d’abord une Société correcte et digne et nous pourrons vous faire alors un Théâtre correct et digne qui lui sera adapté et qui la servira… Comment le Théâtre pourrait-il - à lui seul - opérer un changement radical du « mal de vivre social et politique » actuel ? … Et surtout auprès des jeunes laissés pour compte ? Pas facile de faire « un beau théâtre » à l’adresse de gens sans travail, pauvres, vivant dans des clapiers pour lapins… Mais nous sommes avec eux et ne devrons jamais cesser, de penser à eux, et de nous adresser à eux ! « Le plus beau pour le plus grand nombre », voilà la contradiction nécessaire et impossible. La beauté et l’humanité ne peuvent à elles seules sauver l’être humain… mais elles l’aident à vivre… D’où la fonction du rire revendiquée par Brecht : “L’humour est la dialectique des esclaves tant qu’ils doivent se contenter de rire, la haine au ventre.

Comment votre théâtre va-t-il à la rencontre de ces gens pauvres ? Par quels moyens ?

Je viens de répondre à cette question ; en faisant du théâtre civique. Mais encore une fois, ce n’est pas le rôle du Théâtre de fournir des logements sociaux...

(J’insiste. Manifestement A.D. – par modestie sans doute – répond de mauvaise grâce et puis s’emporte ...)

... j’ai 25.000 jeunes chaque année, dont la plupart ont des parents qui ne vont pas au théâtre. Je vais dans les établissements, dans les écoles techniques et professionnelles, dans les internats ...

C’est intéressant de le dire (pour l’exemple...)

Dis-le si tu veux, mais je ne veux pas faire commerce de cela. Je répète qu’il faut s’intéresser aux pauvres mais ce n’est pas au Théâtre à réformer la Société. Ce sont des escrocs qui racontent cela.

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Et je suis le seul mec de théâtre à avoir été dans les cours de ferme du Brabant Wallon avec mon camarade Armand Gatti, écrire des pièces sur les paysannes et les paysans en direct. C’est évidemment justice qu’on me demande cela à moi qui ai travaillé avec ATD-Quart Monde... Vous ne posez pas ces questions aux autres directeurs de théâtre...

Hier le Standard a gagné le championat de foot : 15 millions d’euros... Ce n’est pas la crise pour tout le monde.

Qu’est-ce que tu veux qu’un homme de théâtre te réponde sur les réformes nécessaires et la pourriture dans le sport ? Ce que je peux te dire, c’est que je suis partisan de subventionner les structures ADEPS, d’engager des jeunes dans les Sports et la Culture, de faire des Ateliers de Théâtre, des Cours de Langues, de faire de l’Apprentissage Professionnel et de leur permettre de s’entrainer avec des stages sportifs... On ne va pas parler de la pourriture du capitalisme... Allez ne m’excite pas avec des questions comme cela. C’est des questions érotiques que tu me poses là ???

Tout au long de votre livre, transparaît votre engagement politique. A-t-il évolué et si oui comment ?

J’ai été communiste pendant des années et j’ai eu tort. Maintenant je suis un socialiste convaincu car je crois aux valeurs sociales. Mais ÇA c’est ma vie privée. Ce n’est pas mon théâtre ...

Maintenant on va pouvoir voter Delcampe aux prochaines élections en Brabant Wallon. Pourquoi vous retrouvez-vous sur les listes PS, justement au moment où ce parti semble aller si mal. Qu’attendez-vous de cette démarche de votre part ?

Celui qui dit « “Il n’y a pas de gauche, il n’y a pas de droite” ; n’hésitez pas à le reconnaître, il est toujours de droite » disait, il y a un siècle déjà, le philosophe Alain. Je crois aux valeurs partagées. Les gens ont besoin de PROTECTION, de SÉCURITÉ SOCIALE, de SERVICES PUBLICS… et non de réductions d’impôts pour les plus riches. La crise provoquée par les riches ne doit pas être payée par les pauvres. C’est dégueulasse ! À bas la Bourse et les bandits spéculateurs ! « En prison pour médiocrité ! » disait Montherlant. Et j’ajoute : « pour rapacité ! »

Vous avez prouvé que vous pouviez parfaitement gérer un théâtre, si vous étiez Ministre de la Culture, quels sont les réformes que vous apporteriez ? Faut-il tout revoir de A à Z ?

Ministre de la Culture ? Éloignez de moi ce fléau ! Mais il faut tout réinventer ! Et exiger que les artistes travaillent POUR les gens. La subvention est destinée aux gens. Les artistes du spectacle travaillent ICI et MAINTENANT ! Je déteste les interprètes prétentieux qui ont toujours l’air de parler pour dans un siècle à défaut de convaincre et de toucher leurs contemporains…

En 1969, vous avez créé le Centre d’Études Théâtrales (CET) Pendant 15 ans, vous avez dirigé la section “Théâtre” à l’IAD, et par ailleurs vous trouvez qu’il y a trop d’Écoles de Théâtre et surtout trop de diplômés chaque année pour la grandeur de ce pays, voire de cette région francophone. N’y a-t-il pas là, une contradiction ?

Trop d’élèves ! Trop peu d’emplois ! Trop peu de travail artistique à l’adresse des jeunes et AVEC EUX dans l’enseignement et À TOUS LES NIVAUX ! De la maternelle à l’université ! Vite un GRAND SERVICE PUBLIC de formation d’ ACTEURS DE SERVICE PUBLIC aptes à travailler pour les gens et avec eux.

L’autre jour, assise à une terrasse, j’entendais à la table voisine des étudiants qui se demandaient s’ils ne deviendraient pas franc-maçons pour trouver du travail dans les théâtres. Renseignements pris par ailleurs, il semblerait en effet que cette rumeur circule. Mais peut-être est-ce là de la jalousie ou du dépit de la part de ceux qui n’en font pas partie ???

Je ne connais aucun acteur qui travaille parce qu’il est franc-maçon …Mais je songerai désormais à leur poser la question… J’en ai peut-être engagé des milliers sans le savoir… Qui sait ?

À votre avis, ce genre de fratrie existerait-il chez les cathos, ou tout autre groupe social ?

La même chose pour les cathos ou les trotskystes… Mais je connais des tas de « postes à pistons »… Je n’en ai pas rencontré un seul dans le théâtre !

J’ai aussi lu qu’au questionnaire de Proust vous avez répondu que votre principal trait de caractère est l’orgueil, votre principal défaut est l’intolérance. Quelle serait votre principale qualité ? Ma seule qualité ? TENTER DE FAIRE CE QUE JE PEUX – du moins, je l’espère – avec OBSTINATION ! Seriez-vous d’accord qu’il vaut mieux avoir mauvais caractère que pas de caractère du tout ? [3]

Il faut DU caractère ! Bon et mauvais. Alterner !

Avec cet orgueil que vous proclamez avoir, avez-vous le sentiment de toujours bien faire la différence entre l’admiration sincère et la flagornerie ?

Les gens qui lèchent le cul ? À fuir comme la grippe mexicaine. S’entourer de gens qui vous disent : non ! Et qui… argumentent bien sûr !

Êtes-vous affecté par les dires ou les écrits de vos détracteurs ? Comment gérer-vous cela ?

Dans le théâtre belge, on mesure la valeur d’un « patron » au nombre de ses ennemis !

Peut-on dire avec un clin d’oeil que vous êtes un gros sujet ? Impossible d’en faire le tour en ces quelques lignes... Aussi me plais-je à rappeler que vous êtes non seulement le directeur-fondateur de l’Atelier Théâtre Jean Vilar mais aussi co-directeur du Festival de Théâtre de Spa qui – pour ses 50 ans d’existance – nous offrira une superbe programmation du 12 au 22 août 2009 Et pour ceux qui rateraient cela, qu’ils sachent qu’une partie des spectacles seront repris au cours de la saison 2009-2010 à Louvain-La-Neuve à l’Atelier-Théâtre Jean Vilar ou au Blocry (0800/25.325)... et parfois ailleurs

Je vais vous quitter ici en disant à nos lecteurs que votre livre est un “monument” à visiter. Qu’il m’a appris énormément de choses, que j’y ai pris beaucoup de plaisir, qu’il m’a donné l’occasion de mieux vous connaître et de peut-être vous comprendre.

Merci d’exister Armand. Merci pour le Théâtre Belge et pour le public dont je fais partie.

Interview Nadine Pochez 25 Mai 2009

[1] chez Luc Pire – 45 € en librairie, mais seulement 28 € pour qui s’abonne à la saison 2009-2010 de l’Atelier Théâtre Jean Vilar ! Qu’on se le dise...

[2] Mémento et Le Théâtre – Service Public

[3] “On lui prète mauvais caractère, Armand Delcampe ne s’en défend pas, il en joue...” (cité par Jacques Franck)

 

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